Mme Le Quellien, dont l’intelligence est vive et pénétrante, ne niait pas la force de ces objections; mais elle répondait avec fermeté par des considérations pratiques, lesquelles n’étaient pas sans force, elles non plus.
—Tout cela est bel et bon en théorie, mais, dans la réalité des faits, vous voulez marier Françoise à un sous-lieutenant sans fortune, qu’elle connaît peu, et dont nous ignorons tout, sauf sa jolie figure et ses bonnes façons... Eh bien! je dis que c’est là une entreprise incertaine par trop de côtés pour que j’y risque le bonheur de ma fille... Vous me trouvez arriérée et bourgeoise? Peut-être! Mais vous aurez beau mettre, comme vous dites, de la grâce et de l’attrait dans le mariage, vous n’empêcherez pas que ce soit une association où des intérêts matériels importants sont en jeu. Si nous négligions ces intérêts, nous ferions une faute aussi grave que si nous négligions absolument l’accord des sentiments... Voilà pourquoi il faut que les parents, qui sont de sang-froid, interviennent dans le mariage des enfants. Ils jouent dans l’affaire, si vous voulez, le rôle du Sénat: les enfants jouent celui de la Chambre. Pour que la décision ait force de loi, il faut qu’elle soit votée par la Chambre et le Sénat, en bonne harmonie.
Je trouvai la comparaison divertissante, et je m’en emparai.
—Eh bien! répliquai-je, la Chambre, représentée par Maxime, Lucie et Françoise, nous envoie un projet de loi, médité depuis près d’une année. Vous et moi, qui composons le Sénat, nous devons au moins l’examiner... Étudions de plus près Maxime Despeyroux, ses chances d’avenir, sa vraie situation de fortune. Vous-même, causez avec Françoise, accablez-la d’objections, éprouvez sa résistance. Quand le projet et ses inconvénients et ses conséquences nous seront ainsi devenus familiers, nous déciderons...
Cette solution dilatoire fut tout ce que ma diplomatie put obtenir de Mme Le Quellien. Je ne voulus pas insister outre mesure: car la séance avait un peu usé les nerfs de la chère femme, et, par moments, ses yeux se remplissaient de larmes. C’était l’idée du mariage de Françoise, du départ de Françoise, aujourd’hui ou demain, avec ce promis-là ou un autre, qui commençait à travailler la tendre jalousie maternelle.
Et voilà comment, chère Françoise, le Sénat, avant de vous retourner votre amendement accepté, modifié ou rejeté, a décidé un supplément d’enquête et de discussion.