Ils atteignaient le village d'Azay. C'était l'heure du repos méridien des hommes et des femmes qui avaient travaillé à la vendange. Ils revenaient par bandes joyeuses, le sang de la vigne aux lèvres, en cette griserie particulière où la cueillette du raisin met les paysans.

Maxime, triste et paisible, contait l'histoire de l'endroit:

-- Ces grosses pierres sont tout ce qui demeure du château. La légende conte que mille hommes furent brûlés avec le donjon... Aujourd'hui, vous le voyez, il pousse des légumes autour de ces vestiges. Même la terre y est meilleure, peut-être à cause de l'effroyable charnier qui l'a fertilisée.

Un paysan passait, très vieux, la taille déviée par le travail du sillon, la face embrasée de soleil. Maxime l'appela:

-- N'est-ce pas, père Laurent, que la terre est bonne par ici, autour du château ?

-- Oh ! ben oui, m'sieu le comte, fit l'homme, ben meilleure. A cause de la bataille, sans doute, qu'y a eu là, aut'fois, devant la Révolution.

Il regardait d'un oeil envieux cette terre grasse et riche, enrichie, engraissée par du sang. La vaste étendue qui avait été le théâtre de ces tueries légendaires s'apaisait, retournée par la force des choses, par le voeu immanent de la nature, aux besognes régulières de l'année, aux semailles et aux récoltes, aux blés d'ambre, aux vignes pourprées; -- le petit village, une fois traversé par la guerre, rentrait d'année en année plus avant dans la tradition sans histoire, dans la vie qui n'a pas de nom.

Jeanne souriait à cette terre féconde, à ce soleil, à l'avenir, oubliant dans l'égoïsme de son propre bonheur, et les récentes misères de ceux qu'elle aimait et le passé tragique du pays natal.

Mais Paul et Hector, observant Maxime qui ne parlait plus, isolé par son rêve, devinèrent ce rêve: un instant, leur coeur fraternel battit à l'unisson du sien... Pourquoi, sur l'âme humaine dévastée, la vie ne fait-elle pas repousser aussi, par une infaillible loi, l'espoir, l'amour, les nouvelles moissons ?

La Roche, 1893-1894.