L’objection serait péremptoire si une femme, mise à la place d’un homme, y faisait exactement la même chose que cet homme. Mais il n’en va pas ainsi. Une femme fait, si l’on ose dire, «autrement la même chose» qu’un homme. On peut s’en convaincre dans les métiers exercés de tout temps par les deux sexes. Le couturier et la couturière, le chef et la cuisinière, le coiffeur et la coiffeuse ont des partisans adverses. La virtuosité artistique des femmes diffère de celle des hommes. Aucun peintre ne comprendra, n’exprimera jamais la poésie des fleurs comme Madeleine Lemaire; aucun acteur n’eût créé à la façon de Sarah Bernhardt le personnage du duc de Reichstadt. Cette irréductibilité du tempérament féminin et du tempérament masculin, Françoise, seuls des énergumènes la contestent; loin de la nier, les bons esprits y trouvent la raison de souhaiter que, de plus en plus, les deux sexes se partagent l’activité universelle. Beaucoup de femmes échoueront dans leur concurrence avec l’homme, soit. Celles qui n’échoueront pas feront autrement ce qu’un homme eût fait à leur place. A quoi bon Jeanne d’Arc? A mener une campagne où le plus grand capitaine eût brisé inutilement son effort. A quoi bon Wilhelmine, reine des Pays-Bas? A défendre, seule parmi les porteurs de couronne contemporains, les droits de la pitié et de l’humanité—qu’un roi, à sa place, n’aurait pas pu défendre...
Voilà ce que vous devrez répondre, chère Françoise, à celles de vos pimpantes camarades qui disputent avec vous sur ces graves questions durant les récréations à l’institut Berquin. L’autre jour, m’avez-vous dit, la discussion fut ardente sur ce point, à propos de certaine femme avocat qui vient, la première, de prêter serment d’avocate. La plupart des pupilles de la digne Mme Rochette tenaient contre elle; un faible nombre l’approuvait. Vous, Françoise, je crois vous définir assez justement en disant que vous êtes antiféministe pour vous-même et volontiers féministe pour autrui. Que cent autres soient avocates, vous n’y contredirez pas; mais, pour Dieu! comme dit Panurge, vous ne voudriez l’être. Cependant, mignonne amie, réfléchissez que tout le joli sexe ne peut pas s’asseoir sur un trône ni se coiffer d’une couronne. Tout le monde ne peut pas être Wilhelmine. Alors?... Ce désir généreux de faire «des choses», qui vous anime quand vous pensez à l’aimable souveraine des Hollandais, est-il si capricieux que, seule, une chimère puisse l’exciter?... Dans l’ordre de réalités plus prochaines, ne croyez-vous pas qu’une jeune fille comme vous peut, elle aussi, faire «des choses» moins éclatantes que l’acte royal de Wilhelmine,—belles, utiles, glorieuses cependant?...
Méditez là-dessus. Le délicieux Satan de Milton déclare, avec assez d’esprit pour un ange congédié, que notre paradis est partout où nous sommes. Il est non moins vrai et plus ordinairement utile de croire que nous portons notre royaume avec nous.
VII
Noël: traditions de la dernière semaine de l’année.—La fin d’un siècle.—Réflexions sur l’opportunité des inventaires.—Une composition de style.—Faillite de tout.—Ce qu’objecte le vieux siècle pour sa défense.—Espoir en la femme.—Le sel de la terre.
Il y eut peut-être un temps, Françoise, où les jeunes personnes de votre âge, glissant le 24 décembre leurs souliers dans la cheminée, croyaient d’une foi sincère que le bonhomme Noël ou le petit Jésus, en tournée bienfaisante, y déposeraient nuitamment des cadeaux... Peut-être, aussi, un temps viendrat-il où les demoiselles de dix-huit ans se garderont comme d’une superstition ridicule de mettre leurs bottines dans l’âtre, même s’il est convenu implicitement (c’est votre cas) que leur mère ou leur oncle se chargent de les remplir...
Vous, Françoise, la destinée vous fit naître à une époque intermédiaire. La tradition vous touche encore assez fortement pour que vous aimiez—par sympathie respectueuse—les gestes que vos grand’mères accomplissaient avec ferveur. Votre pensée intime semblerait probablement à ces respectables aïeules bien libre, bien émancipée, et tout de même vous agissez en apparence exactement comme elles. J’estime que vous avez raison. Dans toutes les circonstances où s’exerce souverainement l’arbitre mystérieux de la conscience, une femme, une jeune fille, doit, sans abdiquer l’esprit critique, apporter une bonne grâce tolérante. Il lui sied d’être à la fois curieuse de vérité et amicale aux traditions.