«Assurément, je rejette beaucoup de ce que je croyais alors, ou je le crois différemment. Et de là ce peu d’empressement que je mets à retourner au couvent... On m’a reproché cette abstention: est-il vrai que je sois moins bonne que d’autres plus fidèles? Je ne puis le croire. Il est certain que je suis différente, comme piété par exemple. J’ai aujourd’hui, avec assez d’indifférence, le goût de la discussion...»

Il suffit qu’il y ait des âmes d’honnêtes jeunes filles comme cette dernière pour que les autres m’excusent de ne pas avoir traité la question religieuse. D’ailleurs, pour professer la religion ou les religions, il y a des ministres qualifiés. Quelle autorité porterais-je, moi laïc et profane, en une telle matière? Si respectueux qu’il soit de ce mystérieux attrait, la Foi, qui aimante et dirige les âmes à travers l’inconnaissable,—un laïc comme moi estime que l’enseignement exclusivement fondé sur le sentiment religieux ne saurait avoir un caractère de généralité. Il peut blesser les consciences désaimantées de la Foi. Il peut au moins leur paraître inutilisable. Or les Lettres à Françoise doivent servir à toutes les Françoises. C’est donc systématiquement que j’ai traité les seules questions inscrites en marge de la Foi... Si mes idées sur ce point intéressent les lecteurs ou les lectrices, ils les trouveront dans d’autres de mes livres. Je ne les ai jamais cachées.

Et me voilà, ma nièce, au bout de cette revision de ma correspondance. Ce n’est pas sans allègement. Je me sens moins coupable envers tant de charmantes âmes qui voulurent bien me donner de leur pensée, de leur temps. Plus que jamais, je les supplie de rester mes collaboratrices. Ne voient-elles pas que leur concours n’a pas été superflu? Elles vont sans doute, à d’autres Françoises, faire un peu de bien. Il y a là de quoi les satisfaire, et cela vaut mieux pour elles, à tout prendre, qu’un remerciement banal confié à la poste.

Cela vaut mieux... et pourtant ce n’est guère. Certes, je ne me juge pas quitte avec elles! Je regarde le tas des papiers épars sur ma table de travail, si divers de nuance, d’aspect, d’origine, couverts d’écritures variées comme les âmes qui les inspirèrent et les mains par qui elles furent tracées. Je pense que chacun de ces précieux billets représente une heure de méditation, un petit acte d’énergie volontaire, un désir touchant d’être écoutée et conseillée... N’est-il pas un peu triste que le temps trop court et l’espace trop vaste m’interdisent à jamais de les voir, ces correspondantes inconnues, de leur parler, d’apprendre davantage de leur cœur et de leur sort? Que de grâce, d’espoir, quel chaste désir de goûter les joies de la vie, quel parfum de jeunesse, pour tout dire, s’exhalent de ces feuillets entassés! A l’instant de les enfermer de nouveau, me voici tout ému.

Ah! puissent-elles être heureuses, ces enfants! Puissent-elles comme vous, Françoise, comprendre, vouloir, posséder leur destinée de femmes!


TABLE


Lettre Liminaire[I]
I.—L’Institution Berquin.—Première apparition de Lucie et de Françoise.—L’invitation à la maturité.—Ce que suggèrent le jardin, la table à écrire et le lit.—On réclame un professeur de «vie ambiante».—Mme Le Quellien.—L’oncle de tout repos.[1]
II.—Impressions de trois spectateurs un soir de fête à l’Exposition.—Le sentiment de Françoise sur le suprême effort du XIXe siècle.—Petit Palais et rétrospectives.—Françoise, quoique résolument moderne, se plaît au passé national.—D’une loi de l’éducation.—Projet d’un Petit Palais imaginaire.[12]
III.—Le jour des morts.—Pèlerinage.—Vers le passé familial.—Les aïeux.—Laboureurs et soldats.—Le sergent-fourrier de Napoléon.—De la timidité et de l’esprit d’entreprise.—La grand’mère Brigitte.—L’argile de Françoise[22]
IV.—On rend visite aux nouveautés de l’hiver.—Opinion de Mlle Lucie sur «les hommes».—Françoise aime la parure.—Des deux degrés de la coquetterie.—La course au luxe.—Angoisses de la contrefaçon somptuaire.—Il y a une coquetterie recommandable.[32]
V.—Une visite de Mme Le Quellien.—Retour à la question de la coquetterie.—Théorème d’après Fénelon.—L’avenir du costume féminin.—«Complet habit» pour femmes.—Encore Fénelon.[42]
VI.—Visite édifiante.—L’éloquence de la chaire et le féminisme.—Histoire de la fleur qui perd son parfum.—Une tulipe de Hollande.—Wilhelmine.—Gestes féminins que ne peut faire un roi.—Une avocate.—Notre paradis et notre royaume.[52]
VII.—Noël: traditions de la dernière semaine de l’année.—La fin d’un siècle.—Réflexions sur l’opportunité des inventaires.—Une composition de style.—Faillite de tout.—Ce qu’objecte le vieux siècle pour sa défense.—Espoir en la femme.—Le sel de la terre.[63]
VIII.—Mission confidentielle.—Le parloir de L’Institut Berquin.—Yvonne, Madeleine, Juliette et Suzanne.—Le mari-complément.—Toquades de pensionnaires.—Un joli saint-cyrien.—Excellente attitude de Françoise.—Réflexions sur la vie claustrale des pensionnats.[73]
IX.—Ministres et Commissions.—Singulier avantage de n’être point ministre.—L’enseignement secondaire.—Histoire d’un petit pêcher.—Françoise à dix ans.—Quel genre d’enseignement convient à cet âge.—La période tainienne.—La culture supérieure et la culture générale.—Objet de l’enseignement secondaire.[83]
X.—Les gens qui se disent cultivés.—Deux expériences pour les ramener à la modestie.—On ne sait rien.—Pacte d’illusion entre le maître et l’élève.—Le vrai sens du mot «savoir».—Les clartés de tout.—Ce qu’on nous objecte.—Éloge du maître d’armes et de l’écuyer.—Gymnastique intellectuelle: la prétendue; la vraie.[99]
XI.—Petites anxiétés.—L’abat-jour.—Françoise n’est point frivole.—Conversation avec une dame.—Le latin, le grec, les mathématiques et la culture féminine.—Le surmenage.—Juliette.[113]
XII.—Les livres de classe.—Leurs deux grands défauts.—Des précis: les bons et les mauvais.—Si j’étais ministre!—Enseignement littéraire: les anthologies.—Conseils à Françoise II.[127]
XIII.—La jument de Roland.—Notre méthode se passe du ministre.—Comment l’appliquer dans la pratique?—Distribution d’une journée d’élève.—Lever, toilette, repas, classes, études, temps de repos.—Le bon problème, la bonne version.—Soirée, coucher.—Le collège idéal.[140]
XIV.—La ferme.—Nécessité d’une succursale de l’institution Berquin à la campagne.—Ce que fut la génération féminine de la fin du dernier siècle.—Cure de lenteur.—Les enseignements de la terre.—Le chêne et le châtaignier.—Treize francs vingt-cinq!—La vie intellectuelle et la vie rurale.[154]
XV.—Une découverte oubliée par Edison.—Les heures où l’on ne se voit pas agir.—Chateaubriand, Mme Récamier et Françoise.—Sauterie chez d’honnêtes gens.—Le cotillon.—L’«autre» Françoise.—Bienfaits de l’éducation: la pensionnaire et le saint-cyrien.—Système des compartiments étanches.—Françoise proteste.[166]
XVI.—Les crêpes.—Concours culinaire.—De l’importance des soins ménagers.—La masseuse et le calculateur.—Goûts et dégoûts de Sophie.—Leçons de mise en scène que nous donne la nature.—La maîtresse de maison idéale.—Autorité domestique de Françoise.[178]
XVII.—Les demoiselles du télégraphe.—Pédales et dépêches.—Une carrière pour Françoise.—Les sports féminins.—Caractères de femmes sportives.—Émilie.—Julie.—Importances respectives de la tête et du muscle.—Le vrai «record» féminin.—Nos aïeules.[188]
XVIII.—Le parloir de Berquin.—Quo Vadis?—Doit-on le lire?—Difficultés de se prononcer sur la moralité des livres.—Les jeunes filles et les romans.—Système traditionnel.—Mme de Maintenon; Berquin.—Système révolutionnaire.—Système des lectures responsables.[199]
XIX.—Une surprise.—Le secret de Françoise.—Beauté et mélancolie du rôle de confident.—Les raisons du cœur.—Quel rôle joua Mlle Lucie.—Mariage d’amour; mariage bourgeois.—Il n’y a plus de jeunes filles riches.—L’âge de l’amour et l’âge du confortable.[209]
XX.—Françoise persiste.—Diverses façons d’envisager le mariage.—Raisons du cœur et raisons de la raison.—Les fiançailles des deux côtés de la Manche.—Françoise et sa mère-grand.—Trois avantages des longues fiançailles.—Les conditions d’une ambassade.[220]
XXI.—La visite à Passy.—Méditation sur les approches de la quarantaine.—Félix de Vandenesse et Jacques.—Les «travaux de maman».—Cristallisations variées.—Françoise est si jeune!—Maxime est si jeune!—La question des intérêts matériels.—Chambre et Sénat.—Le sort d’un amendement.[231]
XXII.—L’attente.—Utilité d’une vie réglée dans les moments de crise morale.—L’ordre imposé; l’ordre choisi.—La plupart des vies féminines sont désordonnées.—Comment régler sa vie?—Examen des aptitudes personnelles.—La veille et le sommeil.—Un vers latin.—Le profit du soir.[243]
XXIII.—La jambe d’une dame âgée.—Reprise du programme: les heures de veille.—Influence de la jeunesse sur le mobilier.—Les travaux choisis.—Système de la nervure centrale.—L’art consolateur.—Beauté et noblesse de la règle.[253]
XXIV.—Un dimanche de printemps.—Maxime en civil.—La jeunesse et Sarcey.—Un séducteur.—L’état des négociations.—Quelqu’un qui n’aime pas les longues fiançailles.—Discussions sur l’énergie.—L’ambition de Maxime.—Promesse d’alliance.[263]
XXV.—Tout s’arrange.—Pourquoi Françoise fut si docile.—Temps joyeux.—L’art de supporter le bonheur.—Encore la règle.—Le brevet de Françoise.—Faut-il des examens?—L’inventaire et l’alerte.—Comment évoluera l’enseignement secondaire.—Le lumignon et le fanal.[273]
XXVI.—L’examen.—Excellente attitude de Françoise.—Une autre candidate.—Les disgrâces d’Alexandrine.—Arthropodes, fractions, prisme.—Comment Françoise mène le sexe laid.—Retour par une après-midi d’été.—Rayonnement de Françoise.—La retraite.—Innocence de Mme Rochette.—Un commencement et une fin.[282]
XXVII.—Paris et Rosny-sur-Mer.—L’oncle n’est point jaloux.—Étude sur l’âme des belles-mères.—Les souvenirs.—Les illusions.—La mise à la retraite.—Souhaits de bonheur pour Françoise.—Feuilles sèches et lilas tardifs.[294]
XXVIII.—Le charme des gronderies.—Trois mois sans lettres.—Réflexions sur la correspondance.—Lettres utiles.—Lettres de convenance.—L’amour et l’amitié.—Rôle de la jeunesse dans l’amitié.—Protocole des lettres futures.—Le mentor.—Le lexique.[304]
XXIX.—Première consultation.—Idées de Lucie.—La question des voyages.—Sont-ils décevants?—Le rêve et le souvenir.—Le voyage de noces: il est symbolique.—De la retraite et de la vie intérieure.—Utilité des illusions.[312]
XXX.—Excursion dans l’Indre.—Le choix de la maison.—Opinion de Lucie sur la province.—Opinion de Françoise.—Opinion de l’oncle.—Un chapitre de la philosophie du bonheur.—Que la médiocrité de la fortune et du séjour est bienfaisante aux jeunes époux.—Conseils pratiques sur le trousseau, sur le mobilier.—Point de luxe.—Point de provisoire.[321]
XXXI.—Une station d’hiver.—L’inutile verdure et l’inutile soleil.—Petites cosmopolites.—Pepa, Concha, Lily.—Indiscrétion professionnelle.—Les enfants.—Système de l’aveuglette.—Système de la demi-innocence.—Système de Molière.—Françoise est dans la tradition nationale.—On peut hâter le mariage.[332]
A Madame Maxime Despeyroux[344]
Post-Scriptum.—La réponse aux Françoises.—Le système d’études.—La coéducation.—Les lectures. Agnès.—Le féminisme.—L’amour et le mariage.—Les omissions.[354]