Enfin, la campagne est une grande maîtresse d’altruisme, de fraternité sociale, de simplicité. Les auteurs bucoliques insistent surtout sur la leçon de simplicité. Il est profitable, en effet, de constater par ses yeux combien peu de place, peu d’objets sont indispensables à la vie humaine. Mais la leçon d’altruisme est la plus importante. Petite Françoise, vous assisterez probablement dans le cours du siècle qui s’ouvre à des révolutions considérables. Ne vous laissez pas prendre au dépourvu, comme les belles dames de la fin du XVIIIe, pour qui fut inventée l’expression: danser sur un volcan. Quelques mois par an passés à la ferme, j’entends quelques mois d’observation attentive, vous adapteront excellemment aux éventualités. Rien comme la terre ne nous inspire la conviction sincère que les choses, même réputées nôtres, nous sont prêtées provisoirement, et que notre effort n’est qu’un petit élément dans l’effort intégral de tous les hommes. Planter un chêne, c’est faire un acte indiscutable d’altruisme: car d’autres êtres humains jouiront du chêne bien plus longtemps que le planteur, et l’auront plus beau. En revanche, lorsque vous cueillez une châtaigne à un beau châtaigner, vous pouvez vous dire presque à coup sûr que l’homme qui planta l’arbre n’existe plus... De la sorte vous vous sentez relié, à chaque instant, et aux êtres qui vous ont précédé et à ceux qui vous succéderont sur le même sol. Vous sentez que vous n’auriez rien si d’autres n’avaient travaillé pour vous; vous sentez que, même malgré vous, vous ne sauriez limiter à vous-même l’utilité de votre effort... Tout vous enseigne l’esprit de solidarité, tandis que votre pitié s’émeut chaque jour devant la pauvre vie de vos semblables... L’ouvrier rural est de tous le plus touchant; il est le plus sain et le moins rétribué. J’assistais hier à une paye hebdomadaire de terrassiers campagnards. Durant la semaine, je les avais vus, sur le coteau prochain, défoncer le sol où bientôt l’on plantera de la vigne. Leur semaine finie, ils emportaient chacun treize francs vingt-cinq centimes pour prix de leur effort... Avec cela ils devront, pendant sept jours, nourrir, en moyenne, une femme et deux enfants... Je sais, d’ailleurs, qu’en payant à ses ouvriers des salaires aussi bas l’agriculteur a de la peine à vivre lui-même... N’importe, Françoise, de tels menus faits économiques suggèrent aux bourgeois de profitables réflexions et les inclinent à penser qu’une société arrangée de la sorte n’est pas la société idéale.

Santé des nerfs, loisirs de la vie intérieure, leçons de patience, d’espoir et de charité, tout cela dans la ferme?... Oui, tout cela, et bien d’autres choses que ne pourrait enclore cette lettre déjà longue. J’y glisse pourtant un conseil encore, un conseil et un souhait. Je voudrais aux jeunes femmes nouvelles le sens de la vie rurale, mais je le voudrais non exclusif, tempéré par l’activité intellectuelle et la pratique des villes... Ce fut la vie d’une Sévigné. Grâce à la facilité accrue des communications, ce pourrait être aujourd’hui la vie de simples bourgeoises. Hélas! il n’en est rien, et chacun peut en vérifier un signe assez frappant. Dans la plupart des habitations bourgeoises de la campagne française, il y a une bibliothèque; mais, hors les brochures sans importance, cette bibliothèque contient bien peu de livres postérieurs à 1830...

Petite Françoise, il faut que votre génération féminine, de ses doigts légers et forts, brise la cloison qui sépare aujourd’hui, en France, au grand détriment de l’une et de l’autre, la vie intellectuelle et la vie rurale.


XV

Une découverte oubliée par Edison.—Les heures où l’on ne se voit pas agir.—Chateaubriand, Mme Récamier et Françoise.—Sauterie chez d’honnêtes gens.—Le cotillon.—L’«autre» Françoise.—Bienfaits de l’éducation: la pensionnaire et le saint-cyrien.—Système des compartiments étanches.—Françoise proteste.

Tous les gens soucieux de se lever chaque matin un peu moins mauvais que la veille (modeste et excellent programme de vie, ma chère Françoise) ont regretté de n’être pas observés constamment par un impartial témoin de leurs actes, de leurs pensées, des mouvements de leur cœur, qui les évoquerait ensuite à son tribunal comme autant de prévenus à juger. Il y a bien la conscience; mais nous la disciplinons si ingénieusement à tolérer nos faiblesses favorites! Et puis, l’examen de conscience dépend de la mémoire, tellement faillible! Il y a bien l’ange gardien. Mais ce personnage ailé de blanc s’obstine à demeurer aussi muet qu’indiscernable, en sorte que nous ne converserons avec lui qu’au moment où l’entretien n’offrira plus que du charme, sans nul profit. Ah! quel Edison du XXe siècle inventera l’appareil merveilleux, miroir et phonographe combinés, d’où notre vie, enregistrée mécaniquement, pourra ressurgir à volonté sous nos yeux?

Je veux être aujourd’hui pour vous, petite amie, cette mécanique enregistreuse. Certes, je vous sais capable de méditer sur vous-même et de vous apprécier sainement. Mais, à certaines heures (d’ordinaire agréables par leur surexcitation même), n’avez-vous pas remarqué que nous perdons la faculté de nous voir agir et, plus tard, de nous rappeler nos actes? Des forces jouent en nous, dirait-on, émancipées de notre contrôle; elles jouent avec l’harmonie aisée, l’impulsive infaillibilité de l’instinct. Après quoi, il nous semble que nous avons rêvé...

«L’azur du lac veillait derrière les feuillages; à l’horizon s’amoncelaient les sommets de l’Alpe des Grisons; une brise passant et se retirant à travers les saules s’accordait avec l’aller et le venir de la vague; nous ne voyions personne; nous ne savions où nous étions...»