Enfin, pour clore ce programme par un dernier conseil pratique, faites une place, Françoise, dans vos occupations de choix, à quelque modeste besogne qui ne demande pas grand effort intellectuel, mais qui vous offre, aux mauvaises heures, la facilité de la cure par le travail. Je range dans ce groupe toutes les collections, tous les recueils de notes, les classifications de fiches, et—préférablement à tout cela—l’étude d’une langue morte ou vivante. Lire un livre étranger, le vocabulaire à portée de sa main, en inscrivant dans la marge chacun des mots qu’on a dû chercher,—voilà un calmant merveilleux pour les heures où l’intelligence anxieuse se dérobe... Et, au bout d’un an de ce régime, on est tout surpris d’avoir appris la langue.

... Il ne faudra pas montrer cette lettre à vos compagnes, chère enfant. Quelques-unes—les frivoles—la trouveraient terre à terre et se moqueraient de nous deux... Laissez-leur les prétentions à la fantaisie et au romanesque, qui aboutissent d’ordinaire à la banalité des intrigues bourgeoises. Vous, gardez la foi dans l’ordre, dans la règle qu’on s’impose librement à soi-même. Ni l’ordre ni la règle n’empêchent, croyez-moi, l’imprévu de la vie intérieure: seulement, ils l’ennoblissent... Dans la nature aux lois immuables, les orages, les cataclysmes même ont de la beauté.


XXIV

Un dimanche de printemps.—Maxime en civil.—La jeunesse et Sarcey.—Un séducteur.—L’état des négociations.—Quelqu’un qui n’aime pas les longues fiançailles.—Discussions sur l’énergie.—L’ambition de Maxime.—Promesse d’alliance.

Dimanche dernier, chère Françoise, vers les trois heures après midi, comme j’étais en train de constater que le thermomètre de mon jardin marquait, à l’ombre, vingt-neuf degrés centigrades, j’entendis résonner le timbre de ma porte... Je regagnai aussitôt mon cabinet de travail et m’y trouvai face à face avec un jeune homme que l’on venait d’y introduire. Il était vêtu d’un complet gris fort ordinaire, mais que sa taille avantageuse rendait élégant. Sous ce vêtement, j’hésitai un instant à le reconnaître: d’ailleurs je ne l’avais pas vu très souvent, même paré du costume plus éclatant qui lui est habituel.

—Monsieur, me dit-il d’une voix parfaitement assurée, mais où la volonté de plaire s’exprimait dans je ne sais quelle inflexion déférente, monsieur, je suis Maxime Despeyroux, le frère de Lucie... J’espère que je ne vous dérange pas?...

—Vous ne me dérangez nullement, monsieur, répliquai-je. Asseyez-vous, et dites-moi ce qui me vaut l’avantage de vous voir chez moi.

Il s’assit, face à la clarté des grandes fenêtres, tandis que je choisissais un siège à contre-jour, propice à l’observation. Aussitôt assis, il commença une phrase adroitement tournée, ma foi, et qui ne sentait en rien la préparation. Il me dit que, peut-être un peu imprudemment, il s’était décidé à profiter d’une de ses sorties de Saint-Cyr pour venir me voir; je n’ignorais pas assurément quels intérêts chers à son cœur étaient en question à l’heure présente; il savait, de son côté, l’influence que j’exerçais sur Mme Le Quellien et sur sa fille; enfin, il espérait entendre de ma bouche que j’étais, bien franchement et sans nulle réserve, un allié pour ses projets de mariage.