Dans votre temps et dans votre pays, quel est le travail imposé par son rôle social à une jeune fille telle que vous, une fois sortie de pension?
C’est, d’abord, l’apprentissage direct des fonctions de maîtresse de maison... Rien de plus charmant, pour l’œil d’un ami familier, si cet ami est tant soit peu observateur, qu’un foyer où commence à se manifester, à travers les habitudes maternelles, l’influence toute neuve de la fille de la maison, fraîche émoulue des pensionnats. Très vite, le mobilier, l’arrangement, la table, les réceptions prennent une autre allure... Les coutumes traditionnelles se tempèrent d’un goût instinctif de réforme, de progrès. Toutes sortes de menus inconvénients d’installation auxquels les parents s’étaient résignés, par ennui de l’effort, choquent l’impatiente jeunesse de la nouvelle venue: pour qu’ils soient abolis, elle se charge aussitôt de l’effort, et la voilà pour la première fois aux prises avec la réalité des œuvres domestiques,—la voilà responsable pour la première fois... Si les objets ont ces larmes que leur prête le poète, combien la venue souveraine de la jeune fille doit être redoutée par les confortables acajous, par les reps côtelés, par les pendules cubiques de marbre noir sur lesquelles s’assied un personnage de faux bronze—par les salles à manger assombries de boiseries moroses, telles que les aimaient les architectes du siècle dernier jusqu’au présent renouveau de l’art décoratif!... Voici que s’affirme le goût moderniste: les meubles pesants sont expulsés; de claires tentures remplacent les papiers sombres ou fanés; les vieux rideaux jaloux qui barraient l’accès du jour sont décrochés, remplacés par des soies ou des toiles légères, transparentes; les boiseries noirâtres de la salle à manger s’étonnent de leur vêtement neuf, blanc, vert pâle, gris clair; l’art, la jeunesse et la lumière pénètrent ensemble dans l’antique logis...
Précieux courage d’innover, même s’il en coûte quelques erreurs! Ce courage ne sied vraiment qu’à l’adolescence. Les vieux sont fatigués ou sceptiques. La jeune fille rajeunit l’organisation et la direction du ménage; et c’est vraiment là un travail qui lui est imposé par le bon sens... Toutefois, Françoise, se contenter de l’accomplir et se divertir ensuite serait tout de même encore gâcher de belles heures. La part du travail choisi doit être large pour la jeune fille qui, comme vous le ferez bientôt, habite un temps la maison paternelle entre la sortie de pension et le mariage.
Cet intervalle qui sépare la vie scolaire de la vie mariée, les jeunes filles y pensent sans tendresse et ne rêvent, avant et pendant, que de l’abréger... Vous-même, chère enfant, si clairvoyante et de tempérament si bien équilibré, je sais bien que vous m’envoyez au diable—in petto—lorsque je vous dis que c’est un temps fructueux, béni, et que, s’il convient de marier jeunes les jolies pensionnaires émancipées, il ne faut pas pour cela sacrifier le stagese confondre—avec celles que je vous donnais naguère pour préconiser les longues fiançailles... Oui, Françoise, les deux ou trois années passées par la jeune fille dans la famille, ses «études» proprement dites achevées, sont extrêmement profitables si elles sont bien employées. La jeune fille y apprend son métier de maîtresse de maison, et, en même temps, elle y complète, elle y refait l’éducation de son esprit. Taine dit quelque part (je vous ai déjà cité ce propos) que l’esprit de l’homme pousse ses fleurs les plus belles entre seize et vingt-trois ans. La floraison intellectuelle de la jeune fille commence à peu près en même temps, mais elle est plus rapide et plus courte: vers vingt et un ans sa «période tainienne» est achevée: l’esprit ne donnera plus ensuite que les fleurs d’arrière-saison, rares et vite déchues. On peut le dire hardiment: toute femme qui s’est mariée sans avoir, avant son mariage, étudié et réfléchi librement pendant une ou deux années (selon la promptitude de l’esprit) n’aura jamais de culture... La vie d’une épouse est trop aisément dévorée par les devoirs ou les divertissements pour qu’elle puisse y commencer un régime d’effort intellectuel. Voilà pourquoi tant de petites demoiselles qui ont eu des succès de cours ou de concours, qui ont décroché des brevets, fussent-ils supérieurs, à leurs examens, se muent rapidement en bécasses ignorantes et paresseuses ou en insupportables snobettes parlant de tout sans rien savoir au fond.
Donc, Françoise, tandis que, s’il plaît à Dieu et à votre famille, vous jouirez, l’an prochain, du doux temps des fiançailles, il conviendra de distribuer avec méthode les heures que laisseront libres les soins de la maison, les ingénieux labeurs de couture—confection de blouses ou de chapeaux—les relations sociales et la correspondance. Tout cela vaut, en bloc, à peu près cinq heures: deux pour la maison, deux pour la vie sociale, une pour les chiffons; si vous ajoutez quatre heures pour les repas et la toilette, il subsiste encore sept heures pour le loisir et les travaux de choix. Donnez trois heures au loisir: c’est encore quatre heures qui restent, quatre libres heures que vous pouvez utiliser pour votre perfectionnement quotidien. Quatre heures! On ne peut guère fournir par jour un plus long effort intellectuel intensif... Quatre heures par jour de méditation et de notes,—voilà de quoi avoir écrit au bout de la vie les mémoires de Saint-Simon...
Ces quatre heures précieuses, Françoise, comment les emploierez-vous?... Il serait fâcheux, je vous en avertis d’avance, de vouloir y loger une réduction du système d’enseignement pratiqué à l’institut Berquin, l’enseignement à la fois encyclopédique et superficiel... Vous admettrez donc qu’il vous a fourni «des clartés de tout»—quitte à contrôler et à compléter vos connaissances générales à mesure que les questions surgiront devant vous... Le procédé que je vous recommande est d’étudier tel art ou telle science qui vous sollicitent, pour lesquels votre éducation scolaire vous démontra vos propres aptitudes, et de vous perfectionner dans cet art, dans cette science, en ne négligeant aucune documentation latérale à son propos. Bientôt vous vous apercevrez qu’il n’y a guère moyen d’être vraiment érudite en ceci et ignare en tout le reste,—qu’une connaissance complète de certaine application de l’esprit humain conduit à l’intelligence de beaucoup d’autres. Ainsi votre culture générale se groupera, se distribuera autour d’une culture spéciale, plus importante et plus poussée, ce qui est le principe d’une bonne culture—même au réel et toute figure à part.
Exemple: vos goûts personnels et vos dons naturels ont toujours fait de vous, à Berquin, la plus «forte en histoire» de la classe... Que l’étude approfondie de l’histoire serve de nervure centrale à votre système de travail libre. A propos de l’histoire, quantités de notions de géographie, d’art, de sciences, de littérature, s’imposeront tour à tour: et, comme vous les épinglerez sur des notions fortement acquises, elles s’incorporeront à leur tour à votre patrimoine intellectuel. Dans l’étude de l’histoire, un système identique se recommande: choisir une époque qui soit la nervure principale sur laquelle se grefferont les études successives des autres époques. Procédé assurément recommandable, parce qu’il nous est enseigné par l’infaillible nature...
Vous joindrez à l’étude documentaire préférée la culture de l’art que vous goûtez le plus: c’est pour vous, Françoise, la musique, et vous y êtes assez douée pour qu’il vaille de ne la pas abandonner. Si vous n’aviez de goût pour aucun art principal, je vous dirais: «Abstenez-vous...» Rabattez-vous plutôt sur quelque art secondaire, où la bonne volonté suffit: la photographie, la tapisserie, voire la reliure... Il est toujours inutile de fabriquer de mauvais tableaux, de plates poésies, inutile d’écorcher des chefs-d’œuvre de la musique avec le larynx ou avec les doigts. Maltraiter un grand art—fût-ce en famille—est besogne ingrate et niaise.
Puisque, au contraire, petite Françoise, vous avez l’intelligence et le goût de la musique, ne laissez pas, comme tant d’autres, s’atrophier peu à peu votre aptitude dans l’indifférence et la paresse. Peut-être, de tous les arts, la musique est-elle le plus précieusement consolateur: c’est le seul, il me semble, où l’exécutant jouisse sur-le-champ de son effort, à mesure qu’il s’efforce. De cette simultanéité de l’effort et de la sensation naît une faculté singulière de s’exciter ou de s’apaiser les nerfs, pour ainsi dire à volonté... Heureux qui sent et qui possède cet art, le plus vénérable à coup sûr puisqu’il est le plus antique,—sans doute le premier de tous!