—Que Mme Le Quellien le lise d’abord. Moi, je ne sais pas...

Je dois à la vérité d’ajouter que cet oracle fut salué par les huées unanimes des deux alertes pensionnaires qui me consultaient.

Eh bien! chère Françoise, depuis j’ai parcouru à nouveau Quo Vadis? j’ai vu la pièce qu’on en a extraite; je ne saurais donner un avis plus ferme à la séduisante Lucie, si elle n’avait depuis renoncé à me consulter. Je suis presque certain que Quo Vadis? est une mauvaise lecture pour des collégiens. Je n’oserais affirmer qu’elle en soit une bonne pour de jeunes demoiselles en pension. Et ce que je vous dis là de Quo Vadis? je le pense, avec des aggravations ou des atténuations, de beaucoup de romans dit moraux, de beaucoup de pièces de théâtre «où l’on peut aller en famille». Loin de moi la prétention d’affirmer: «Vous pouvez lire ce roman, vous pouvez voir cette comédie...» Quand on a soi-même essayé d’exprimer sa pensée devant le public, quand on a soi-même eu un certain nombre de lecteurs, quelques-uns de ceux-ci (et combien il faut les remercier!) ont pris la peine de vous renseigner sur l’effet moral qu’ils ressentent de vos œuvres: c’est alors que la contradiction des opinions exprimées démontre l’infinie diversité des âmes!... Voyez-vous, Françoise, chaque âme est une terre qu’il conviendrait d’analyser avant d’y jeter n’importe quel engrais intellectuel. Ici il y a du phosphore en excès, et la chaux manque; à côté, c’est l’inverse. Il faut aiguiser celle-ci d’acide pour la rendre productive; il faut ingérer du sel à celle-là. Et l’on pourrait assez raisonnablement poser ce double axiome:

I.—Il n’y a pas de livre moral pour tout le monde.

II.—Conséquence: il n’y en a guère d’immoral pour tout le monde.

Lorsqu’il s’agit de «grandes personnes» la question des lectures morales n’a pas une importance extrême, car la vie réelle est le plus brutal des romans, et d’ailleurs un âge vient où, comme l’ossature du corps, l’armature morale de l’individu est à peu près définitive. Le cas est plus délicat s’il s’agit de jeunes gens, et principalement de jeunes filles. La jeune fille, respectée par tous, peut être violemment ou insidieusement blessée par un roman. Et le pire est qu’aucun esprit avisé n’oserait affirmer, comme les imprudentes réclames de librairie, que tel roman «peut être mis entre toutes les mains».

Comment faire? Comment répondre à la confiante question d’une jeune fille comme Lucie ou comme vous, Françoise, demandant: «Puis-je lire ce livre?»

Il y a plusieurs doctrines, pour ne parler que des raisonnables.

La première, la doctrine traditionnelle de la France, celle qui régnait encore dans mon enfance, fut d’avoir pour les jeunes filles une littérature expressément neutre. Il y a de cette littérature des exemples célèbres: tels les récits de Mme de Genlis, les proverbes de Mme de Maintenon, les romans de ce Berquin, patron de votre école. Je crois bien qu’une telle littérature est spéciale à notre pays. Je n’en connais pas d’aussi notoirement innocente hors de chez nous. Elle réalise vraiment le maximum d’honnêteté, la plus forte probabilité de non-péril. La jeune fille qui se monterait la tête à lire le Petit Grandisson donnerait la preuve d’un tempérament exceptionnel. Je n’en dirais pas autant, par exemple, des fameux romans anglais dont nos voisins d’outre-Manche nous vantent la moralité. Ni le Vicaire de Wakefield, ni, pour parler de «bons romans» plus modernes, Dodo ou The Manxman, ne sont absolument appropriés à l’âme d’une Agnès de Molière: ils l’inquiéteraient. Et j’accorde qu’Agnès aurait tort; mais, si l’on adopte un système d’éducation, il faut l’appliquer sans défaillance.

Ce système a de moins en moins d’adeptes aujourd’hui. Est-ce faute de Berquins, de Maintenons ou de Genlis? Peut-être. Un magazine se fonda il y a quelques années pour les jeunes filles: les jeunes filles s’y abonnèrent, mais au bout de quelques mois ce fut parmi elles un tollé contre l’insipidité des romans que leur magazine publiait... Nous vîmes en même temps naître un théâtre blanc comme l’âme d’Agnès. S’il existe encore, il ne fait guère parler de lui.