V.—L’Amour et le Mariage.

«Voulez-vous mon avis? m’écrit une spirituelle petite Parisienne. Je regrette que vous l’ayez lâchée trop tôt, votre nièce. Il n’y a pas beaucoup de vies de jeunes filles aussi unies que la sienne. Aussitôt sortie de pension, pan! mariage d’amour!... C’est exquis! Mais elles auraient bien besoin d’un conseil affectueux et intelligent, les jeunes filles qui veulent choisir un mari, l’aimer et en être aimées. On est tiraillée par des parents qui souhaitent telle ou telle position: on s’en fiche un peu (sic) de la position: on veut un peu d’amour et de bonheur durable... Je vous assure qu’on est parfois inquiète et énervée. Moi, dans ces cas-là, pour me calmer, je fais des divisions avec des chiffres décimaux...»

Ce dernier trait (de ceux qu’on n’inventerait pas) n’est-il point charmant, bien jeune fille, bien «Françoise»?

Tandis que cette lettre m’arrivait de Paris, la suivante m’était adressée de Saint-Étienne:

«Votre livre me sera d’autant plus cher que je suis dans le cas de votre Françoise. Sans fortune ou à peu près, j’aime un officier sans fortune. Si, comme Françoise, je deviens l’heureuse femme d’un mari résolument aimé, je n’irai pas vous le dire: mon bonheur sera de ceux qui fuient la grande ville; mais je vous en serai reconnaissante, car je suis persuadée que Françoise y aura contribué.»

La petite Parisienne de tout à l’heure saurait-elle aimer aussi «résolument» que cette jeune Stéphanoise? C’est déjà une question. N’importe! ce rapprochement des deux lettres prouve une fois de plus que l’amour souffle où il lui plaît: il y a des privilégiées, des déshéritées de la vie sentimentale. L’une trouve tout de suite son bonheur à Saint-Étienne; l’autre le cherche vainement à Paris. Cruelle vérité, confirmée par nombre de lettres de vieilles filles, si touchantes, si palpitantes d’espoir inquiet à travers leur désespérance!

Cela n’empêche pas que le mariage, enthousiaste ou simplement sage et loyal, doive être la règle pour la jeune fille. Il faut qu’elle s’y destine, tout en acceptant l’éventualité du célibat et en s’armant l’âme et l’esprit pour que le célibat lui soit tolérable. Je demande pardon de me citer moi-même, mais enfin, puisque c’est mes idées sur quoi l’on m’interroge, je me permets de renvoyer au discours de Pirnitz, dans Frédérique. A part l’extrême conclusion (qui est la partie romanesque), c’est bien là mon sentiment.

Sur la nécessité des longues fiançailles, assentiment unanime, sauf, d’une maman, cette boutade, trop drôle pour que je ne la cite point:

«Depuis que votre livre a paru, monsieur, les jeunes gens de vingt à vingt-cinq ans viennent annoncer à leur famille qu’ils se décident pour les longues fiançailles, et les petites cousines sont là toutes prêtes pour les encourager...»

Eh bien! chère correspondante très mûre (c’est vous qui le dites), quel inconvénient voyez-vous à cet accord? S’il y a danger à laisser longtemps fiancés les cousins et les cousines, à qui faut-il s’en prendre? Sans doute à qui les éleva? Faites bien vite votre meâ culpâ!