La tradition religieuse, la tradition populaire, s’unissent pour faire de cette dernière semaine de l’année quelque chose à la fois de grave et de gai, une période où l’esprit trouve des minutes pour se divertir et d’autres pour méditer. Soyez sûre que, parmi les plus indépendants, les plus froids d’entre nous, il n’en est pas un qui ne sente passer sur son cœur, pendant cette suprême huitaine, des espoirs et des regrets, des nuages mélancoliques et de chaudes effusions de clarté. On a beau se dire que l’année commence tous les jours, que le calendrier, tel qu’il est, résulte d’une fantaisie combinée de géomètres et de papes: la force des habitudes héréditaires est si impérieuse que, pour tout le monde, entre le 25 et le 31 décembre, le poids du passé se fait plus lourd, tandis que l’avenir s’impose à notre attention plus attrayant, plus inquiétant. C’est comme une halte prolongée entre hier et demain; elle force à réfléchir ceux-là mêmes qui ont le plus coutume de vivre au jour le jour... Cette fois nos réflexions s’aggravent de ce que le siècle finit en même temps que l’année. On va, semble-t-il, vieillir de cent ans. Tout naturellement, de ce dernier palier où nous voilà, on s’arrête pour considérer un plus long bout de la route. Les actifs reporters, habituellement satisfaits quand ils sont venus demander aux écrivains leur opinion sur l’année échue, prétendent en l’occasion nous arracher un jugement «sur le siècle». Et vous-même, Françoise, ne m’avez-vous pas dit que, l’autre jour, à l’institution Berquin, on vous proposa, comme composition de «style», une sorte d’inventaire des conquêtes morales, scientifiques, artistiques, du XIXe siècle?
Je vous ai demandé, à ce propos, de me laisser parcourir votre travail.
—Jamais de la vie, m’avez-vous répondu. D’abord, j’ai déchiré ma copie dès qu’on me l’a rendue. Et puis, je n’avais rien su trouver d’intéressant. J’ai parlé des inventions célèbres; j’ai cité des noms de poètes et de savants, entre autres Victor Hugo et Pasteur. Mais, au fond, je ne me sentais pas de force pour traiter la question.
Vous fûtes en cela modeste, mais avisée. Rien n’est plus malaisé que de juger un temps où l’on a vécu. Même en vous, qui y avez vécu si peu d’années, il a mis trop de ses mœurs pour que vous puissiez l’apprécier de sang-froid. Et moi comme vous, encore que le siècle m’ait ouvert vingt ans plus tôt un crédit sur ses années... Discutons donc comme il nous plaira le bilan du siècle; mais sachons que nos conclusions seront certainement bouleversées par les philosophes de demain. Offrons-leur nos idées là-dessus comme un document sur l’opinion contemporaine, et rien de plus.
A ce point de vue, je regrette l’accès de mauvaise humeur qui vous fit détruire votre composition de style. Si le hasard y avait mis quelque complaisance, on pouvait espérer que, vers l’an 2000, un érudit, dénichant ce précieux inventaire, l’eût publié comme un témoignage de l’état d’esprit féminin vers la fin de 1900. Plus curieux encore eût été le document si votre maîtresse de «style» eût posé la question de façon moins vague, de façon à vous permettre d’exprimer directement votre tempérament et votre esprit.
A sa place, j’aurais dicté le sujet ainsi:
«Une jeune fille achevant ses études au cours de l’année scolaire 1900-1901 examine ce que le siècle finissant lui laisse d’idées nettes, de souvenirs historiques précieux, de sentiments dominants; et elle cherche à prévoir comment elle utilisera au siècle suivant un tel héritage.»
Vous eussiez traité la question, j’en suis sûr, avec beaucoup d’agrément. Et, comme je vous connais assez bien, je devine à peu près ce que vous auriez dit... Vous hochez la tête? Vous me mettez au défi de faire votre composition? Je tiens la gageure. Un instant je vais m’imaginer que je suis Françoise Le Quellien, assise devant son pupitre noir, tout au fond de cette classe aux murs vert d’eau que vous m’avez montrée furtivement, l’an dernier, après la distribution des prix... Quand je vous reverrai, vous me direz si vous eussiez consenti à signer cette copie.
INSTITUTION BERQUIN
Composition de Mlle Françoise Le Quellien