Tandis qu’il parlait, je le regardais avec attention, et j’écoutais sa voix plus que ses propos. J’admirais d’abord la force juvénile que montrait ce visage sans ride et sans boursouflure, ces yeux d’ambre pâle, si clairs, ce teint net et sain sous le hâle des manœuvres, ces dents de loup adolescent, tout ce corps nerveux assoupli par les exercices physiques quotidiens. Belle et brève jeunesse, si propice aux hardies entreprises! Je lui donnai cet instant d’admiration un peu jalouse, et je fis, je ne sais pourquoi, un retour sur moi-même.
Je me vis, à peu près à l’âge de ce saint-cyrien, allant remercier le père Sarcey d’un bon article écrit spontanément sur mon premier roman... L’exclamation de Sarcey me chanta aux oreilles, l’exclamation presque irritée dont il me salua alors: «Ah! bon Dieu!... que vous êtes jeune!...» En considérant Maxime, je compris soudain ce qu’il y a de désobligeant dans un air trop évident «d’avoir une vingtaine d’années». C’est comme si un milliardaire vous rendait visite, portant son milliard dans un sac, bien en évidence... Puis je pensai à vous, Françoise, et je me dis que d’avoir su vous plaire et d’être pour vous le complice rêvé de l’avenir heureux—c’est une fortune autrement rare que de publier un roman loué par Sarcey ou d’être M. Pierpont Morgan, le célèbre milliardaire américain...
Toutes ces pensées se succédèrent bien plus vite que je ne le puis raconter; Maxime Despeyroux m’en laissait le loisir en développant avec abondance les raisons de sa visite, qu’il entremêlait de compliments sur mes livres... Et j’eus même encore le temps de remarquer la grâce réelle de ses gestes et l’adresse insinuante de sa phrase: ce jeune homme a bien tout ce qu’il faut pour plaire. Je me sentais contre lui, d’abord, une âme étrangement prévenue... Mais il n’était pas assis devant moi depuis dix minutes, enfilant d’agréables périodes où votre nom revenait fréquemment, que je songeais en moi-même:
«Toi, mon ami, tu feras de moi ce que tu veux, ou plutôt ce que veut cette futée de Françoise. Et cependant j’aperçois ce qu’il y a d’artificiel dans les choses gracieuses que tu me dis, et je sais pourquoi tu me les dis. Tu te moques de ma littérature comme de ton premier pompon; tu traites—in petto—de rabâchages ridicules mes correspondances avec ta fiancée. Si tu te maries avec Françoise, ton premier soin sera de la soustraire à ce que tu appelles «ma précieuse influence sur elle...» Je sais tout cela; je t’en veux d’ailleurs d’avoir vingt-trois ans et de nous voler Françoise;—cependant je ferai ce que tu souhaites. Je me dépenserai en démarches. J’essayerai de donner à Mme Le Quellien une confiance dans l’avenir que je n’ai pas moi-même absolument. Je me laisserai mener par toi—comme je me laisse mener par Françoise—parce que tu possèdes, comme elle, la force inflexible de la jeunesse en marche vers le bonheur!»
... Donc, chère enfant, votre fiancé m’expose en fort bons termes l’état des négociations qui vous concernent tous les deux. L’aïeule rhumatisante, qui, par son accès de goutte, tenait depuis plusieurs semaines tout en suspens, commençait enfin à marcher, redevenait abordable. Les conciliabules de famille avaient repris leur cours; cette lutte, touchante au fond parce qu’elle s’inspire d’un sentiment altruiste,—la lutte des intérêts entre les parents pour l’avantage des enfants,—se poursuivait avec des incidents divers. On était, en somme, à peu près d’accord... Mme Le Quellien avait inopinément annoncé qu’elle augmenterait de près d’un quart la dot modeste dont vous vous saviez pourvue: admirable Mme Le Quellien, exemple de cette robuste économie française que nul déboire, nulle médiocrité ne lassent! Là-dessus, l’aïeule aux rhumatismes s’était piquée d’honneur, avait ouvert plus largement la veine par où elle se saignait au profit de son petit-fils le saint-cyrien... En résumé, tout allait au mieux sous le rapport des négociations d’intérêt, mais il restait cette terrible question de jeunesse sur laquelle Mme Le Quellien se montrait intraitable: «Françoise est trop jeune pour se marier avant deux ans, déclarait-elle. Et Maxime lui-même profitera très utilement de ces deux ans pour bien apprendre—à l’abri des distractions et des préoccupations d’un ménage—le métier qu’il doit exercer toute sa vie.»
Or, Françoise,—ce que je vous dis là ne vous causera pas d’étonnement,—notre ami Maxime ne partage pas sur ce point l’avis de votre mère ni le mien. Il n’a pas le goût des longues fiançailles, cet apprenti héros. Il ne m’a pas caché que le but principal de sa visite était de m’acquérir à son idée.
—Voyons, monsieur, s’est-il écrié, est-ce raisonnable de dire à Françoise et à moi: «Vous vous aimez; vos parents sont d’accord; votre mariage est décidé en principe: maintenant, retournez chacun chez vous, soyez, vous un bon officier, elle une bonne petite demoiselle: on vous unira dans deux ans!...» Mais on ne comprend donc pas que deux ans de remise sont proprement, pour Françoise et pour moi, de la vie perdue? Qu’est-ce que je vais faire de ces deux ans, moi, par exemple? M’exercer dans mon métier?... On s’imagine que j’y prendrai goût, à mon métier, alors que je ne penserai qu’à une seule chose,—savoir: que Françoise est loin de moi et que je voudrais être à ses côtés?... Ce n’est pas d’être heureux qui m’empêcherait de travailler, au contraire!... Je ne ferai rien de bon tant que j’aurai ce tourment au cœur. Je vous en prie, monsieur, usez de votre influence sur Mme Le Quellien... J’admets qu’on attende pour nous marier que je sois sorti de l’École et que Françoise soit sortie de pension... (Il accorde cela! cher Maxime! Est-il raisonnable!...) Mais je crois, moi, que notre mariage doit être le premier acte de notre liberté. Oui ou non, le but de notre vie est-il le bonheur à deux? Alors pourquoi ne pas nous mettre en route sur-le-champ? Les gens qui se proposent d’aller en Amérique attendent-ils deux ans le départ du paquebot avant de s’embarquer?
Maxime s’animait, et je constatais avec un certain contentement d’oncle qu’il marquait une bien autre conviction, une passion bien plus ardente que tout à l’heure, quand il me parlait de mes livres. Évidemment, Françoise, ce jeune guerrier ne vous considère pas avec indifférence. Je crus devoir, cependant, diriger son attention sur quelques réalités pratiques et morales qu’il me semblait négliger.
—Mon cher monsieur, lui dis-je, vous venez de prononcer quelques paroles qui me plaisent sur le bonheur à deux. Votre impatience même m’est sympathique. Cependant, puisque nous voilà en tête à tête et que ni Françoise ni sa mère ne nous écoutent, souffrez que, d’homme à homme, je vous pose une question. Croyez-vous sérieusement que l’organisation de ce bonheur à deux doive être le but principal de votre activité?
Maxime Despeyroux n’hésita pas une seconde et répliqua: