Je vous ai suivie par la pensée, chère Françoise, dans l’expédition que me narre votre lettre. Je vous ai vue prenant avec Mme Le Quellien et Lucie le train de Châteauroux, débarquant à la gare de cette modeste capitale. J’ai imaginé votre joie à retrouver Maxime, à pénétrer dans son garni de sous-lieutenant, à déjeuner dans son hôtel. Moi-même, il y a quelque quinze ans, j’ai habité le chef-lieu du département de l’Indre; mes souvenirs ont su évoquer d’une façon précise les places, les rues, les allées que vous avez parcourues tous les quatre à la recherche du logis où s’abritera, dans quelques mois, votre jeune félicité d’épouse.

Il paraît que Lucie poussait les hauts cris: «Dieu! que cette ville est laide!... Que ces maisons sont inconfortables!... Faut-il que Françoise t’adore, Maxime, pour consentir à vivre dans un pareil trou!... Moi, mon parti est arrêté: je ne me marierai qu’avec la condition d’habiter Paris!...» Entre nous, Lucie, malgré ses airs entendus, malgré qu’elle soit de cinq mois votre aînée, est une enfant qui parle à tort et à travers, infiniment plus enfant que vous, Françoise. En dépit de ses préoccupations et de ses propos romanesques, elle ne sait pas ce que c’est que d’aimer... Plus raisonnable et mieux renseignée, ma chère nièce, vous n’avez pas éprouvé la sensation d’un exil en pays barbare, parce que des maisons un peu moins hautes, pourvues de magasins un peu moins brillants, bordaient des rues un peu moins larges qu’à Paris... Sans doute vous ne pouviez exagérer la complaisance jusqu’à admirer Châteauroux. Mais c’était la ville où les nécessités de la vie fixaient votre fiancé; vous la visitiez pour la première fois dans l’allégresse de marcher côte à côte avec lui; surtout vous pensiez que là s’inaugurerait votre vie à deux. Cette espérance vous rendit intéressant et presque cher le décor banal d’une préfecture de province française.

«Est-ce drôle, mon bon oncle! me dites-vous, Châteauroux n’est pas le séjour que nous aurions choisi, ni Maxime ni moi... La ville est mélancolique; tout ce que Maxime nous a fait visiter en fait de logements est médiocre, plutôt laid... Pourtant, revenue place Possoz, je me sens un violent désir de ce grand village morne, de ces vieilles maisons mal bâties... Et je crois que, si d’ici à mon mariage Maxime était inopinément nommé à Paris, j’en aurais un peu de regret...»

Voilà, Françoise, d’excellentes dispositions pour vous adapter à la vie de femme d’officier. Je partage d’ailleurs pleinement votre avis sur le dernier point: je considérerais comme fort regrettable pour vous et pour Maxime que celui-ci fût nommé à Paris en ce moment. Vous n’obtiendriez pas de moi, malgré ma faiblesse et vos séductions, une démarche pour aider à ce changement. Cela vous étonne? Je vais vous dire mes raisons, et du même coup je répondrai à diverses questions que vous me posez sur le point de votre installation pratique, et sur le problème d’accorder le légitime désir d’un intérieur agréable, voire élégant, avec un budget limité.

Prenons les choses d’un peu haut.

Il y a, Françoise, une philosophie, ou, plus modestement, une hygiène du bonheur. Elle n’est codifiée nulle part, et c’est dommage: car la plupart des gens gâchent leurs facultés d’être heureux bien plus imprudemment encore que leur santé. Je ne prétends pas tenir dans ma tête ni dans mes cartons le code de cette hygiène. Mais j’en sais au moins quelques principes que la méditation m’avait enseignés et qu’a confirmés pour moi l’expérience. L’un de ces principes, qu’on devrait sans cesse répéter aux nouveaux époux, est: que le bonheur d’un jeune ménage est tout entier dans le fait d’être jeunes à deux, et que non seulement il n’emprunte rien aux avantages de situation, de relations, de fortune, de luxe, mais que ces divers avantages, s’ils sont excessifs, empiètent sur lui et l’amoindrissent.

J’exclus, bien entendu, le cas où le jeune ménage manque du nécessaire: l’absence de souci, a dit Saint-Augustin, est la première condition du bonheur. Mais j’affirme que pour être, à vingt-cinq ans (l’âge de Maxime), parfaitement conscient de la joie d’être votre mari, Françoise, il vaut mieux avoir huit mille francs de revenu total que cent mille; il vaut mieux être un insoucieux lieutenant qu’un homme célèbre ou un important brasseur d’affaires; il vaut mieux habiter sur les allées de Déols, à Châteauroux, une humble maison provinciale, qu’un hôtel princier sur l’avenue Montaigne...

Observez que je n’invoque pas de vagues et plates théories sur les joies de la médiocrité. Je dis une chose plus précise et mieux circonscrite. Quand Maxime aura quarante ans et vous trente-trois, jolie Françoise, je vous tiendrai un tout autre langage... Ce que je prétends, sans plus, c’est que la médiocrité de la fortune, de la situation, c’est que le silence et l’humilité du milieu sont propices, presque indispensables au bonheur de deux nouveaux mariés qui, dans le sens total du mot, s’aiment. C’est que le jeune amour, quand il est vraiment jeune et vraiment amour, se suffit à lui-même; qu’il est une joie tellement rare, tellement essentielle, que toute joie autre et simultanée diminue la somme totale du bonheur.

J’ai dit: le jeune amour. Car, Françoise, vous pouvez bien espérer que l’amour ne désertera jamais votre foyer: mais la jeunesse le désertera certainement. Et donc il viendra un temps où, sans aimer moins Maxime, vous l’aimerez d’autre façon. Votre amour vieillira comme son visage et le vôtre: se le dissimuler est pure vanité et puérilité. L’amour ne dévorera plus toutes les minutes de votre vie. Vous ne lui ferez plus de tort en donnant de votre pensée, de vos loisirs, de vos efforts, à autre chose qu’à lui. Alors, s’occuper avec Maxime de son avancement, de votre fortune, du luxe de la maison, sera une façon nouvelle de vous aimer, adéquate à votre âge. De cette adaptation progressive aux saisons de l’amour résultent l’harmonie et le bonheur du ménage. Le bonheur à deux est, alors, un fruit naturel mûri dans sa saison. Les fruits hâtifs, les fruits tardifs sont de mauvais fruits.

J’éprouve une pitié sincère pour la plupart de ces couples de «grands mariages» dont Paris nous offre le spectacle presque quotidien. Pauvres jeunes gens! En additionnant leurs âges, à peine ils dépassent la quarantaine, et déjà on les condamne à vivre dans le maximum du luxe et du confort, avec un nombreux appareil domestique, le harassement de recevoir et d’être reçus, le souci d’avancer dans la fortune, dans les places ou simplement dans le monde. On leur impose les soins et le régime qui conviennent merveilleusement, mais exclusivement à la maturité. En somme, on leur escamote la jeunesse, la précieuse, irremplaçable, divine jeunesse. On leur vole dix ou quinze ans de vie sentimentale, pour leur offrir en échange dix ans de la vie d’affaires, dont ils connaîtront toujours assez tôt le vide décevant. On les prive, même dans cette vie d’affaires, du seul condiment qui l’assaisonne: la sensation de grandir, de progresser. Tout de suite, ils ont tout.