Des gens graves, expérimentés, vous diront cependant: «Prenez garde, mon enfant!... L’argent ne fait pas le bonheur du ménage, mais il y contribue en procurant aux époux une vie plus large, où les deux natures associées se heurtent et se froissent moins aisément...» En termes plus francs, les époux riches appartiennent plus à la société, moins l’un à l’autre, et comme le mariage usuel est fondé chez nous sur l’hypothèse que les conjoints ne s’aiment guère, ou du moins ne s’aimeront pas longtemps, les époux riches seront plus heureux parce qu’ils seront moins époux...

Ni vous ni moi, Françoise, n’acceptons cette conception du mariage. Vous vous mariez pour être la femme réelle et perpétuelle de votre mari: l’association des personnes prime, à votre sens, la communion des intérêts. De la sorte, la question d’argent est secondaire; le couple attend sa félicité du seul fait d’être uni... A la bonne heure!... Seulement il faut la certitude que cet unique bienfait: être uni, procurera une joie assez intense, assez durable, pour suppléer à tout. Et, comme disaient nos pères, voilà le point.

Vous avez cette certitude aujourd’hui, lui également, parbleu! Mais vous êtes trop intelligente pour ne pas comprendre qu’elle ne garantit rien de l’avenir. Analysez bien vos sentiments: au fond, vous trouverez qu’ils se réduisent à une foi violente et aveugle dans un bonheur que vous ne connaissez point! Bien plus: ce bonheur inconnu, vous l’attendez d’un homme que vous connaissez à peine davantage; du moins vous ne connaissez point ses aptitudes à vous donner ledit bonheur... Certes, la foi aveugle, c’est beaucoup; c’est probablement le meilleur guide vers la félicité trouble et charmante que votre innocence devine dans le mariage. Un mystérieux attrait vers une félicité mystérieuse, soit; l’abîme appelle l’abîme. Toutefois, le mariage n’est pas seulement cela, et vous ne l’ignorez pas, bien qu’en ce moment vous l’oubliiez un peu.

Passons gaiement sur la question d’intérêts; vous en faites le sacrifice. Reste encore—reste surtout—la question des aptitudes à vivre en commun, non pas aux moments d’enthousiasme et de délire sentimental, qui sont évidemment exceptionnels, mais dans les moments ordinaires, aussi bien par les temps gris, couverts, que par les temps de soleil ou de bourrasque, en un mot, pour «le bon et le mauvais» de la vie... Que Maxime Despeyroux soit capable de s’accorder avec vous pour ce trantran monotone des jours, ce n’est pas prouvé; qu’il soit capable, par sa seule présence, de transformer éternellement cette monotonie en joie positive, c’est fort incertain. En toute hypothèse, vous n’avez là-dessus aucune clarté. Vous n’avez appris le caractère de Maxime que par les récits de sa sœur, qui est une imaginative et qui, voulant à tout prix marier son frère à son amie, s’est suggéré le plus sincèrement du monde que Françoise et Maxime furent créés l’un pour l’autre.

—Assurément, mon oncle, me direz-vous, je ne suis pas renseignée à fond sur le caractère de Maxime, et je me doute bien que, dans nos rares entretiens, il a quelque peu paré ce caractère... Mais n’est-ce pas le cas inévitable de tous les mariages? A moins de hasards bien rares ou d’unions de cousin à cousine, quelle fiancée connaît à fond l’âme de son fiancé?... Connaîtrais-je, mieux que Maxime, tel autre prétendant qui s’offrirait par la suite? Et Maxime n’est-il pas, au contraire, le jeune homme du monde sur lequel je suis le mieux renseignée?

Il est trop vrai, Françoise... L’usage de notre pays étant de marier les jeunes gens sans qu’ils se connaissent,—parmi tant d’autres unions bâclées en quinze jours, votre union avec Maxime, à laquelle du moins vous songez l’un et l’autre depuis une dizaine de mois, pourrait passer pour une exception. Admirable économie du mariage français! Après avoir tardé indéfiniment à marier sa fille sous prétexte de lui trouver un parti de choix, le bourgeois de France est pris brusquement d’une hâte extravagante; il marie sa fille comme s’il s’agissait de parer à un sinistre. Grâce à cette double absurdité, on est arrivé chez nous, à quoi bon le nier? à jeter un certain discrédit sur le mariage. Ce n’est pas la littérature, ce sont les mœurs qui l’ont peu à peu dépouillé de toute sa parure d’idéal, pour en faire un plat contrat analogue à celui d’honnêtes trafiquants. Et j’accorde que pour certains cœurs privilégiés, hommes ou femmes, le mariage apparaît encore dans sa poésie biblique; mais il faut m’accorder en retour—et c’est l’évidence—que le mariage en France n’est aucunement ce que, par exemple, il est en Angleterre: le réservoir inépuisable de l’idéal, du romanesque, de la poésie; et cela non pas seulement pour les poètes, les romanciers et les philosophes, mais pour la nation entière, pour les seigneurs et les bourgeois, pour les riches et les pauvres, pour la fille de pair du royaume et pour la bar-maid.

Une telle différence dans l’opinion correspond assurément à une différence profonde entre les mœurs de l’un et de l’autre pays. La coutume de la dot, prépondérante en France, est une de ces différences; mais il serait exagéré de dire que toutes les jeunes filles anglaises sont dépourvues de dot. L’argent peut donc, là comme ici, guider le choix des épouseurs pratiques... La différence radicale entre les mœurs matrimoniales des deux pays, c’est que le mot «fiançailles», qui ne signifie absolument rien en France, possède en Angleterre une signification importante, reconnue de tous. Chez nous, deux jeunes gens sont fiancés le 15 mai et mariés le 15 juin; les fiançailles ont duré juste le temps matériel de publier les bans, de rédiger le contrat et de composer la corbeille... Outre-Manche, les fiançailles d’une année sont courtes. On en voit de trois ans, de cinq ans, de dix ans. Elles sont un acte quasi public, transformant publiquement la situation des contractants pendant une période assez longue pour que le jeu imprévu des événements, ou, sans plus, l’action usante de la durée, éprouvent l’engagement et la volonté de ceux qu’il lie.

Vous comprenez, chère enfant, que de telles fiançailles n’ont rien de commun avec le ridicule mois de «cour» à la française, avec les visites froides où, en des attitudes de menuet, le fiancé apporte à la fiancée des bouquets et des friandises; où, si tout se passe pour le mieux, la conversation roule sur le mobilier futur et les projets de voyage du jeune couple... Nulle part autant que dans les procédés préparatoires du mariage nous ne traînons les résidus des coutumes d’autrefois, devenues contradictoires avec les âmes d’aujourd’hui. Votre âme de jeune fille en 1901, petite Françoise, diffère grandement de l’âme de votre arrière-grand’mère à la veille de son mariage. Celle-ci avait été élevée par des femmes, dans un couvent clos, comme une sorte de novice: on la sortait du couvent pour la marier, et elle se mariait comme on prononce des vœux, en se remettant corps et âme au bon plaisir d’un maître souverain. Qu’un tel système fût bon ou mauvais vers 1780, ce n’est pas la question: ce qui crève les yeux, c’est qu’il est absurde de l’appliquer tel quel à une jeune fille moderne. Vous ne voulez pas, Françoise, être mariée à la mode de votre mère-grand. Vous prétendez choisir votre mari.

Fort bien; mais prenez garde!