Ce ne fut pas, je le confesse, sans une douloureuse émotion que je connus, que je mesurai mon erreur. Ce ne fut pas sans angoisse que je distinguai, si vite, si vite, l’autre influence qui se glissait dans votre esprit. Maxime Despeyroux, que vous avez vu à peine une dizaine de fois depuis cet hiver, a déjà modifié Françoise plus que ne l’avait fait son oncle en quinze ans. C’est dans l’ordre—Dieu me garde de vous le reprocher!... Mais avais-je tort de signaler cette horrible sensation de l’abandon, qui devrait suffire à rendre les vaudevillistes pitoyables aux belles-mères?

Une autre sensation douloureuse, commune aux belles-mères et à votre oncle, est celle de la mise à la retraite... On a eu un emploi, et quelqu’un s’y substitue à vous. On servait à quelque chose, et l’on devient inutile... Rien de plus injurieux que la mise à la retraite; c’est un avertissement officiel de sénilité, de décrépitude. Être mis à la retraite, c’est mourir un peu. Or, me voilà retraité, Françoise, de mon préceptorat moral. L’emploi sera tenu désormais par un plus jeune, qui a devant lui les années que je vous ai consacrées: il est demain et je suis hier... Savez-vous que certains fonctionnaires, amoureux de leur état, ne peuvent pas supporter l’idée que leur bureau, leur fauteuil, leur table, serviront à d’autres qu’à eux-mêmes, et se mettent à dépérir dès que le rond-de-cuir leur est ravi? Combien la privation est plus cruelle lorsque ce qu’on perd, c’est Françoise! Et que vais-je devenir, moi que les événements dépouillent d’une fonction si précieuse: recevoir les confidences d’un cœur de jeune fille et lui donner des conseils?

Voilà, chère enfant, mes raisons de mélancolie, et voilà pourquoi je veux rester seul à Paris, afin de m’en bien repaître, sans faire supporter à personne ma méchante humeur. Avec toutes ces tristesses, cependant, ne craignez pas que mes méditations arrivent à fabriquer de la jalousie... La jalousie est un sentiment vilain où il y a du désir de nuisance: et vous savez que je veux le bonheur de Françoise... Ma petite amie, ma petite élève, je souhaite que vos heures de fiançailles soient remplies d’une félicité sans mélange. Goûtez bien ce temps d’enthousiasme: il est fugitif; les illusions mêmes en sont adorables. Soyez toute à l’heureux conquérant que vous avez élu: c’est la règle, c’est le devoir. Nous vous aimons assez, Mme Le Quellien et moi, pour nous arranger encore un semblant de joie avec le surplus de votre joie... Évidemment, pendant ces jours exceptionnels, vous ne penserez pas énormément à votre oncle. C’est la règle encore, et je ne vous en veux point... Toutefois, il y a, même dans les périodes les plus gaies de la vie, des quarts d’heure d’arrêt et de recueillement. On ne résisterait pas à l’enthousiasme continu. Eh bien! ce que je vous demande, Françoise, c’est de me donner de temps en temps un de ces quarts d’heure. La meilleure façon de converser avec moi sera de reprendre le paquet de nos vieilles lettres, celles surtout que je vous écrivis de quinzaine en quinzaine, depuis un an... Peut-être, en les relisant, trouverez-vous mes conseils surannés ou maladroits; vous avez désormais, pour les contrôler, les conseils d’un autre. Mais cette comparaison même vous sera profitable. Elle vous suggérera des réflexions personnelles: entre Maxime et moi, vous jugerez en dernier ressort.

Cependant, je penserai à vous, mignonne petite amie; je formerai des vœux pour votre joie... De temps en temps, quand le souvenir de Françoise m’obsédera, j’irai regarder les volets clos de sa maison. Je m’accommoderai de mon automne en rêvant à votre printemps, dans ce Paris peu à peu désert, où les feuilles jaunes des marronniers commencent à choir, tandis que certains lilas poussent, çà et là, des bouquets tardivement refleuris.


XXVIII

Le charme des gronderies.—Trois mois sans lettres.—Réflexions sur la correspondance.—Lettres utiles.—Lettres de convenance.—L’amour et l’amitié.—Rôle de la jeunesse dans l’amitié.—Protocole des lettres futures.—Le mentor.—Le lexique.

Hôtel Adriatique, à A... près Trieste.
Novembre 1901.