«Voilà ce que je voudrais voir établir en France, et je croirais mal vous connaître si je doutais un seul instant de votre avis à ce sujet. Ne pourriez-vous pas, dans une de vos prochaines œuvres, ou lorsque l’occasion s’en présentera, signaler cette mauvaise compréhension de la vie à deux, combattre ce danger qui menace l’existence même de la famille, mettre en garde l’Ève d’aujourd’hui contre des propositions matrimoniales trop souvent guidées par l’intérêt?»

Si mon correspondant veut dire qu’un labeur qui entrave la vie à deux dans le ménage est fâcheux pour une femme mariée, il est clair que je suis avec lui.

Mais:

1o Il admet lui-même le travail au dehors pour les veuves et les vieilles filles. Or il y a beaucoup de veuves (les femmes se mariant plus jeunes et vivant plus longtemps que les hommes); le célibat est aussi la condition forcée d’un grand nombre de femmes, d’un nombre qui va croissant.

2o Un employé de bureau, absent de chez lui toute la journée (sauf l’heure du repas méridien), jouira-t-il d’une vie conjugale moins intime si sa femme a elle-même des heures de bureau qui, naturellement, coïncident à peu près avec les siennes? Une femme est-elle plus séparée du mari absent parce qu’elle-même travaille au dehors? Notez que dans bien des cas, au contraire (les postes, les banques, etc.), le mari et la femme peuvent s’employer au même lieu, et alors se voient plus que si la femme ne travaillait pas.

Cette solution du travail en ménage n’est-elle pas l’idéal des travailleurs mariés?

3o Reste la question de l’intérieur et des enfants. Parlons d’abord des ménages sans enfants. Mon correspondant s’illusionne s’il croit que je vis exclusivement dans le monde riche et oisif. J’en demande pardon à quelques lectrices que je vais certainement choquer un peu; mais du temps que j’étais fonctionnaire en province et à Paris j’ai constaté que la plupart des ménages moyens, ménages d’employés, de petits professeurs, etc... sont tenus de façon assez ordinaire, assez neutre, pour qu’une mercenaire qualifiée, surveillée par la maîtresse de la maison aux heures que celle-ci passe chez soi, puisse prétendre à faire aussi bien.

S’il y a des enfants, c’est autre chose: une mère n’est nulle part mieux placée qu’auprès d’eux. Mais encore faut-il qu’elle puisse y demeurer, car avant tout il importe de nourrir, de faire vivre ces enfants! C’est en de tels cas de nécessité que le travail de la femme au dehors, non seulement se justifie, mais s’impose.

Une réflexion, pour finir:

Quand on discute la question des enfants élevés chez leurs parents, il ne faut pas se payer de paroles. On doit juger l’état de choses existant, non pas d’après l’intérieur idéal qui correspond à cet état de choses, mais d’après l’intérieur réel, d’après la moyenne des ménages. Et je demande à mes correspondants si, à peu près une fois sur deux, une honnête pension n’est pas pour la jeune plante humaine, au point de vue de toutes les hygiènes, un meilleur milieu que la maison paternelle. Qu’on me réponde franchement!