Ils se turent. En relevant les yeux sur M. de Chantel, la jeune fille fut effrayée de leur flamme.

"Assez de roman pour aujourd'hui," pensa-t-elle. Et, coupant court d'avance aux mots de passion qu'elle devinait pressants sur les lèvres de Maxime, elle dit tout haut, de façon à être entendue:

-- Il faut venir à l'Opéra demain, dans notre loge: c'est convenu ? Jeanne viendra aussi, n'est-ce pas ? Où est-elle, notre Jeannette ? Comment ! elle parle, elle s'apprivoise !

Jeanne de Chantel causait d'un air timide avec Hector Le Tessier. La phrase de Maud suspendit net la conversation, et l'enfant, toute rougissante, vint se réfugier auprès de son frère. On rit un peu.

-- Comment l'avez-vous apprivoisée ? demanda Maxime en promenant ses doigts dans les boucles brunes de sa soeur.

-- Je lui ai parlé de vous, monsieur.

Tout de suite, cette âme neuve avait requis la curiosité d'Hector. Il la devinait si différente des petites âmes, fripées sous leur masque de virginité, qu'il guettait à travers les salons de Paris, non par goût de débauche, comme Lestrange ou Suberceaux, mais par dilettantisme spécial de collectionneur. Il l'avait questionnée doucement, paternellement presque, lui parlant de ce frère qu'il avait connu, de ce Poitou, leur pays commun; et l'enfant livrait bientôt sa confiance, avec l'abandon des timides, une fois rassurés. D'une voix paisible, atténuée, comme ouatée par l'habitude du silence, elle contait son enfance, sa jeunesse là-bas, sans fêtes, sans compagnes, -- élevée par sa mère, enseignée par Maxime.

-- Oh ! chérie ! dit Maxime, embrassant la jeune fille sur le front.

-- Voyons, fit Maud, un peu impatiente, que décidons-nous pour demain soir ? M. Aaron et M. de Suberceaux ont leurs places, ainsi que vous, messieurs, ajouta-t-elle en s'adressant aux Le Tessier; vous êtes du Tout-Paris. Mme de Chantel et Jeanne partagent notre loge. M. de Chantel voudra bien conduire ces dames ?

-- Je dîne avec vos amis, mademoiselle, répondit Maxime, mécontent que Maud eût brisé l'entretien, tout à l'heure.