MADAME LE QUELLIEN

Comment!... la petite a eu l’idée de se marier? Elle a choisi? Mais ce n’est pas sérieux, voyons?...

MOI

C’est on ne peut plus sérieux, chère madame. Françoise a eu l’audace extrême de se distribuer à elle-même le rôle principal dans l’organisation de son bonheur. Et je confesse que je ne trouve pas cela coupable. Pour une petite nigaude qui n’entend que le jeu du corbillon, il est évidemment sage que parents et tuteurs prennent les devants et choisissent eux-mêmes... Mais vous m’accordez que Françoise est tout le contraire d’une petite nigaude...

Depuis quelques instants Mme Le Quellien ne m’écoutait plus. Ses jolis yeux gris, toujours jeunes et spirituels, suivaient une image invisible, et sa pensée suivait ses yeux.

Elle m’interrompit:

—Ce n’est pas, j’espère, ce gamin de Maxime Despeyroux dont Françoise s’est entichée?...

(La clairvoyance maternelle, vous le voyez, n’était assoupie qu’en apparence. Mme Le Quellien n’avait pas pris garde à Maxime parce qu’il lui semblait impossible, a priori, que l’initiative d’un projet de mariage vînt de vous. Mais, une fois désabusée, ce fut le nom de Maxime qui surgit tout de suite.)

Mon ambassade, dès lors, fut très malaisée. Quand il me fallut convenir que c’était précisément «ce gamin de Maxime Despeyroux» qu’avait distingué Françoise,—et qu’elle l’aimait, et qu’elle voulait absolument être sa femme, je me heurtai d’abord à un formel refus. Mme Le Quellien appuyait son refus de raisons que j’inclinais à trouver bonnes, vous les ayant déjà données et me les donnant encore à moi-même: entre autres que vous ne connaissez pas Maxime et que personne ne sait ce que Maxime est capable de fournir comme sujet conjugal, vu qu’à vingt-trois ans un homme est un enfant... Faut-il que mon amitié pour vous soit ingénieuse, Françoise! Je trouvai pour vous défendre et pour défendre votre choix des arguments qui jusque-là m’avaient échappé.

—Assurément, répliquai-je, un mari de vingt-quatre ans—l’âge qu’aura Maxime s’il épouse Françoise dans dix-huit mois—n’est pas pris extrêmement au sérieux. Mais n’est-ce pas une mauvaise coutume de notre pays, absolument injustifiable en raison? Si les jeunes gens de vingt-quatre ans ne donnent pas à l’ordinaire l’exemple de la stabilité et de la vertu, n’est-ce pas parce que leur état social est officiellement instable et antivertueux?... «Il faut, nous dit-on, qu’ils apprennent la vie, eux aussi, comme les jeunes filles.» Nous savons ce que cela signifie. Tandis que les demoiselles sont censées l’apprendre dans les bals et les tennis, les messieurs doivent l’étudier en malsaine compagnie... Pourquoi ne l’apprendraient-ils pas dans le mariage même, et par les nécessités quotidiennes du ménage?... D’autre part, ne craignez-vous pas qu’à force de vouloir mettre de la maturité et de la sécurité dans le mariage de vos enfants vous ne dépouilliez l’institution de toute grâce et de tout attrait?... Maxime et Françoise, s’ils sont célibataires dans dix ans, auront, en effet, probablement d’autres idées qu’aujourd’hui sur le mariage, et de plus graves, et de plus pratiques. Seulement, il est fort possible que ces graves et pratiques idées les conduisent simplement à ne pas se marier du tout!...