—Pourquoi, Françoise?

—Parce qu’on peut faire beaucoup de choses.

Ces «choses» que peut faire une reine de vingt ans, je ne vous ai pas demandé de me les détailler. Peut-être n’en aviez-vous vous-même qu’une entrevision confuse. Mais je vous connais assez pour comprendre que vous enviiez à la fois, à la jeune souveraine des Pays-Bas, et le divertissement d’être maîtresse absolue de ses actes, et le pouvoir d’accomplir des actes très importants, très utiles, très bienfaisants. Avouez que vous vous sentez capable de tels actes et que, même au sortir du sermon de la Madeleine, si l’on était venu vous proposer de gouverner, de votre main délicate, quelques millions d’êtres humains, vous n’auriez pas hésité bien longtemps avant de répondre: «J’y vais!...»

Or, vous avez raison, chère petite. Dussent vos aptitudes n’être qu’égales à celles de la moyenne des gouvernants—pauvre apanage!—vous apporteriez sûrement au gouvernement des hommes ce dont la plupart d’entre eux ont perdu le secret, le culte de la beauté morale, la foi dans la justice, quelque audace dans le bien... Vous apporteriez cela avec votre féminéité, avec votre sexe même. Victor Hugo a écrit là-dessus un vers célèbre, que je ne vous cite pas, parce que vous le savez. Par cela seul qu’elle est femme, une femme rénove la fonction qu’elle prend à un homme. Qu’il est donc malencontreux, le trope métaphorique du prédicateur sur la fleur qui perd son parfum! C’est le contraire qui serait vrai: la fleur apporte son parfum dans le vase inerte et l’assainit. Une reine de vingt ans est montée sur le trône des Pays-Bas: et voici que les froides tulipes de Haarlem sentent bon, soudain, comme des roses.

Réfléchissez qu’un roi du même âge, assis sur le même trône au lieu de cette aimable reine, n’eût probablement pas fait ce qu’elle a fait. Premièrement, il ne l’eût pas voulu. C’eût été, comme tous les souverains masculins du moment (sauf, peut-être, le mystérieux Russe) un utilitariste déterminé. Souverain d’un petit État, il eût niaisement pris comme type idéal Guillaume II ou Joe Chamberlain. L’État maison de commerce, la destinée d’un peuple réglée comme celle d’une entreprise financière, voilà la doctrine qui prévaut aujourd’hui dans les cours. «La garantie des droits de chacun réside dans la force qu’il possède.» Ce fut dit hier à la tribune du Reichstag. Il en résulte que, tant qu’il existe quelqu’un de plus fort que vous, vos droits n’ont pas de garantie. Beauté de la morale monarchique, patronnée par les rois contemporains!...

La reine Wilhelmine, tout simplement parce qu’elle est une jeune femme, guidée par les instincts purs et sincères d’une jeune femme, n’a pas pris pour modèle Guillaume ni Chamberlain. Quand le souverain allemand a refusé de recevoir Krüger, avec le ton d’un gros richard satisfait qui rebute un pauvre pour ne pas dégrafer sa pelisse, elle a senti son cœur se crisper. Elle a senti qu’il fallait à tout prix que Lear errant trouvât au moins asile chez Cordelia. Et, malgré la pression des puissants voisins, elle l’a reçu.

C’est son cœur féminin qui en a décidé ainsi, et j’ajoute—second point digne de remarque:—«C’est parce qu’elle est femme qu’elle a pu mener à bien son généreux propos.» Un prince, à sa place, se fût incliné devant le geste du kaiser: et peut-être, après tout, eût-il dû s’incliner, en vertu de l’axiome cité plus haut «que la garantie des droits de chacun réside dans la force qu’il possède». La Hollande est un petit peuple: ses droits sont donc faiblement garantis... Le geste de Wilhelmine tendant la main au proscrit ne met pas en péril les Pays-Bas; il n’est pas injurieux pour le kaiser, par cela seul que c’est un geste féminin. A ne pas le faire, Wilhelmine eût abdiqué sa qualité de femme. Je suis bien sûr que Lohengrin, souriant sous les crocs de sa moustache, s’est dit comme nous tous: «Elle est adorable, cette petite reine!» Et quand toutes les voix se taisent en Europe, craignant de prononcer un mot trop sympathique à l’infortune, si la voix de cette reine s’élève dans le silence, soyez assuré qu’on la laissera parler, qu’on l’écoutera, parce que c’est une voix féminine. Je ne dis pas qu’elle obtiendra l’objet de sa demande; mais tout de même, s’il n’y avait eu que des rois sur les trônes européens, aucune protestation n’eût surgi contre l’abus de la force!...

Oh! oui, Françoise, vous avez bien raison de penser qu’une reine—plus encore qu’un roi—peut «faire des choses...»!

N’en déplaise au prédicateur de la Madeleine, cette puissance d’accomplir, dans les fonctions d’hommes, ce que les hommes n’y sauraient faire, n’est pas limitée aux fonctions souveraines. Aujourd’hui, l’aptitude des femmes à être médecins, avocats, ingénieurs, n’est guère plus discutée; les hommes n’osent plus trop revendiquer les capacités exclusives. Paul Hervieu me contait un jour qu’Alphonse Daudet, soutenant qu’un romancier peut, à l’occasion, faire de bon théâtre, concluait par cet apophtegme familier: «Tout ça, voyez-vous, mon ami, roman ou théâtre, c’est toujours la même blague...» Gardons-nous, comme l’illustre auteur de l’Arlésienne et du Nabab, de nous prendre trop au sérieux. Confessons au sexe aimable que toutes nos fonctions, professions libérales, métiers industriels, carrières politiques, sont, en somme, toujours la même blague. Sans outrecuidance, les femmes peuvent espérer qu’elles nous y égaleront.

L’objection qui subsiste dans la plupart des esprits se résume dans le facile: «A quoi bon?» A quoi bon des femmes médecins, puisque déjà trop d’hommes sont médecins? Le barreau regorge d’avocats, à quoi bon le grever d’avocates? Dix mille jeunes Français postulent chaque année des places administratives, à quoi bon allonger la queue aux portes des ministères?