-- Oh ! moi, ça ne m'étonne pas, j'attendais le coup. Ma malle est faite. Je campais !... Qu'est-ce que tu comptes faire à Paris ? demanda-t-elle à Maud, non sans ironie.

-- Je ferai ce qui me conviendra, répliqua Maud.

-- Naturellement. Je te prie seulement d'attendre que je sois la légitime épouse de Luc... Après, c'est ton affaire.

V

"Élevée par une mère qui n'a cessé de vous donner l'exemple de la piété la plus sincère, ayant eu le bonheur de grandir près du foyer, sans vous en éloigner jamais, sans autre compagne que votre soeur aînée, vous allez, ma fille, quitter ce foyer pour la première fois au bras de votre époux; et certes, jamais le blanc vêtement, le voile pudique, l'odorante couronne de l'épousée ne furent des symboles plus fidèles de ce coeur d'enfant pure que vous apportez à votre époux. Oh ! s'il est doux à l'ami de vous consacrer épouse, à cause de l'affection que je porte à votre famille, quelle joie pour le pasteur, mon enfant, de bénir une union rappelant par la grâce, la jeunesse, l'innocence de l'épousée, les mariages bibliques de Rébecca et de Ruth..."

Ces paroles que le vénérable Mgr Leverdet, évêque de Sfax, ancien ami de M. de Rouvre, laissait tomber doucement le long de sa barbe grise, Hector Le Tessier peut-être était le seul à en goûter la terrible saveur d'antinomie, parmi l'assistance nombreuse, élégante, mais point trop recueillie, qui emplissait la nef de Saint-Honoré d'Eylau. Jacqueline de Rouvre, la mariée, Luc Lestrange, le marié, se tenaient toutefois comme il convient: elle, atténuant par une immobilité voulue des gestes et des traits sa mutinerie de gamine; lui, un peu nerveux, un peu plus pâle que de coutume, mais nullement gêné par ce décor d'église pour songer ardemment, fiévreusement à la possession prochaine du petit être troubleur et vicieux vêtu de tulle et de satin, assis à côté de lui sur des velours rouges crépinés d'or.

Dans l'assistance, où le Paris politique coudoyait le Paris fêteur, la solennité du lieu, le caractère de la cérémonie, l'allocution même de l'évêque célébrant n'empêchaient ni les entretiens à voix basse, ni cette préoccupation de suivre les intrigues à travers tous les incidents de la vie qui est, pour le dilettante, un des amusements de l'amour à Paris.

Comme en un bal, on s'était groupé là suivant l'élection des affinités. Le romancier Espiens avait accompagné la jolie Mme Duclerc, dont le mari, fidèle à ses coutumes, demeurait invisible. Dora Calvell à peine entrait dans l'église et s'installait, chaperonnée par Mlle Sophie, que Valbelle quittait Hector Le Tessier pour la rejoindre et s'asseoir tranquillement derrière elle. Puis, tout de suite, lui penché sur le dossier du prie-Dieu, elle, sa jolie tête d'oiseau des îles demi-détournée, le petit livre de messe entre-clos devant ses lèvres, continuaient en public ce "flirt" insouciant qui faisait la joie ironique de leurs amis, flirt sans cesse aggravé depuis le jour où Valbelle avait commencé le portrait de Dora. Marthe de Reversier avait traîné là son nouveau courtisan, un certain comte de Rothenhaus, Autrichien attaché à de vagues ambassades, petit, chauve, les yeux bridés, qui devait quelques succès de femmes à une supériorité extraordinaire au jeu du tennis, laquelle lui avait valu le surnom de "roi de Puteaux". Pâle, immobile, ses larges yeux d'hystérie fixés sur le choeur, Madeleine de Reversier ne priait pas, ne parlait pas, ne remuait pas, mais regardait, regardait éperdument l'estrade où s'érigeaient les sièges des époux.

Cependant l'évêque disait:

"En maint endroit des Saintes Écritures, Dieu a manifesté qu'il ne condamnait point, -- loin de là, -- qu'il favorisait, qu'il bénissait l'amour réciproque des créatures, à condition qu'il demeurât lui-même le but suprême de cet amour. L'épouse chrétienne doit aimer en son époux, mademoiselle, le représentant immédiat de son Créateur..."