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L'heure d'après, on lunchait dans le hall de l'avenue Kléber, paré de verdures. Un orchestre de guitaristes espagnols faisait jaillir des airs de danses, derrière le paravent de feuillage; des couples dansaient, en toilette de ville. On n'avait pu retenir Paul Le Tessier, qui tout de suite avait couru rue de Berne à la recherche d'Etiennette. Mais Hector était là; isolé dans l'encadrement d'une fenêtre, il regardait s'agiter sous la franche lumière que versaient largement les vitrages les acteurs de tous ces drames d'intrigue intime, tant de fois observés déjà. Et, silencieux, ne se mêlant plus aux groupes, il réfléchissait; des gouttes d'amertume se mêlaient au miel de son espoir.
"Dire que j'ai aimé ce monde, que j'ai goûté l'esprit de ces hommes, que j'ai souhaité ces femmes..."
Vingt ans ! les premiers bals, l'émoi de mystère que lui avait causé la Parisienne, l'admiration stupéfaite et timide devant les beautés classées et les gens célèbres ! Puis l'habitude, le désenchantement venaient avec les années, avec tant de bals, de soirées, de premières, où il s'était imbibé de la même atmosphère. "Et maintenant, je vois que tout cela tient dans la main, l'esprit des hommes, la beauté des femmes, tout cela n'est guère, et le temps qu'on passe avec eux est perdu." Pareil à ces jeunes hommes, il avait cherché le trouble des sens dans les regards des femmes, dans les yeux clairs des jeunes filles. "Oh ! comme j'en ai assez, de tout cela... Vrai, il n'y en a pas une pour qui je ferais un pas !" Le spectacle même de ce monde brillant et vicieux ne le divertissait plus. Que Dora passât ses après-midi chez un peintre, que Juliette Avrezac courût aux bras de Suberceaux, que les petites Reversier et tant d'autres quêtassent dans la société des hommes des énervements stériles, il ne lui importait guère ! Si la chute d'une vierge, provoquée par la passion, est un drame d'âme vraiment poignant, les amusements libertins de ces petites jouisseuses ne se haussaient pas beaucoup au-dessus du vaudeville. "Celle qui vraiment était une âme, Maud, notre beau sphinx, renonce à son énigme, et la prostitution la guette, comme les autres !" Oui, la prostitution. C'était elle diversement déguisée, qui guettait les demi-vierges à un tournant de la vie. Avant ou après le mariage, pis-aller de la délaissée, revanche de la mal mariée... mais presque infailliblement. La force des choses apparaissait à Hector dans un mécanisme simple, inévitable. "Car si l'abnégation commandée par l'Église, et naturellement enclose dans la tendresse sincère des femmes, n'est pas la loi du rapprochement des sexes, celui-ci aboutira à l'antinomie de l'affection et des intérêts, de l'argent et de l'amour, et cette antinomie, seule la prostitution peut la résoudre."
Un amer dégoût lui monta, suscité par ces pensées... L'orchestre avait beau éparpiller la gaieté sautillante des peteneras, et les femmes sourire, et les hommes les entraîner dans le tourbillon des danses: sous ces verdures, ces fleurs, ces parures, lentement transparaissait à ses yeux la pierre du sépulcre où lentement, insoucieusement, descendait cette société pourrie, condamnée à mort pour avoir tari la source de l'amour humain qui est l'innocence des vierges, et tué le mariage en supprimant le jeune fille. "Oui, ce monde est pourri, l'odeur de la prostitution s'en exhale: jam foetet." Et voici que l'envie vint subitement à Hector de s'enfuir, de quitter ce monde pour n'y plus revenir, heureux de n'en point emporter la poussière aux semelles de ses souliers. Du même coup, il entrevit l'asile, la terre de Chaldée: un coin de province, le plus mystérieux, le plus secret, où, pleine de lui, qui maintenant s'en jugeait indigne, une âme chaste de vraie jeune fille attendait qu'il voulait bien l'aimer.
Sans prendre congé de personne, comme on se sauve d'une salle de théâtre menacée par l'incendie, il sortit. Il descendit l'escalier de cette maison de l'avenue Kléber, bien des fois gravi avec sa gaieté souriante de sceptique féminisant. Il pensait:
"Voilà des marches que je ne remonterai jamais."
Lui parti, la fête continua quelque temps encore. Elle s'achevait, réduite aux danses de quelques enragés, quand on vint appeler Maud, qui conversait avec le romancier Espiens.
-- Mlle Etiennette demande Mademoiselle.
Maud la rejoignit dans la chambre où elle habitait, près d'elle, depuis leur retour de Chamblais. Tout de suite, Etiennette s'abattit sur la poitrine de son amie: