XVII
Les demoiselles du télégraphe.—Pédales et dépêches.—Une carrière pour Françoise.—Les sports féminins.—Caractères de femmes sportives.—Émilie.—Julie.—Importances respectives de la tête et du muscle.—Le vrai «record» féminin.—Nos aïeules.
On m’assure, chère enfant, qu’on utilise en Angleterre, comme porteurs de dépêches, des jeunes filles montées à bicyclette. Ces jeunes filles, nous dit-on, «manifestent plus de promptitude et d’intelligence que leurs collègues masculins»... Voilà un métier féminin qu’on ne prévoyait guère. Et je pensais que, si vous n’aviez mieux à faire dans votre pays, alerte Françoise, vous seriez en terre britannique une petite télégraphiste parfaite: car, pour dénicher une adresse, votre malice rendrait des points à quiconque, et votre aisance, votre endurance, votre sang-froid de cycliste, vous ont valu, vous le savez, l’admiration de tous vos amis, outre la mienne.
De façon générale, vous montrez, Françoise, du penchant aux exercices du corps. C’est trop naturel. On ne se soustrait pas à la contagion des modes et des plaisirs de sa génération. Est-il province en France, pour reculée qu’elle soit, qui fasse encore grise mine aux dames de la pédale? Nommerait-on une sous-préfecture de trois mille âmes qui se refuse le luxe d’un tennis? Il est vrai que le sport des femmes françaises (je parle du grand nombre) ne va guère au delà. Tennis et vélocipède les contentent. Ces sports ont, pour l’économe esprit de la France, l’avantage d’être à bon marché; tout le monde ou presque s’y peut adonner, tandis que le cheval ou l’automobile restent des divertissements de luxe. Vous, ma fringante nièce, je crois que, coûteux ou non, tous les sports vous attireraient. Et comme, après tout, pour que Françoise devienne riche il suffira qu’un agréable millionnaire souhaite un mariage intelligent, je vous verrai peut-être un jour galopant dans l’allée des Poteaux ou cornant votre furia de chauffeuse aux oreilles des simples piétons tels que moi.
Prévoyons ce cas éventuel et, tandis qu’il en est temps encore, philosophons un peu sur les sports féminins.
D’abord, convenons que le type de la jeune fille frêle, vaporeuse, délicate de la poitrine, type cher aux conteurs de la période romantique, n’est pas celui dont rêvent aujourd’hui les courtisans de votre sexe. La science moderne, avec ses précisions vulgarisées, est la cause principale du changement. Au lieu de «frêle et vaporeuse», la science dit: «anémique et névropathe»; au lieu de «délicate de la poitrine», elle dit: «tuberculeuse». Ces gros vocables suscitent des images désolantes: le dernier surtout évoque les tableaux usuels de pathologie, le buste humain coupé verticalement avec les organes respiratoires saignants, tachés de microbes... Grâce à la science, le charme principal d’une jeune fille est désormais sa belle santé. Or, l’exercice physique est à la fois une preuve et une sauvegarde de la santé. Lorsqu’on vous voit patiner, Françoise, ou manier la raquette, ou monter une côte à bicyclette, on éprouve la joie de contempler un appareil humain solide, harmonieux, jouant bien de tous ses organes, même sans tenir compte des agréments de l’enveloppe.
Accueillons donc et encourageons les sports; mais soyons avertis des dangers auxquels ils exposent quelques esprits de femme insuffisamment pondérés. Le premier est d’attribuer à des occupations en somme inférieures et accessoires une importance démesurée: ridicule encore plus choquant chez les femmes que chez les hommes. Quel Théophraste vingtième-siècle viendra fixer à propos les traits de la femme que les sports hypnotisent? On entrevoit, n’est-il pas vrai? l’esquisse du portrait qu’il pourrait faire:
«Émilie est de bonne naissance et de fortune suffisante; elle a appris tout ce qu’apprennent les femmes de son rang, elle a un mari intelligent et qui l’adore; elle a d’aimables enfants; mais une seule passion la dévore: obtenir par l’effort de ses muscles des résultats auxquels ne puissent atteindre les efforts musculaires d’aucune autre femme ni de la plupart des hommes. Toute son énergie est asservie à cet objet. Sa vie se divise en deux parties, l’une où elle dispute la maîtrise de la raquette ou de la pédale; l’autre où elle s’entraîne pour ces disputes. Elle a renoncé, naturellement, à tous les attraits ordinaires de son sexe; sa conversation est merveilleusement étrangère aux choses de l’esprit. Ne lui parlez pas d’un livre ou d’un événement d’art récent, ne faites pas allusion devant elle à une crise politique ou à un mouvement social; elle ne lit qu’Auteuil-Longchamps, le Vélo et les pages 2 et 3 de certain journal américain publié à Paris, où sont résumés chaque jour les événements sportifs du monde entier... En revanche, elle parle de ceux-ci avec une abondance de documents et une propriété d’expressions effrayantes; elle ne vous fait grâce d’aucun des termes d’argot spécial, d’aucune des abréviations familières dont usent les professionnels du cheval, du cycle ou du golf. Et l’admirable, c’est qu’elle croit très sincèrement que de tels soucis sont les plus nobles des soucis, et qu’elle regarde du haut d’un dédain sincère les mortels inférieurs dont l’ambition ne se résume pas à faire manœuvrer suivant certaines lois arbitraires et précises l’appareil musculaire de leurs bras ou de leurs jarrets...»
Vous avez bien trop de sens commun, petite Françoise, pour être jamais une Émilie. Mais combien de femmes, sans incarner ce type ridicule, ont la faiblesse de parler trop et trop complaisamment des exercices physiques auxquels elles s’adonnent?... Dans la vie courante de la femme, le souci des exercices physiques ne doit pas plus paraître que celui des soins domestiques, par exemple, ou de la toilette. La femme qui me parle hors de propos de ses prouesses de patineuse ou de chauffeuse m’énerve autant qu’à m’entretenir de ses essayages ou de l’arrangement de son intérieur. Comme la grâce du vêtement, comme l’harmonie de la maison, l’adresse musculaire des femmes doit paraître d’elle-même, sans annonce préalable et sans commentaire rétrospectif, au moment précis où elle est requise. On la voit, on l’admire, et c’est tout.
Un autre ridicule bien moderne de certaines femmes occupées de sport, c’est d’être sportives par ambition d’élégance, par snobisme, comme l’on dit. Ah! la belle matière encore à traiter pour le Théophraste du XXe siècle!