—Mais si! ma nièce. Toutes les fois que je vous ai entendu parler de la campagne, j’ai déploré votre profonde ignorance. Il semble que vous confondiez la vie rurale et la vie provinciale, et celle-ci vous ennuie. Durant quelques vacances, chez vos parents du Poitou, vous avez vu la sous-préfecture; mais vous n’avez pas vu la ferme. Or je crois qu’il manque quelque chose à l’éducation d’une jeune fille de votre âge, lorsque les choses de la terre lui sont tout à fait indifférentes ou tout à fait inconnues. Je regrette que la digne Mme Rochette n’ait pas installé en pleine campagne une succursale de Berquin. Lorsque, vous et moi, nous élaborerons un programme définitif d’enseignement secondaire, nous n’oublierons pas ce perfectionnement.
Élevée, pour cela du moins, à peu près comme vous élève Mme Rochette, la génération de jeunes femmes qui vous précède immédiatement n’eut, comme vous, aucun contact avec la terre; et ce n’est peut-être pas la moindre des raisons qui valurent à cette génération d’être si frivole, si bibelot, si fragile... En ai-je connu, de vos aînées, en ai-je entendu qui me demandaient avec une stupeur sincère: «Mais enfin, à quoi pouvez-vous bien passer votre temps à la campagne?» Qu’on laissât Paris en pleine saison pour vivre en tête à tête avec les champs et les bêtes, elles n’en revenaient point. La plupart affirmaient qu’elles «avaient horreur de la campagne»; les plus indépendantes d’esprit parlaient avec estime de la campagne anglaise, la campagne des seigneurs, s’entend, avec le somptueux château bourré de confort, le tennis, le golf, les chasses d’automne et, désormais, l’automobilisme... Pour quelques-unes, enfin, la campagne se résumait dans les invitations suburbaines de l’été: Louveciennes, Marly, Saint-Germain... Prendre, au lieu du coupé ordinaire, «le train de quatre heures trente-cinq à la gare Saint-Lazare» et dîner avec les mêmes hommes qu’en hiver, ceux-ci ayant seulement échangé le frac contre un smoking, tel était le symbole de leurs passe-temps ruraux. Je vous le répète, cela nous valut d’assez pauvres âmes, dont Bourget et Maupassant furent les exacts historiens.
A l’honneur du sexe fort et laid, il convient d’observer que souvent, laissant les femmes à leurs intrigues, à leurs chiffons, à leurs occupations de simili-littérature et de simili-art, les hommes du même monde se montraient moins distants de la terre. D’abord, la plupart des Parisiens sont chasseurs, et, même réduite à ce massacre systématique d’innocents lapins, comme celle des Parisiens, la chasse est tout de même une école de vie rurale. Elle force à fréquenter les paysans. Elle enseigne à consulter les présages du temps, à étudier les formes des terrains, la diversité et la date des cultures, les mœurs des animaux rustiques et des bêtes libres... D’autre part, nombre de Parisiens connus, répandus, mondains, ont ajouté à leurs multiples labeurs le souci bienfaisant d’une exploitation agricole: ce qui les force à laisser Paris de temps à autre pour surveiller de près leurs intérêts en province. S’ils n’ont pas réussi à inspirer à leurs compagnes le goût passionné des champs, peut-être l’inspireront-ils à leurs filles. Le perpétuel va-et-vient des mœurs et des goûts permet cet espoir. En sortant d’une époque où la mode féminine fut la complication psychologique et le pessimisme libertin, n’est-il pas possible qu’on assiste à une revanche de la santé, de la simplicité? Naguère, le règne des roués fut immédiatement suivi par les temps idylliques de Florian, de Gessner, de Bernardin de Saint-Pierre. Et Mme du Barry vivait encore alors qu’une princesse de votre âge, Françoise, se complaisait à nourrir les poules et à traire les vaches dans sa ferme de Trianon.
Sans vous demander d’être fermière, je souhaiterais, mon enfant, vous inspirer le besoin et l’habitude de la vie rurale, non exclusive, mais intimement mêlée à votre vie intellectuelle, à votre vie de Paris. Toutes sortes d’enseignements qui manquèrent à la génération féminine de la fin du XIXe siècle, et en firent, confessons-le, une génération manquée, cette vie différente vous les fournira sans que vous ayez même le besoin d’un effort pour en profiter. Les femmes de Bourget et de Maupassant pâtirent d’une extrême agitation nerveuse; elles n’eurent aucune réflexion, aucune vie intérieure; elles furent des égoïstes; enfin elles furent des tristes au fond, elles se complurent dans le découragement. Ce n’est point un paradoxe d’affirmer que «les champs et les bêtes» guérissent de tout cela.
Êtes-vous nerveuse, Françoise? Pas trop, pas habituellement; pourtant, quelquefois, la chère Mme Le Quellien me dit: «Je trouve la petite un peu agitée...» et vous-même, je vous entends dire: «Aujourd’hui, j’ai mes nerfs...» De grâce, chère enfant, si vous avez vos nerfs, ne l’avouez jamais; que personne ne s’en doute; cachez cette misère afin de la mieux combattre. Maladie endémique de la fin du siècle dernier, cette nervosité excessive des femmes pourrait bien s’aggraver dans celui-ci. Car la vie moderne comporte, de plus en plus, trop de choses à faire, à lire, à voir; elle excède les forces de la plupart de vos semblables. Même si les femmes s’affranchissent (et ce sera votre cas, je l’espère) du superflu sentimental dont s’encombraient les héroïnes de Fort comme la mort et de Mensonges, elles risquent d’être assez tôt détraquées rien que par le jeu normal de leur activité. Que dis-je? Cette légitime curiosité qui vous anime, cet appétit de connaissance, ce goût de concourir avec l’effort masculin, tout le «nouveau»—et le plus louable «nouveau» de votre génération—aggrave le péril de votre système nerveux. Savez-vous que la fièvre de l’agitation physique et intellectuelle ravage à ce point vos contemporaines d’Amérique qu’elles en sont réduites à faire, sous la direction de coûteux spécialistes, des cures de lenteur et des cures d’immobilité!... Oui, les malheureuses! il faut qu’on rapprenne à leurs membres et à leur cerveau le rythme normal de la vie!... Eh bien! au lieu de vous astreindre à une gymnastique charlatanesque, au lieu de passer des mois dans l’immobilité et l’obscurité, comme les dames de Boston et de New-York, n’est-il pas préférable de la faire chaque année et plusieurs fois l’an, la cure de lenteur face à face avec l’indulgente nature? Ah! ne lisez pas Jean-Jacques, puisqu’il n’est plus à la mode; mais venez prendre hors des villes des leçons de patience, de méditation, de quiétude. Là seulement vous reposséderez ce que la vie citadine supprime: le temps!... N’être plus en retard de huit jours ou d’un mois sur sa propre vie, comme on l’est toujours à Paris; s’affranchir de la tyrannie d’une énorme activité artificielle; pouvoir compter les heures et se dire: «Aujourd’hui, il m’en reste une pour réfléchir»!... Cette heure unique, où vous ne ferez pas de courses, où vous n’écrirez pas de petit bleu, où vous ne verrez pas à la hâte une pièce de théâtre ou une exposition de peinture, pour le vain avantage d’en pouvoir parler,—cette heure vide est précieuse entre toutes: elle est celle de votre vie intérieure,—et nous ne valons que par là. Or, l’heure quiète, propre à la vie intérieure,—retenez ceci qui n’est point banal malgré les apparences,—ni Paris, ni les bains de mer, ni les eaux, ni les voyages ne la donnent. On n’en jouit que face à face avec la terre. La vie rurale vous la donne, dans l’extraordinaire silence qui succède aux travaux du jour. Là, vous aurez enfin des minutes pour vous demander: «Où en suis-je avec moi-même? Quels sont mes projets? Où vais-je, et en quel point suis-je parvenue?» N’est-il pas douloureux de penser que des jeunesses entières d’hommes et de femmes s’écoulent sans qu’ils aient, sans qu’elles aient une seule fois réservé cette heure de loisir, cette heure de vie intérieure, pour s’examiner et se reconnaître?...
La campagne vous donne cette heure: et du même coup elle vous apprend à en user. On peut railler l’idyllisme et traiter ces grandes vérités de rengaines; il est un enseignement auquel on n’échappe point, qui se dégage de la lenteur et de l’infaillibilité des événements dont se compose l’humble drame annuel de la terre. Cela enseigne à la fois la patience et l’espoir... Quand on a mis une parcelle de son désir dans une pauvre tige de bois nu plantée en terre, qui sera un arbre dans quinze années, on commence à se guérir des envies fiévreuses, au jour le jour, des envies à courte portée qui veulent une satisfaction immédiate ou sinon la crise de nerfs... Quand on a éprouvé que, malgré les intempéries, les gelées, les grêles, les printemps trop hâtifs ou trop lents, les sécheresses et les pluies interminables, chaque cycle de douze mois se referme à peu près sur la même besogne accomplie, et que cinq années prises au hasard portent à peu près la même somme de récoltes que cinq autres années quelconques,—on devient calme devant les brusques catastrophes et l’on acquiert une sérénité quasi scientifique, très différente de l’espoir hasardeux ou de l’optimisme quand même. «Il faut très longtemps pour parvenir à faire quelque chose; mais en revanche, malgré tant d’imprévu, les choses entreprises avec l’effort proportionné s’accomplissent à l’ordinaire.» Tel est l’humble enseignement qu’un peu d’agriculture nous donne. Victor Hugo a exprimé cela en deux vers que j’ai longtemps (je m’en accuse) pris pour une adroite cheville, dans un petit poème célèbre. On sent, dit-il, parlant du Semeur:
On sent à quel point il doit croire
A la fuite utile des jours...
La fuite utile des jours!... Dire que l’activité citadine a pour principal objet de faire fuir le temps plus vite, et inutilement!...