Enfin le discours de l'évêque s'achevait dans des voeux de prospérité. Toute la liturgie symbolique évolua sous les yeux, cette fois attentifs, de l'assistance: on guetta le glissement de l'anneau autour du doigt, on fit silence pour entendre le "oui" des époux... Et quand ces "oui" furent prononcés, quand l'évêque eut dit le Ego autem marito vos in Spiritu sancto, cette foule sceptique ou athée eut tout de même la sensation que maintenant une chose nouvelle, une mystérieuse alliance des âmes était réalisée, que Lestrange et Jacqueline étaient "mariés", -- obscure croyance au sacrement, tissée dans les âmes par vingt siècles de christianisme.

La distraction, l'inconvenance des entretiens, des rires, des frôlements, recommencèrent avec la messe et durèrent autant qu'elle. La quête fut un prétexte à réflexions et à sourires comme une entrée de premiers sujets sur une scène. Les deux garçons d'honneur étaient des attachés de cabinet, amis de Lestrange; les demoiselles d'honneur étaient Marthe de Reversier et Maud. Tandis que celle-ci passait de rang en rang, sa main traînant dans la main de son compagnon, les yeux naturellement se fixaient sur elle. Depuis son retour à Paris, elle n'avait rien dit à personne touchant la rupture de son mariage, et personne n'osait la questionner. "L'étonnante comédienne ! pensait Hector, la suivant des yeux. Si je ne le savais pertinemment, devinerais-je qu'elle est abandonnée, ruinée, condamnée aux pires expédients ?..." Elle passait, reine toujours, belle toujours à ce point qu'elle forçait l'admiration de ses pires ennemis, si émouvante que les hommes rougissaient en jetant leur offrande dans la bourse tendue... Hector l'observait... Elle arriva devant Julien de Suberceaux; l'offrande sonna dans la bourse: rien n'avait trahi l'émotion sur les traits de la quêteuse; mais lui, l'instant d'après, fléchissait, tombait à genoux sur le prie-Dieu.

Une voix dit, derrière Hector:

-- J'ai fait le tour de l'église. Etiennette n'est pas là. L'as-tu aperçue ?

C'était Paul Le Tessier. Il venait d'arriver et s'installait près de son frère.

-- Non, répliqua Hector. Je ne l'ai pas vue. On pourrait demander à Maud.

-- Oui, tout à l'heure, à la sacristie. Ça va finir bientôt, je suppose, cette fête de famille ?

-- Dans cinq minutes... Mais la séance à la sacristie sera longue.

Effectivement, le défilé fut interminable. Un long couloir coudé, fort obscur, conduisait à la petite pièce, vraie sacristie de province, où les nouveaux époux, flanqués de leurs parents, échangèrent avec l'assistance des politesses et des embrassades. Pourtant, grâce à l'obscurité du corridor, on prit patience. Les amies s'étaient vite rejoint; il y eut des isolements de couples dans l'angle des bahuts, des conversations à deux sur ce ton penché et murmurant qui est la langue du "flirt". Quelques-uns s'oubliaient tout à fait, traitant ce vestibule d'église comme une antichambre de bal, s'amusaient à des frôlements dont la presse de la foule était le prétexte. Rothenhaus contait à Marthe de Reversier, en présence de Mme Duclerc et de Juliette Avrezac, un bal de rapins, un bal "fin de siècle", auquel il avait assisté la nuit même, et où, entre autres divertissements, une fille nue avait été promenée sur une sorte de pavois autour de la salle, puis avait mimé sur la scène la danse du ventre...

-- Tous les journaux en parlent ce matin, disait-il, les yeux luisants de cette polissonnerie gloutonne qu'ont les étrangers à Paris. Il paraît que le parquet va s'en mêler... Je suis joliment content d'avoir vu ça... C'était colossal !