Je sais bien, Françoise, que vous allez me répondre:

—Nous serons, Maxime et moi, le ménage où l’amour se suffira à lui-même, non seulement durant la jeunesse, mais durant la vie entière.

Et je sais bien aussi que vous êtes sincère, qu’il est sincère. Mais vous êtes en pension, il est à Saint-Cyr; vous ne vous connaissez que par les dehors qui sont agréables, les siens et les vôtres, par des mots de tendresse intime à peine balbutiés, et par les entremises optimistes de Lucie. Chère Françoise, le péril est là. Le sort de tout ménage est incertain; mais on peut dire que le plus incertain est celui qui se fonde sur l’attrait, et voilà pourquoi les gens prudents ont fait une mauvaise réputation aux mariages d’amour...

Avant de parler à Mme Le Quellien, il vous faut donc bien réfléchir sur la qualité du sentiment qui vous attire vers le frère de Lucie... Je vous y aiderai dans ma prochaine lettre—encore que ce soit un sujet assez malaisé à traiter avec une jeune fille.

Ah! petite Françoise, comme il m’était plus facile de correspondre avec vous quand je croyais votre cœur tout à fait libre... Il ne me venait pas à l’idée que ce cœur pût accueillir un sentiment ardent... Que j’étais sot!


XX

Françoise persiste.—Diverses façons d’envisager le mariage.—Raisons du cœur et raisons de la raison.—Les fiançailles des deux côtés de la Manche.—Françoise et sa mère-grand.—Trois avantages des longues fiançailles.—Les conditions d’une ambassade.

Ma dernière lettre, chère Françoise, n’a changé ni vos sentiments ni vos projets, et je ne m’en étonne point. Votre cœur n’est pas de ceux qui se donnent sans réflexion, ni qui se reprennent aisément, s’étant une fois donnés. La perspective de quinze ans de vie médiocre qui vous attendent si vous épousez Maxime Despeyroux ne vous effraye pas; vous savez qu’elles vous attendent et vous faites d’avance bon marché des joies d’amour-propre, d’ambition, pour escompter seulement la joie que donne la présence continuelle d’un être aimé... Vous pensez bien que je vous approuve. Il n’y a pas de plaisirs moins réels, ni dont on se lasse plus vite, que ceux de l’extrême confortable ou du moyen luxe, et tant qu’on n’est pas un Rockfeller ou un Vanderbilt, c’est-à-dire un vrai roi par la puissance de l’argent indéfini, il n’importe pas énormément d’avoir dix mille ou cinquante mille livres de rente.