«Les idées nettes que lègue le XIXe siècle à mon esprit?... Grave problème. Il me semble que beaucoup d’idées ensemble meublent ma tête, et que ces idées ne devaient pas être toutes, ni dans le même ordre, logées en une tête de jeune fille, il y a cent ans. Mais ces idées nombreuses manquent de netteté et d’harmonie. En matière religieuse, j’ai encore de la piété; mais j’ai le goût de la discussion. En politique (c’est un peu ridicule à dire quand on n’a pas dix-neuf ans), je suis d’avance sceptique et dégoûtée. Le faible écho qui m’arrive des discussions parlementaires me semble confus et discordant, et je vois avec surprise des gens d’apparence raisonnable se haïr parce qu’ils ne s’entendent pas sur la valeur du ministère. Restent les grands principes généraux de morale et d’humanité, dont il fut beaucoup parlé, assure l’histoire, à plusieurs reprises dans le courant du siècle. Ce goût de la pitié pour les humbles que je sens en moi très impérieux, peut-être en effet est-ce un legs dont je suis redevable au siècle où je suis née. Seulement, aujourd’hui que je commence à m’informer des événements accomplis sur la surface du globe, je suis frappée du démenti que les faits donnent aux idées, et cela m’irrite contre mon temps. Les rois et les peuples mêmes me semblent animés d’un esprit d’égoïsme sauvage tellement contraire et aux appétits de mon cœur et à ce qu’on m’enseigna comme principe de civilisation! Ma bonne foi, mon désir ingénu du bien, sont déroutés.
«Exemple: il y a deux ans, les mandataires de tous les peuples se réunissent à la Haye: ils préconisent la paix et l’arbitrage, ils signent une convention par laquelle le pillage est interdit. Deux ans plus tard, deux guerres impitoyables mobilisent un demi-million d’êtres humains, deux guerres aussi atroces qu’il en fut jamais. L’un des belligérants demande l’arbitrage. Les puissances se gardent bien de l’aider à l’obtenir; elles font la sourde oreille et conversent d’autre chose. En revanche, elles s’unissent, d’un accord bien plus parfait que celui de la Haye, pour piller en famille les particuliers de la Chine... Comprend-on le désarroi où de tels événements jettent l’ingénuité de mes dix-huit ans?
«Autre legs du siècle, me dit-on: les conquêtes de la science. Je les vois de mes yeux: chemin de fer, télégraphe, téléphone, éclairage électrique, becs incandescents, automobiles, découvertes pastoriennes, critique historique... J’ai, de ce progrès universel, une notion assez claire. Mais puis-je ignorer que des esprits considérables proclament, au bout de tant d’efforts, la banqueroute de la science? Il paraît que le merveilleux instrument de conquête légué par le XVIIIe siècle à son successeur s’est faussé à l’usage. On comprendra qu’il n’appartienne pas à une petite demoiselle de dix-huit ans de prononcer la sentence et de dire qui a raison, des «scientistes» ou des «antiscientistes». Mais on accordera en même temps que je ne doive accepter que sous le bénéfice d’un inventaire minutieux un héritage aussi décrié...
«Il y a encore un héritage artistique, littéraire, etc... Je n’ai pas de compétence pour l’estimer par moi-même. Si je m’en rapporte aux critiques, je suis fort en peine. Une anarchie intellectuelle absolue me paraît être leur régime. Ils jugent beaucoup d’après leurs amitiés personnelles et leurs passions politiques: la preuve, c’est que je sais d’avance comment tel critique appréciera l’œuvre nouvelle de tel écrivain. Eux-mêmes se lamentent entre eux sur la décadence de la critique et son absence totale d’influence. Aussi n’aperçoit-on plus ces «grands courants» de la littérature et de l’art, signalés (soyons érudite!) par Georges Brandès... Donc, je ne demanderais pas mieux que de me passionner, comme au temps du romantisme, du naturalisme, du wagnérisme... Mais pourquoi se passionner? J’ai des sympathies pour telle ou telle œuvre, pour tel ou tel artiste; mais je n’ai, en conscience, aucune doctrine artistique. En cette manière, le siècle ne me lègue rien du tout. C’est des jours à venir que j’espère l’enthousiasme.
«Quant aux grands souvenirs historiques, ils m’inspirent, malgré mon âme tendre, une défiance extrême. Ce n’est pas que je sois défiante par nature; mais on a détruit une à une toutes mes croyances. D’abord, en bloc et en détail, on m’assure que la Révolution a fait faillite. C’est-à-dire que la base même du siècle s’écroule. D’autre part, tous les principes idéalistes, qui semblaient constituer l’essence même de l’esprit du XIXe siècle, sont officiellement honnis aujourd’hui... Il faut réviser les jugements portés par l’historien depuis cent ans. Les faits et les principes sont également discutés. Déclaration des droits de l’homme: niaiseries. Volontaires de 92: légende. Napoléon Ier: une résultante. Mouvement social de 48: clownerie. Principe des nationalités: aberration d’un maniaque. La France champion du droit: criminelle duperie. Le siècle était parti dans un mouvement de fraternité, de justice; il s’achève dans l’apothéose de l’argent et de la force. La plus grande nation est celle qui gagne le plus d’argent et qui peut commettre impunément le plus d’iniquités. Voilà la morale de 1900.
«En somme, de quelque côté que je regarde, je ne vois que des faillites. Sur toute la ligne, le XIXe siècle liquide avec perte. Dieu me garde d’accueillir un si dangereux héritage!—Va-t’en achever ta liquidation dans la fosse commune du passé, vieux siècle qui n’as tenu aucun des engagements de ta jeunesse! Merci pour les dix-huit années de vie que tu m’as données: mais je suis bien aise d’offrir les suivantes à des temps nouveaux...
«... J’écris cela... et il me semble que le pauvre vieux siècle agonisant me répond d’un ton de reproche: «Tu es injuste. Je meurs en pleine faillite, c’est vrai, et j’ai une laide agonie; mais toi seule, jeune fille, devrais t’interdire de m’accuser. Car, au milieu de ma triste vieillesse, j’ai pensé à toi, je t’ai aimée. Ce qui me restait de goût et de force pour l’idéal, je te l’ai consacré. Si tu es demain plus libre, plus respectée, plus utile, ce sera grâce à l’héritage que je te laisse, car, durant les dix-huit années que je t’ai données, tu as pris de ta force, de tes droits, de ton avenir, une conscience que n’avaient pas tes aînées. Porte donc dans le siècle nouveau la vigueur d’espoir, le désir du bien, la foi en la justice que les hommes de ce temps ont perdus. Tu représentes la seule énergie ascensionnelle qui subsiste, tendue vers l’idéal. N’est-ce pas un grand rôle?»
Peut-être bien, chère Françoise, si vous aviez remis cette composition à Mme Rochette, vous eût-on classée la dernière, ou accusée de mauvais esprit. Mais je suis bien certain que vous eussiez exprimé l’intime pensée de votre cœur, qui est aussi ma pensée intime. Oui, dans le dégoût et le désordre de tout, le seul mouvement généreux, fécond, c’est celui qui porte la femme de notre temps vers une collaboration avec l’homme, plus efficace, plus libre, plus égale. En vous empruntant vos énergies,—jeunes filles, jeunes femmes,—peut-être l’humanité se sauvera-t-elle de la banqueroute définitive...
Prenez au sérieux votre mission de demain, ironique Françoise; méditez-la pendant la halte séculaire de cette dernière semaine. «Vous êtes le sel de la terre, comme disait le divin enfant de Noël. Si le sel perd sa saveur, par quoi le remplacer?»