On ressent parfois, chère Françoise, un vif plaisir à être grondé. Il faut pour cela que la personne qui gronde vous soit très chère, que l’objet même de la gronderie soit une preuve de l’intérêt qu’elle vous porte; il faut aussi que la conscience ne vous tourmente pas trop cruellement... Si l’on n’est pas coupable du tout, la gronderie devient quelque chose de presque voluptueux: l’on s’écrierait alors volontiers, avec l’épouse de la comédie: «Il me plaît, à moi, d’être battu.»

Votre lettre, chère enfant, m’a valu ce plaisir raffiné. Vous avez grondé votre oncle, de verte façon. «N’avez-vous pas de honte? vous écriez-vous. Regardez un peu le calendrier; mesurez la longueur du temps écoulé depuis que je n’ai pas reçu une ligne de vous... Votre dernier billet date du milieu de l’été: nous voici à la fin de novembre; vous gardez toujours le silence. Ne vous imaginez pas, au moins, que je compte à votre actif trois lignes glissées, par-ci, par-là, à mon intention, dans votre correspondance avec ma mère. Ah çà! qu’est-ce que cela veut dire?... Est-ce que, parce que je suis hors de pension, nous ne devons plus nous écrire? Est-ce que, parce que je suis fiancée, je ne suis plus votre nièce?»

Oh! les douces meurtrissures que me fit votre petite main fâchée, Françoise!... Quoi! mes lettres vous manquent un peu? Je n’osais le croire. Il est vrai que vous vous en apercevez huit jours après que votre fiancé Maxime, nommé sous-lieutenant à Châteauroux, a quitté Paris pour rejoindre son régiment. Tant qu’a duré la villégiature de Rosny-sur-Mer, où Maxime et sa famille habitaient une villa voisine de la vôtre, et même un mois et demi après, vous ne semblez pas avoir souffert de ce silence que vous me reprochez... N’importe: n’eût-on que le second rang dans votre cœur, on est fier de l’avoir gardé, mademoiselle. Et pour cela votre gronderie m’est précieuse.

Elle est injuste, d’ailleurs, ce qui, suivant la règle énoncée tout à l’heure, double mon plaisir. N’avez-vous pas remarqué, en effet, que si trois mois et plus s’écoulèrent depuis ma dernière épître, moi non plus, durant quinze longues semaines, je n’ai rien reçu de vous?... Sans la fidèle Mme Le Quellien, qui m’eût renseigné sur Françoise?... Que les reproches féminins sont donc divertissants, et que vous êtes donc femme, ma nièce!

Maintenant, voulez-vous mon avis? Nous eûmes parfaitement raison de ne point nous écrire durant ces mois d’été et d’automne. Et de façon générale, quand on n’a rien à se dire et que d’ailleurs on ne sent pas un impérieux besoin d’entrer en communication avec l’absent, il n’est pas bon de se forcer à aligner des phrases sur un papier qui ne demandait qu’à rester vierge et à ne point voyager. J’observe ce principe dans ma propre correspondance. Il m’a fait quelques ennemis; pourtant je m’y tiens. Écrire pour écrire m’est odieux. La lettre de convenance me semblerait un manque d’honnêteté et de franchise si je la signais; elle me cause un malaise et me prévient défavorablement contre le signataire quand je la reçois... Je me méfie instinctivement des gens qui, sans affaires, vaquent à une longue correspondance quotidienne: ils ont une âme de banalité. Je ne réclame aucune part dans la distribution de leur amabilité postale.

Vous avez senti cela d’instinct, chère Françoise, durant les semaines où Maxime était près de vous presque à toute heure du jour: son image, sa pensée, fermaient pour ainsi dire toutes les issues de votre âme. De quelles pauvres lettres vous m’eussiez alors gratifié, grand Dieu! si vous aviez eu le tort de vous contraindre à rompre un instant l’enchantement. Vous n’auriez pas voulu tracer sur la feuille blanche ces mots cent fois répétés: «Je l’aime... Je l’aime!...» Et pourtant c’eût été la seule lettre sincère. Votre pudeur sentimentale préféra ne pas l’écrire: moi, je préfère ne l’avoir pas reçue. Car cela ne m’eût rien appris de nouveau; et, comme l’humain égoïsme rapporte tout à soi-même, j’aurais instinctivement traduit les mots de la phrase écrite, par d’autres, très mélancoliques.

N’allez pas croire, cependant, ma jolie nièce, que mon humeur soit aussi grognonne qu’au dernier été. Quand je pense à votre fiancé, je me sens encore, de temps en temps, quelque peu «l’âme de belle-mère», mais d’une belle-mère traitable, voire bienveillante. A Maxime je sais gré d’aimer Françoise et d’être aimé d’elle assez pour lui donner du bonheur. Ce n’est aucunement par bouderie que je ne vous ai pas écrit. C’est parce que, moi aussi, tant que Maxime fut près de vous et vécut dans une intimité quotidienne avec vous, je n’avais positivement rien à vous dire... Les sujets de vos entretiens avec lui étaient évidemment ce qui vous intéressait le plus: ma lettre n’aurait eu d’autre effet que de vous interrompre. Or ce rôle d’interrupteur est des plus sots. Et le sort aveugle qui mène les lettres à leur destination les fait parfois arriver au but en des instants si mal choisis!

Aujourd’hui, il n’en est pas de même. Vous êtes seule, de nouveau, avec Mme Le Quellien, dans le provincial logis de la place Possoz; plus seule que jamais, puisque vous n’avez plus auprès de vous ni les compagnes de pension, comme l’an passé, ni le fiancé, comme durant les vacances et jusqu’à ces derniers jours. Assurément, Maxime ne manque pas de vous écrire fréquemment. Assurément, les projets d’avenir et les soins pratiques qui préparent cet avenir vous occupent, outre tout ce qui peut distraire un esprit cultivé comme le vôtre. Mais, enfin, une présence absorbante, dominatrice, n’est plus là, et, justement parce qu’elle fut absorbante et dominatrice, elle laisse en s’éloignant un large vide et un peu de froid. Alors, tout naturellement, les autres objets frappent de nouveau votre vue... Je suis sûr que, depuis une semaine, Mme Le Quellien a reçu de vous des baisers plus tendres, des enlacements plus passionnés que depuis bien longtemps. Et plus loin qu’elle, à l’horizon de vos pensées, vous avez soudain retrouvé votre oncle, l’ami de votre enfance et de votre adolescence, le sermonneur qualifié de votre dernière année de pension.

Ne vous en défendez pas, Françoise. C’est trop naturel. Votre mère, votre oncle, sont pour vous des amis, et le rôle de l’amitié est de s’effacer devant l’amour (on peut prononcer ce grand mot aujourd’hui devant vous, puisque vous êtes fiancée). Mais l’amitié a ses revanches. Moins exaltée, moins égoïste aussi que l’amour, elle occupe sans brusquerie les heures que laisse inoccupées celui-ci. Elle est le recours fidèle, sûr, infaillible, contre les peines causées par l’amour, et l’amour en cause inévitablement, par cela même qu’il est un sentiment exalté, un enthousiasme quelque peu orageux. Donc vous avez eu raison, dans votre première peine d’amour, causée par l’absence de l’être aimé, de vous tourner vers les affections qui peuplent des régions plus tranquilles de votre cœur: celle de Mme Le Quellien et la mienne.