Eh bien! le psychologue insiste; il affirme qu’une femme n’est pas obligée d’être ou étrangère aux soins de son foyer ou abrutie par ces mêmes soins. Souci du perfectionnement personnel, soins de l’intérieur, tout cela peut trouver place dans la même vie féminine, à la condition que cette vie connaisse l’ordre et s’astreigne à la règle. «Il faut, disait un chimiste dont le nom m’échappe,—Sainte-Beuve le cite dans son article sur Louvois,—il faut commencer quatre fois plus de choses qu’on n’en peut accomplir.» La phrase est paradoxale, mais la vérité en est toute proche, et c’est que «chacun de nous peut accomplir quatre fois plus de choses qu’il n’en commence». Car presque personne, sorti du collège, n’a de règle et d’ordonnance dans sa vie, sinon celles qu’imposent les événements et le métier. Or, la vraie règle est celle qu’on s’impose à soi-même, la règle de sa propre liberté.

Comment régler sa vie, Françoise? ou, pour préciser, comment régler votre vie, le jour prochain où vous cesserez d’être une pensionnaire disciplinée pour devenir, d’abord une jeune fille maîtresse de ses heures, puis une épouse? Considérez cette vie indépendante, qui va bientôt être la vôtre, comme un canevas solide et nu: quelle étoffe allez-vous broder dessus? Sera-ce un simple fouillis de points analogues aux tapisseries que font les enfants pour se divertir, ou sera-ce une broderie savante, conduite avec méthode sur un dessin médité et soigneusement tracé à l’avance?... Votre choix est fait, n’est-ce pas? Vous voulez broder d’harmonieuses arabesques sur le canevas de votre vie de femme?

Étudions ensemble les procédés pratiques, jolie brodeuse.

Il faut d’abord bien fixer le dessin, c’est-à-dire (parlons sans figure) bien déterminer l’objet de votre activité. J’ai eu assez souvent le plaisir de m’entretenir avec vous pour connaître vos penchants, vos aptitudes, un peu de vos rêves. Vous avez le goût des choses de l’esprit, avec une tendance aux sciences d’observation, au document sur les réalités modernes. Vous prisez les arts, sans passion, cependant avec une ferveur spéciale pour la musique, un peu d’indifférence pour la poésie ou même la littérature pure... Vous aimez les humbles, les pauvres, les ignorants, et leur situation inférieure dans la vie sociale vous préoccupe, vous émeut, ce qui est fort bien... Vous avez besoin, pour vous bien porter, d’exercices physiques, et vous y êtes leste et résistante. Enfin vous êtes ménagère adroite. Aucun de ces principes d’activité ne devra être exclu de votre vie, et le dessin de la fameuse broderie devra associer, sans les embrouiller, les traits distincts auxquels chacune de vos aptitudes, chacun de vos goûts, fournit le départ et l’essor.

Les nécessités quotidiennes, d’abord chez votre mère et plus tard dans votre ménage, vous offriront l’occasion d’employer vos capacités de gouvernement domestique. Il ne s’agira pour vous que de limiter le temps que vous y consacrerez. Quand une femme vous dit: «Mon intérieur ne me laisse pas un instant de repos», n’en croyez rien. Il n’y a pas d’intérieur si compliqué, si surchargé, dont une femme intelligente ne puisse assurer le fonctionnement avec deux heures d’effort bien employé par jour, en temps normal. A ces deux heures de travail domestique, si vous ajoutez le temps nécessaire à la toilette, aux courses indispensables, aux repas, vous constaterez vite que huit heures vous sont prises quotidiennement par le devoir courant, par votre «métier de femme». Restent seize heures à partager entre le sommeil et le loisir.

Ce partage, chacun doit l’effectuer suivant son tempérament; mais l’usage ordinaire est de ne pas l’effectuer du tout, de laisser le hasard, la veulerie accidentelle, faire la répartition des heures entre la veille et le repos. Or, on peut affirmer comme une loi générale que toute vie humaine où les heures du sommeil ne sont pas fixes est une vie désordonnée. Notez qu’il ne s’agit pas de se lever à telle ou telle heure, de dormir un plus ou moins grand nombre d’heures, mais simplement que ces heures soient invariables. Balzac dormait de six heures du soir à minuit; mais il travaillait de minuit à six heures du lendemain. Levez-vous à midi s’il vous plaît, mais alors levez-vous toujours à midi, et que votre vie soit organisée sur le lever méridien. Dans la pratique, il est évidemment préférable de se lever au moment où commence à fonctionner la vie autour de soi: il est donc naturel qu’un citadin quitte son lit plus tard qu’un paysan...

D’autre part, toute une vie intense, une vie de sociabilité et d’intellectualité, à Paris, se vit le soir; l’activité parisienne s’apaise entre minuit et une heure du matin; elle recommence vers huit heures. Je ne dis pas qu’une Parisienne doive se lever à huit heures et se coucher à minuit. Je dis seulement qu’elle dépensera beaucoup de temps inutilement et perdra beaucoup du bénéfice social de la grande capitale si elle se couche à neuf heures du soir pour se lever à cinq heures du matin. Un grand principe d’harmonie vitale est de vivre en conformité avec son milieu. Si cette conformité semble impossible au tempérament, mieux vaut changer de milieu résolument.

Le temps du sommeil utile, c’est trop évident, varie suivant les natures et les âges. Un vieil adage latin disait:

Vix pigris septem, nemini concedimus octo!

Ce qui signifie: «Sept heures pour les paresseux—et encore!—huit heures pour personne...» Je dirais plutôt qu’il faut, là-dessus, que chacun fasse sur soi-même un essai loyal. Couchez-vous quinze jours durant exactement à la même heure: la nature se chargera d’établir l’heure moyenne de votre réveil, qui doit être celle du lever... Le sommeil est presque le seul besoin physique dont on puisse mesurer ainsi quasi mathématiquement l’intensité.