J’admettrai, Françoise, qu’à votre jeune âge les huit heures refusées par l’hexamètre ci-dessus aux paresseux soient excusables. Cela vous permet encore de vous coucher à onze heures pour vous lever à huit. Ma préférence est pour ces deux dernières heures. Non pas que je vous conseille de passer toutes vos soirées au théâtre ou dans le monde: si vous épousez Maxime, il n’y faudra pas songer, et d’ailleurs ce n’est guère enviable. Mais la soirée au logis, dès qu’elle est organisée, est un des moments les plus agréables et les plus fructueux de la vie. Convenons que presque dans aucun ménage parisien elle n’est organisée. Dépenser sa soirée dehors jusqu’à deux heures du matin, ou se coucher à neuf heures si l’on ne sort pas, voilà le régime de nos concitoyens. Il est imbécile. Entre neuf heures du soir et cette heure du coucher qui se place fort bien de onze heures à minuit, il y a pour les âmes soucieuses de leur progrès personnel un laps de temps précieux. Sans crainte d’être dérangé ou distrait on peut alors lire, écrire, ou simplement méditer, bien mieux que dans le brouhaha fiévreux de la journée parisienne. N’usât-on que deux fois par semaine de ces heures nocturnes, songez, Françoise, qu’elles suffiraient, dans l’espace de deux années, à un esprit prompt comme le vôtre, pour apprendre une langue usuelle, pour connaître les chefs-d’œuvre d’une littérature, pour accomplir un progrès décisif dans une science, dans la technique d’un art. Oh! je vous en prie, chère enfant, ne supprimez pas de vos projets l’usage studieux de quelques soirs par semaine! Quand certaines femmes que je connais, et qui sont d’honnêtes et charmantes femmes, regardent en arrière et se remémorent les soirs de leur vie entre vingt-cinq et trente-cinq ans, il me semble qu’elles doivent rougir d’avoir si vainement jeté au vent une monnaie précieuse...

Me voilà, Françoise, au bout de mon papier; c’est donc ma prochaine lettre qui vous proposera une règle des heures diurnes.


XXIII

La jambe d’une dame âgée.—Reprise du programme: les heures de veille.—Influence de la jeunesse sur le mobilier.—Les travaux choisis.—Système de la nervure centrale.—L’art consolateur.—Beauté et noblesse de la règle.

Les inévitables incidents qui surgissent autour de tous les projets humains, dès qu’ils exigent le concours de plusieurs volontés, encombrent et retardent les décisions définitives. Voilà-t-il pas, chère enfant, que la grand’mère de notre saint-cyrien—personne autoritaire avec d’autant plus de raison qu’elle résume les espérances dotales de Maxime—s’avise d’avoir un accès de goutte rhumatismale! Sa jambe, allongée dans un soigneux emmaillotage sur un tabouret articulé, barre provisoirement la route à vos communes espérances. La vieille dame ne veut s’occuper que de son mal tant qu’elle souffre. Que faire, Françoise? Je vous l’ai dit au cours de ma dernière lettre: continuer le labeur et le perfectionnement quotidiens avec plus de minutieuse application que jamais.—Sans rêver?... Non pas; mais en ordonnant, en réglant votre rêve même. Bientôt, vous serez libre, vos études achevées; bientôt, peut-être, vous serez épouse, vos souhaits accomplis... Achevons d’établir ensemble le plan utile de ces heureuses journées que vous trouvez lentes à venir, mais qui accourent vers vous cependant, de l’horizon de la vie, aussi rapides qu’elles s’enfuiront lorsque vous voudrez les retenir.

Nous sommes d’accord, Françoise, sur ce point qu’il n’est pas de vie régulière compatible avec l’irrégularité de dormir. Nous avons, élargissant la mesure concédée par l’hexamètre latin, réservé huit heures au sommeil. Ces huit heures pourront être parfois diminuées par un coucher plus tardif; mais l’heure du lever doit être constante, tout au moins au cours de chaque saison. Restent à distribuer les seize heures de veille entre les travaux imposés, les travaux choisis et les divertissements.

J’appelle travaux imposés ceux qui sont la conséquence du rôle social: et le plus humble, la plus humble d’entre nous, ont leur rôle social comme les plus marquants.