Plusieurs jeunes filles, et je m’en réjouis, parmi celles qui m’écrivirent, ont d’ailleurs compris cela. L’une veut étudier la médecine; l’autre simplement l’art de garder les malades. Mais elles insistent sur les difficultés qu’elles rencontrent dans leur milieu et même dans leur famille. Pauvres familles! Pauvres âmes directrices auxquelles manque le sens de la direction!... Être des parents et se rebeller contre l’effort d’énergie de ses enfants! Que c’est bizarre, et que c’est triste!
... Voici, d’autre part, une question assez singulière: «—Puis-je rester une femme du monde en devenant une femme qui gagne sa vie?» interroge une jeune dame après avoir développé le programme de son existence actuelle.
—Mon Dieu!... S’il s’agit, madame, du monde purement aristocratique, l’idée qui y domine est assurément qu’on déchoit en travaillant, fût-on un homme... (Chacun pourra examiner à quel état d’importance et de vitalité, en France, une telle doctrine a conduit ce monde-là.) Je dois à la vérité d’ajouter que même dans le «surmonde», pour ainsi dire, certains esprits hardis osent braver l’opinion et travailler. Je citerai, dans des genres différents, le marquis de Dion et la comtesse de Noailles.
Des quatorze lettres reçues où est traitée principalement ou incidemment la question du féminisme, une seule proteste contre l’évolution qui porte de plus en plus le sexe faible à faire autrement les mêmes choses que le sexe fort. Si l’auteur de ce billet, d’ailleurs aimable et charmant, mais très parfumé, un peu trop parfumé, ne l’avait pas écrit au moment où elle n’avait lu encore (elle l’avoue) que les six premières des Lettres à Françoise, elle eût sans doute glané dans les lettres suivantes quelques réponses à ses objections—et sur la moindre grâce des femmes qui travaillent, et sur l’incapacité physique du joli sexe à supporter les fatigues d’un métier de docteur, d’avocat, d’ingénieur... Nous avons répliqué à tout cela, n’est-il pas vrai, ma nièce? Et puis, voyez-vous, la meilleure réplique, c’est qu’il y a tout de même aujourd’hui des femmes avocats, des femmes médecins, voire des femmes ingénieurs; il y en a maintenant qui exercent depuis des années. Elles ne sont pas mortes à la peine et elles sont restées des femmes. Contre le fait aucun argument ne prévaut. S’il est clair que toutes les femmes ne sont pas armées pour de pareils efforts, ma correspondante parfumée accordera que la situation d’une femme avocat, médecin ou ingénieur est plus enviable que celle de la plupart des femmes qui, n’étant point riches, ne travaillent pas.
La plus forte et la mieux présentée des objections m’a été proposée par un correspondant. Je ne le nommerai pas, mais je donnerai sa lettre presque tout entière. Elle est fort bien écrite:
«... Parmi les exemples particuliers, me dit-il, que vous offrez à l’appui de votre thèse, vous citez une jeune fille qui, grâce à la sténo-dactylographie et à la connaissance de l’anglais, est arrivée à se créer une position très honorable.
«Sténo-dactylographe, polyglotte moi-même, j’ai depuis une dizaine d’années, au cours du soir où je suis professeur, dirigé vers cette carrière un assez grand nombre de jeunes filles, auxquelles j’ai été heureux de procurer de la sorte, avec le gagne-pain, un bien plus précieux encore: l’indépendance.
«Mais toute médaille a son revers. Certaines de mes élèves, par leur zèle, leur activité, leur faculté d’assimilation bien féminine, sont arrivées à occuper dans les maisons ou les administrations où je les ai casées des postes très rémunérateurs. Filles d’artisans ou de petits employés, leur maigre dot (et toutes n’en auraient pas eu) n’attirait pas autour d’elles beaucoup d’épouseurs; mais leurs appointements, souvent supérieurs à ceux de leurs collègues masculins, n’ont pas manqué d’accroître l’attirance de leurs gracieux visages. Mes vierges fortes, suivant en cela l’impulsion de la nature, se sont mariées pour la plupart. Presque toutes (je vois fort peu d’exceptions), malgré leur mariage et les enfants qui ont suivi, ont continué à occuper leur place.
«Je me suis toujours élevé contre le travail, au dehors, de la femme mariée; mais ma croisade a produit fort peu d’effet dans mon entourage. Mes jeunes couples prétendent avoir de la sorte une vie plus large, plus facile, et bien des fois la femme préfère être au bureau plutôt que de s’occuper des soins du ménage, dont elle se décharge sur quelques vagues mercenaires. Ceci ne se passe certainement pas dans le monde que vous avez sous les yeux; mais parcourez les magasins, les bureaux et les ateliers parisiens: vous verrez la place énorme tenue par la femme mariée. Les enfants, lorsqu’on n’a pu les éviter, sont envoyés en nourrice en province; la femme rentre fatiguée à la maison; rien n’est prêt pour le repas du soir, et bien souvent, à déjeuner, chacun a mangé de son côté. Ce n’est vraiment pas la vie de famille comme je la conçois; c’est une simple association entre collègues.
«Vous devez connaître suffisamment l’Angleterre pour savoir que le travail de la femme mariée hors de son intérieur est pratiquement nul. A Londres, les administrations publiques ou privées occupant un personnel féminin n’admettent que des veuves ou des célibataires; la femme mariée, qui a un protecteur légal travaillant pour elle, doit rester au foyer.