«Julie n’était pas destinée par la nature à concourir avec les professionnels de la gymnastique, et, certes, si elle n’écoutait que le conseil de ses instincts, elle s’adonnerait aux soins tranquilles de la maison, elle se divertirait par des lectures et des promenades modérées. Même elle était douée pour les arts: enfant, ses yeux et ses oreilles se plaisaient aux beaux spectacles, aux belles harmonies. Mais la voici possédée du désir de frayer avec ce que les «Mondanités» des journaux appellent le grand monde, et, comme Julie n’a point une origine illustre ni de grosse fortune, elle s’est rendu compte que d’être exceptionnelle en un exercice physique apprécié des mondains forcerait ces mondains à l’accueillir. En quoi elle ne se trompait point. Grâce à une étude persévérante, à un entraînement poussé jusqu’à la mortification, elle est parvenue à être une golfiste incomparable: et, cette espèce étant encore rare en France et ne se recrutant que parmi des gens de loisir, voilà Julie membre du Golf-Club, avec tout ce que Paris compte de muscles aristocratiques... Un jour, le plus beau jour de sa vie, Julie, figurant dans une partie avec un prince de maison régnante, eut l’honneur d’avoir la cheville à demi brisée par un faux mouvement de l’Altesse! Ce jour-là, il lui sembla que toute sa roture héréditaire était abolie, qu’elle devenait elle-même un peu Sérénissime. Il a fallu pour la faire redescendre de ces hauteurs chimériques la plate nécessité d’un fiacre pour rentrer chez elle, et la vue, au logis, d’un mari qui n’a pas même une heure par jour à donner au «training»,—tout son temps étant pris à gagner, dans le négoce des tissus, l’argent du ménage...»

Ce travers, chère Françoise, me semble encore plus insupportable que celui d’Émilie. Il révèle un esprit plus faux: et je ne sais rien vraiment de si attristant que de voir une bourgeoise honnête chercher parmi l’attirail des sports ce que nos aïeux appelaient une «savonnette à vilains»... C’est de l’humilité à rebours, et de la bassesse sous couleur d’ambition. Certes, même cent dix ans passés après la nuit du 4 Août, on ne saurait prétendre qu’une grande naissance, qu’un opulent train de vie soient des avantages négligeables dans la société contemporaine. Mais ces avantages, quand on en est exclu, il est absurde d’en chercher l’apparence,—pas même! le voisinage; il est absurde de croire qu’on sera presque de l’aristocratie ou presque de la grande vie par le reflet de celle-ci sur sa propre médiocrité. Dans le fait, c’est le contraire qu’on obtient. Julie en est pour ses illusions, et elle reçoit de temps en temps de cruelles rebuffades. Elle ne console son amour-propre qu’en fréquentant ses véritables égales, les bourgeoises comme elle, à qui elle peut dire: «La grande-duchesse me contait hier...» ou bien: «Le prince Paul m’a fait ses adieux... Il est charmant, mais je plains sa jeune femme...»

Chère Françoise, avertie par votre sens critique et par votre oncle, vous aimerez les exercices physiques, vous ne les exclurez jamais de votre vie, parce qu’ils sont une condition de santé et d’équilibre; mais vous ne leur permettrez pas d’occuper une place qui ne soit secondaire. On vous dira, je le sais, que les sports tiennent le premier rang outre-Manche, et qu’il faut absolument faire comme les Anglais. Croyez d’abord qu’en Angleterre même les sports féminins, pour la masse de la population, ne sont pas à ce point encombrants. Quant aux sports masculins, ils sont en effet répandus, développés à l’excès. Résultat: une nation où l’on doit admirer l’énergie des hommes, sans qu’il soit possible de dissimuler leur faible culture. Auprès d’un Allemand, d’un Français, d’un Italien de même rang social,—exception faite de l’aristocratie,—un Anglais sincère sera forcé d’avouer l’infériorité de sa culture. La guerre du Transvaal vient d’illustrer ce fait d’une façon mortifiante pour nos voisins. Leur exemple démontre combien il est périlleux de glorifier outre mesure le muscle dans l’éducation. Le muscle est et doit rester l’humble serviteur de la tête. Quand la tête lui enjoint de s’exercer, c’est pour le trouver prêt, au besoin, à exécuter n’importe quel commandement ou pour se distraire elle-même. Et, si le muscle se montre adroit et fort, la tête ne doit pas s’enorgueillir outre mesure. Conduire à quatre, sauter à cheval des haies de «un mètre quatre-vingts», faire du «soixante-dix à l’heure» en automobile ou du «trente» à bicyclette, tout cela est fort gentil évidemment; mais il ne faut pas se dissimuler qu’un grand nombre de gens le font. Cela doit rendre modestes la plupart des amateurs de sports, tous ceux qui sont simplement dans la bonne moyenne, qui font des sports—et c’est le cas général—avec la même maîtrise que les demoiselles de pensionnat font de la peinture. Un autre motif de modestie sportive, c’est que tout enfant de constitution ordinaire, exercé à temps, est apte à faire un sportsman de jolie force. Exemple: presque tous les fils de maîtres d’armes tirent bien. Autre exemple: les familles de gymnastes, ornement des cirques ambulants. Soyons donc pleins d’humilité pour les petits talents de nos muscles: ce sont de faciles talents.

Ayant mis le souci des exercices physiques à la place qu’il doit occuper dans votre vie, vous tiendrez, ma chère nièce, en vous y livrant, à garder l’allure et les façons d’une femme. Là comme ailleurs (j’y reviens obstinément presque dans chaque lettre que je vous écris) une femme peut s’adonner aux mêmes occupations qu’un homme, mais il faut qu’elle s’y adonne autrement. Qu’un bicycliste mâle ait l’air d’un singe agrippé par les pattes de devant au guidon et par les pattes de derrière à la pédale, ce n’est que demi-mal, et si ce singe est, dans cette attitude, extrêmement vite, il sera tout de même un glorieux cycliste. Tandis qu’une femme, si elle bat disgracieusement tous les records du monde, est, en somme, une maladroite femme de sport. Ses triomphes sont autant de défaites. L’aisance harmonieuse des gestes est obligatoire pour le joli sexe. Cela indique aux femmes quels exercices elles doivent exclure et que, dans ceux qu’elles ont élus, elles doivent chercher, puisque c’est le mot, à battre le record de la «grâce robuste».

C’était le souci de vos aïeules, Françoise, car les femmes de l’ancienne France aimaient et cultivaient les sports: lisez sur ce point les belles études de M. Jusserand. De ces charmantes aïeules n’abdiquez point la volonté de grâce—tout en demandant à votre énergie et à vos muscles plus qu’elles ne demandaient et en leur imposant une meilleure méthode... Faites comme elles et mieux. Le secret de l’éducation, c’est la tradition corrigée, adaptée, perfectionnée...


XVIII

Le parloir de Berquin.—Quo Vadis?—Doit-on le lire?—Difficultés de se prononcer sur la moralité des livres.—Les jeunes filles et les romans.—Système traditionnel.—Mme de Maintenon; Berquin.—Système révolutionnaire.—Système des lectures responsables.