VI

Visite édifiante.—L’éloquence de la chaire et le féminisme.—Histoire de la fleur qui perd son parfum.—Une tulipe de Hollande.—Wilhelmine.—Gestes féminins que ne peut faire un roi.—Une avocate.—Notre paradis et notre royaume.

Dimanche dernier, chère Françoise, passant sur la place de la Madeleine vers les trois heures après midi, je m’avisai qu’on y devait prêcher, et l’envie me prit d’entendre à mon tour quelques bons propos de morale,—moi que vous accusez ironiquement de tourner, en vieillissant, à l’oncle prêcheur.

L’ample basilique, oserai-je dire, faisait ce jour-là le maximum en matinée, et le moindre siège était pourvu d’un fidèle—ou d’une fidèle. Quelques-uns, quelques-unes sommeillaient. N’en va-t-il pas ainsi dans toute assemblée où parle une seule voix humaine? Ce n’était pas, à coup sûr, la faute de ladite voix, nette et claironnante, ni du sujet, palpitant d’actualité. Imaginez que le prédicateur traitait en chaire, avec une éloquence aisée et abondante, la question du féminisme. Je n’eus pas le loisir d’écouter toute son homélie; mais, durant le quart d’heure que j’y consacrai, je pus constater qu’elle ne recommandait pas l’égalité absolue des sexes, du moins sur la terre. «Le même paradis attendait les âmes libérées du corps, au delà de la vie, que ces âmes fussent féminines ou masculines. Mais, en ce bas monde, il importait que le faible sexe eût des attributions distinctes et ne prétendît pas à des fonctions d’hommes pour lesquelles il n’avait pas d’aptitudes.» D’ailleurs, ajoutait l’ecclésiastique, «ce serait enlever à la fleur sa grâce et son parfum». J’avais déjà entendu cette théorie: j’appris avec intérêt que c’est celle de l’Église, tout au moins de l’église de la Madeleine.

La Madeleine est une paroisse élégante et riche; on y écoute silencieusement le prédicateur. S’il m’était advenu d’ouïr le même discours dans quelqu’une de ces chapelles populaires où le fidèle est admis à discuter avec le conférencier, j’aurais volontiers posé une objection—j’aurais (c’est, vous le savez, le terme consacré pour de telles conférences contradictoires) «fait le voyou»:

«Monsieur l’abbé, aurais-je dit, expliquez-nous comment la femme, incapable d’après vos doctrines, et aussi d’après nos mœurs et nos coutumes actuelles, de remplir convenablement les fonctions directrices attribuées à l’homme, pourquoi cette femme, dis-je, qui ne saurait être utilement médecin, avocat, ingénieur, qui ne peut pas participer à un conseil d’administration,—peut être REINE, avec l’approbation de l’Église, et reine excellente? Dans le catalogue des souverains passés ou présents, les femmes, moins nombreuses, font assurément aussi bonne figure que les hommes. Pour n’en citer qu’une, la reine Victoria me paraît avoir assez heureusement gouverné pendant une soixantaine d’années les destinées de son pays. Cependant, cher abbé antiféministe, vous confesserez bien que l’Angleterre est une lourde affaire à mener, plus lourde qu’une maison de commerce, qu’une assemblée politique, qu’une compagnie de chemin de fer, qu’un ministère?... Alors?...»

Entre nous, Françoise, je crois savoir ce que l’abbé aurait répondu au «voyou». Il aurait répondu qu’il est des grâces d’état, dispensées par la Providence à ceux qui en ont un besoin spécial... La science dit la même chose en d’autres termes lorsqu’elle assure que «la fonction crée l’organe». J’aime fort la doctrine des grâces d’état. L’abbé se doute-t-il qu’elle est merveilleusement féministe? Car, s’il est des grâces d’état pour souveraines, comment admettre que la Providence en refusera d’adéquates aux femmes avocats, aux femmes ingénieurs, aux femmes députés ou ministres? La juger si capricieuse serait bien téméraire... Quant à l’argument de la fleur qui perd son parfum, il est trop poétique pour être sérieux. J’ai toujours observé, au contraire, que l’intelligence et l’activité peuvent seules faire oublier la disgrâce physique chez une femme; en revanche, elles parent d’un attrait singulier une jeune femme jolie, à proportion même de sa jeunesse et de sa beauté. Un exemple charmant nous en fut montré un jour par cette délicieuse reine Wilhelmine de Hollande, de qui toute la France, toute l’Europe, sont unanimement amoureuses, n’en déplaise au blond cuirassier mecklembourgeois qu’elle a choisi comme époux.

Vous-même, Françoise, m’avez confié que «cette petite Wilhelmine vous plaît beaucoup...» Et, presque aussitôt, non sans avoir laissé un instant votre front se plisser méditativement, vous avez ajouté:

—Ça doit être agréable d’être reine à cet âge-là?