"Voilà un ménage, pensa Hector, où le Créateur sera assez mal représenté."
Mais en ce moment, observant Juliette Avrezac, assez proche de lui, il la vit rougir, puis cacher son visage de ses doigts gantés. Il se retourna du côté où il avait surpris le regard de la jeune fille: et là, debout à l'un des derniers rangs, parmi les chaises vides, il aperçut Julien de Suberceaux. La même impeccable élégance le revêtait toujours: mais son front blême et ravagé, son masque émacié par la fièvre, épouvantaient comme ces tristes visages de mourants qu'on entrevoit parfois derrière les vitres des hôpitaux.
"Que vient-il chercher ici ?" pensa Hector.
Sans avoir interrogé Maud sur les circonstances, Hector savait en somme ce qui s'était passé. Le soir même de la rupture, Maxime lui avait annoncé, sans détails, son départ pour Vézeris avec sa mère et sa soeur. Il avait témoigné son regret de quitter si brusquement ses amis; il avait fait promettre à Hector de venir le voir en Poitou dans le cours de l'été. Aucune allusion à Maud; son nom même n'avait pas été prononcé.
Ce brusque départ avait eu un effet qu'Hector n'en attendait pas: il lui avait révélé le vide où le laissait l'absence de Jeanne. Les premiers jours, il avait fait l'âme sourde, pour ainsi dire, refusant l'évidence. Puis il s'était gourmandé: "C'est trop absurde, voyons. Je suis bien sûr que cette petite m'est indifférente, que je vais l'oublier." Huit jours, dix jours passèrent ainsi, et ne chassèrent pas l'irritante sensation d'isolement, de vacuité. "N'importe, pensait-il, il faut que j'oublie." Il n'oubliait pas. Un soir, rentrant chez lui, énervé, mécontent de soi, il trouva une lettre d'une écriture inconnue, que tout de suite il reconnut. Elle disait: "Je sais bien que je fais quelque chose de très mal. Mais j'ai trop de chagrin, vraiment. Il faut que je sache si je dois entrer au couvent." Hector, au moment où il reçut la lettre, était seul: il se prit à couvrir le papier de baisers, et les caractères timides que la main de Jeanne y avait tracés. Après, il se railla. "Je suis bête comme un collégien. C'est idiot à mon âge et avec l'expérience que j'ai des jeunes filles !" Mais sa conscience protestait: "Non, celle-ci n'est point pareille aux autres, tu le sais bien. Tu es vraiment sa pensée unique. Elle n'a jamais aimé, celle-là; elle n'a pas dépensé au hasard son coeur et son corps. Le mot de couvent qu'elle prononce n'est point une vaine parole: telle sera vraiment sa vie si tu ne la veux point..." Il ressentit pour elle une tendresse extrême. Puis, pardessus tout, la pensée que cette chère petite âme affectueuse souffrait en ce moment par sa faute lui fut insupportable. C'est la fêlure de l'égoïsme moderne, cette peur un peu féminine de la souffrance d'autrui.
Il écrivit le soir même à Maxime une lettre annonçant un voyage prochain à Vézeris. Il n'osai pas encore la démarche définitive. Mais, au fond il était résolu. Il savait bien qu'il se marierait. Et voilà pourquoi aujourd'hui, assistant au mariage d'une de celles qu'il avait baptisées les "demi-vierges", il était frappé, seul peut-être de tous les assistants, par l'effroyable contradiction des principes de ce mariage chrétien -- auxquels il croyait, lui sceptique et dilettante -- et des moeurs de ce monde jouisseur où il avait vécu.
L'évêque à barbe grise, en ce moment, entamait l'éloge de l'époux.
"Vous, monsieur, vous appartenez à cette élite de jeunes hommes que la confiance des chefs de l'État investit d'une partie de leur autorité. Habitué au gouvernement des peuples, vous savez que le principe de leur félicité est dans le bon ordre du foyer, dans le respect de la sainteté du mariage..."
Ces paroles extraordinaires tombaient sur la foule indifférente, qui seulement commençait à trouver le discours bien long. Les conversations ne se gênaient plus; des rires étouffés partirent du coin où quelques amis s'étaient groupés autour de Valbelle et de Dora. Hector pensait: "Quelle comédie ! Lestrange, gouverneur des peuples ! C'est du même ordre que l'innocence de Jacqueline et la sainteté de leur union. Pourquoi cette hypocrisie officielle ? Pourquoi ? Pourquoi ce décor de mensonge ? Pourquoi ces fleurs qui signifient "intégrité physique" sur le front de cette gamine vicieuse ? Pourquoi des promesses publique de fidélité entre gens bien résolus à prendre leur plaisir où il se trouvera ? Pourquoi l'appareil vénérable du mariage chrétien autour de cette association moderne qui n'a plus aucun des caractères spécifiques qui furent la beauté du mariage chrétien ?... Que vaut une société où les institutions et les moeurs ne peuvent s'atteler côte à côte que par de tels artifices ? Et combien de temps durera l'institution si les moeurs ne se réforment pas ?"
L'évêque achevait son allocution en parlant de la postérité nombreuse qu'il souhaitait au jeune couple. Autre guitare, encore ! Elle était bien résolue, la petite rousse vêtue de blanc, il était bien résolu, le déflorateur professionnel, à limiter leur postérité, après l'avoir différée d'abord de quelques années. Ils étaient résolus à cela, comme à s'offrir leur premier caprice de sens, comme à se quitter par la porte commode du divorce dès qu'ils auraient cessé de se plaire. Fécondité, fidélité, indissolubilité, -- tout ce qui faisait naguère si haut et si noble le mariage, qu'en restait-il à cette union de deux êtres égoïstes, à la jeune fille savante, l'esprit pourri, les sens en éveil, à l'époux dressé au mépris de la femme et de la famille ?