Maxime n'avait point vu Maud depuis l'avant-veille, au mardi des Français; la journée d'hier et celle d'aujourd'hui s'étaient écoulées, pour lui, dans une telle détresse de coeur qu'il ne pouvait plus méconnaître l'impérieux besoin de cette femme. Il souffrait de sa détresse et ne voulait la confier à personne. Sa mère qu'il adorait, sa soeur qu'il avait élevée jalousement, leur présence lui pesait presque, car il sentait fixés sur lui des yeux tendres et inquiets qui n'osaient pourtant questionner. Oh ! la pensée qui obsède, qui garrotte, qui bouche les issues de l'âme, pour ainsi dire ! Ce n'était pas un caprice des sens, une fumée de désir que le vent emporte; c'était, depuis le jour où ils s'étaient rencontrés à Saint-Amand, un envoûtement de la tête et du coeur, ce terrible exil de la vie ambiante où jettent les grandes passions.

Les agents de la gare fermaient les portières, invitaient les voyageurs à monter. Maxime, regagnant son compartiment, le trouva en partie occupé par une grosse dame blonde, d'une élégance tapageuse, qui conversait dans un étrange langage mêlé de français et d'italien, avec deux jeunes femmes habillées pareil: celles-ci, Mme Avrezac et sa fille Juliette, Maxime les reconnut pour les avoir rencontrées chez les Rouvre, à sa première visite mais il vit bien qu'elles ne le reconnaissent pas. "Quoi d'étonnant ? On ne m'a même pas présenté; puis elles étaient trop occupées, chacune de son côté. Tant mieux, d'ailleurs; je n'aurai pas à tenir conversation."

Juliette, penchée à la portière, appela:

-- Monsieur Aaron !

Le banquier suant, haletant, accourait. Il grimpa dans le compartiment au moment où le train partait.

"Lui non plus ne me reconnaît pas," pensa Maxime.

En effet, le gros homme avait arrêté sur lui ses yeux ronds de myope, sans le saluer.

-- Et vous allez, vous aussi, chez notre Le Tessier ? demanda l'Italienne.

-- Oui. Paul m'a invité, répliqua Aaron d'une voix lippue, mouillée, coupée de halètements. Nous avons affaire ensemble... Leur propriété est magnifique. Vous la connaissez, n'est-ce pas, madame Ucelli ?

-- Ma ché ! J'y ai fait bien des parties en mail pendant que la duchesse de la Spezzia était à Paris. Mais Mme Avrezac et Juliette y viennent pour la première fois, n'est ce pas ?