Le principal défaut du système autrefois classique n’est pas, du reste, la difficulté d’offrir à la jeune fille une nourriture romanesque exempte de tout danger et cependant savoureuse. C’est de se fier uniquement à la vigilance du pourvoyeur et de ne faire aucun appel à la volonté, à la probité de la jeune fille. Un beau jour Agnès trouve un vrai roman oublié sur une table. Aguichée par la saveur imprévue de ce ragoût, elle le dévore en cachette. Voilà compromis l’effet du système, et, de plus, voilà l’hypocrisie encouragée.

Un second système, assez en honneur parmi les champions «avancés» de l’éducation féminine moderne, c’est de laisser la jeune fille libre de ses lectures, dès qu’elle n’est plus tout à fait une enfant. Si révolutionnaire, si antitraditionnel et j’ajoute si peu séduisant que nous apparaisse le système, les arguments par lesquels ses partisans le défendent ne manquent pas de force.

«Comment, nous disent-ils, une petite Française peut être légalement épouse à seize ans, mère à dix-sept ans, c’est-à-dire que, dans la pratique de la vie, l’activité sociale de la femme se manifeste près de dix ans plus tôt que celle de l’homme; et c’est la jeune fille que vous tenez le plus longtemps à l’écart de la réalité? N’est-ce pas absurde? Ne doit-elle pas, au contraire, être renseignée sur la vie, armée pour la vie la première, elle dont la responsabilité conjugale, sociale, commence à l’âge où l’homme est à peine bachelier?»

Ces raisons ont leur poids; mais le système de lecture sans frein et sans choix qu’elles recommandent est vraiment trop contradictoire avec le type traditionnel de la jeune fille en France. Qu’Agnès, papillon curieux, brise sa chrysalide, essaye ses ailes au grand air, soit! toute cage est malsaine. Mais que gagnera-t-elle à déflorer prématurément la poussière qui décore ces ailes brillantes? Nous touchons ici, Françoise, à l’une des dangereuses erreurs du féminisme exaspéré. Rendons plus pareille l’éducation des deux sexes, soit, mais en assainissant d’abord, en moralisant celle des garçons. Le résultat serait déplorable d’élever les jeunes filles à l’image de nos collégiens d’aujourd’hui.

—Et votre système, à vous, mon oncle? En avez-vous un, seulement?

—Oui, Françoise, n’en déplaise à votre ironie, j’ai un système.

Je peux hésiter à vous recommander, à vous défendre tel roman, parce que, malgré nos confidences réciproques, vous êtes encore, sur beaucoup de points, chère enfant, un mystère pour moi. Ce n’est pas moi qui vous ai élevée, qui ai formé votre esprit, d’années en années. Mais si cet honneur m’était échu je vous aurais accoutumée à juger par vous-même, autant que possible, de l’opportunité de vos lectures. Du jour où votre curiosité se serait éveillée, nous en aurions conversé ensemble. Je vous aurais avertie que la conscience de la jeune fille, si elle est saine et bien disciplinée, est un fort bon juge. Assurément j’aurais écarté de vos yeux et de vos mains certains livres dont les titres mêmes sont une injure pour une âme délicate, mais, parmi les autres, je vous aurais demandé de me guider vous-même. «Chaque fois, vous aurais-je dit, qu’une page de livre vous cause une inquiétude, un malaise moral, arrêtez-vous à l’instant, fermez le livre et venez me confier votre souci. Peut-être est-il puéril: d’un mot il sera dissipé, et, dès lors, rassérénée, vous continuerez votre lecture. Si, ayant lu un livre d’un bout à l’autre sans que rien vous y ait alarmée, vous vous sentez cependant déprimée, moralement moins active, moins ardente à bien faire, tenez le livre pour mauvais, et ne lisez plus rien de son dangereux auteur. Ainsi, peu à peu, vous vous accoutumerez à faire vous-même le choix de votre nourriture intellectuelle, comme vous faites celui de vos aliments. C’est la sagesse même, car un esprit est aussi mal venu à prétendre imposer ses lois à un autre esprit qu’un estomac à un autre estomac.»

—Alors, mon oncle, si rien ne me choque, je puis lire sans danger toute espèce de romans?

Soyez certaine que votre conscience s’alarmerait bien plus tôt que vous ne le pensez. Et puis, correctif important au système des «lectures responsables», le premier conseil à donner aux jeunes filles est de lire le moins possible de romans. Il n’est nullement indispensable à Lucie ou à Françoise de lire «tout ce qui paraît». L’abondance des lectures romanesques, entre autres méchants effets, empêche la jeune fille de pourvoir à sa véritable économie intellectuelle. Elle se figure être «au courant de la littérature» parce qu’elle peut causer du roman à la mode. Et assurément, surtout en France, le roman est une forme littéraire d’une ampleur merveilleuse; mais, parmi toutes ses importantes qualités, on ne saurait compter celle de former l’esprit et le cœur des jeunes filles... Enfin, durant la période d’éducation, il importe bien plus que la jeune fille apprenne à connaître le style, l’art d’un romancier, que ses romans eux-mêmes. A la place de Mme Rochette, j’exclurais de l’institut Berquin les volumes jaunes, bleus ou blancs à 3 fr. 50; mais j’inaugurerais des cours sur la littérature contemporaine et je laisserais librement entre les mains des élèves des anthologies de nos romanciers, telles qu’en fit, par exemple, Gustave Toudouze pour Daudet... Quant au roman lui-même, il serait proscrit de l’école, fût-il approuvé par Mgr de Tours; le roman est, par excellence, un «objet de divertissement», et, dans le temps des études, le divertissement doit surtout consister à jouer aux barres, au tennis, à faire de la bicyclette et du «footing».

De ce qu’on ne lirait plus de romans, même moraux et recommandés par Mgr de Tours, dans les écoles de demoiselles, il n’en résulterait pas qu’on n’y entretiendrait plus le goût des lectures. Au contraire, on y lirait davantage les choses importantes qu’on ne lit guère plus hors de l’école. L’absence de lecture de nos jeunes filles modernes—malgré l’apparente surcharge des programmes—est désolante. Songez qu’à votre âge, Françoise, une Mme Roland avait lu Vertot, Descartes, saint Jérôme, Diodore de Sicile, Young, Pascal, Montesquieu, Locke, Virgile, Clarke, Homère, Cicéron, Diderot, Pope, d’Alembert, Platon, Machiavel, Xénophon, Réaumur, etc., etc... lu et annoté en faisant des extraits! (Voir Mme Roland, par Oct. Gréard.)—Et vous, Françoise, qu’avez-vous lu? qu’ont lu vos compagnes? En est-il une seule, dans toute l’institution Berquin, qui ait, d’un bout à l’autre, parcouru ce livre, qui fut, en France, le bréviaire de toute une génération: les Hommes illustres, de Plutarque?