Je plains aussi, Françoise, les couples plus modestes qui installent leur foyer à Paris. Pour droits que soient leurs cœurs et si fort qu’ils s’aiment, la foire au luxe qui les environne suffit à leur tourner l’esprit s’ils ne l’ont solide. En ai-je vu, de ces pauvres couples que l’envie du luxe impossible hantait au point de gâter leur joie de jeunes époux! Le moyen pour deux petits oiseaux d’être heureux, s’ils dédaignent leur nid? Souvent, d’ailleurs, ce dédain du nid trop modeste part d’un bon sentiment, d’un sentiment altruiste: en le grattant bien, on trouverait de l’amour dessous. Le mari pense: «Comme le luxe lui siérait bien! Cet écrin médiocre à ce bibelot rare, quel contresens!...» La femme pense: «Je serais tellement plus jolie dans les robes, dans le salon de madame X...! Et qu’il m’aimerait mieux!...» Ah! les nigauds! ils ne se doutent pas que nulle parure n’accroît le charme de l’extrême jeunesse, et que ce charme n’a pas besoin d’un cadre luxueux, au contraire. Mettez une collerette d’or à une rose, sera-t-elle plus belle? Nullement, et elle sera moins une rose. Vérités que tout le monde proclame, la jeunesse passée. Il n’y a que les jeunes gens pour n’en pas être convaincus.

Aussi, chère Françoise, je considère sans paradoxe que c’est un grand bonheur pour Maxime et pour vous de n’être point riches, de n’être nullement des personnages en vue, et d’installer votre foyer dans une des plus insignifiantes villes de la province française... La miséricordieuse destinée vous préserve même de la tentation somptuaire. Avec vos huit mille livres de revenu et les commodités de la vie militaire, vous ne saurez souffrir, à Châteauroux, de comparaisons humiliantes: mais aussi ne pourrez-vous entreprendre d’étonner l’Indre par l’éclat de votre luxe. Donc il ne sera pas question de luxe dans votre nid. Il ne sera pas non plus question d’ambition, hors celle—modeste—que Maxime soit en temps utile maintenu au tableau... Heureux enfants! Vous n’aurez qu’à penser l’un à l’autre, à vous aimer sans distraction! Heureux, trop heureux enfants!

Pour en venir aux conseils pratiques que vous sollicitez sur votre installation et même (faut-il que je sois assez un vieil oncle de tout repos!) sur votre trousseau, je recommande, naturellement, une grande simplicité, conforme à votre âge et à vos ressources. Mais qui dit simplicité ne dit pas laideur ou vulgarité, et sur la façon d’être simple il faut encore s’entendre.

Prenons, par exemple, la question du trousseau. Comment simplifier le trousseau? Premièrement, en excluant le linge, les toilettes et les bijoux d’un prix excessif, d’un prix en désaccord trop manifeste avec votre jeunesse et votre revenu. Je vous préviens que si j’aperçois dans ledit trousseau «le jupon de cinq cents francs» dont périodiquement nous entretiennent les gazettes je le déchire sous vos yeux.

Seconde manière de simplifier le trousseau: en diminuer la quantité. Ce moyen, le plus sûr et le plus facile, vous permet, malgré vos ressources restreintes, de n’acquérir tout de même rien de laid. Jamais, jamais, sauf le cas d’indigence, on n’est excusable d’acheter pour son usage quelque chose de laid. Réduisez donc au large nécessaire, sans plus, votre lingerie et vos costumes. Grâce à cette réduction, ne composez l’un et l’autre que d’éléments choisis et jolis,—sinon de grand luxe et de grand prix.

Le même principe vous guidera dans l’installation du foyer. Choisissez une petite maison, mais agréable à l’œil et bien située. Vous avez déjà constaté, pendant les mois de Rosny-sur-Mer, qu’un très grand bonheur peut tenir en très peu d’espace. Je veux que votre jeunesse, votre amour, votre qualité de «débutants dans la vie» soit exprimée par l’exiguité relative du logis. A quoi bon tant de place, si le bonheur consiste à être tout proches l’un de l’autre?... D’ailleurs une petite maison exige moins de meubles, moins de tentures, moins de rideaux, et le service en est plus aisé. Votre maison sera donc mieux tenue avec le personnel domestique restreint dont vous disposez, et,—comme pour le trousseau,—achetant moins de choses, vous pourrez n’en point admettre de laides ni de vulgaires.

Pour vous guider dans vos choix, je vous propose une règle très simple. Choisissez les objets de votre ménage nouveau, de façon qu’ils ne déparent jamais la maison, quand celle-ci sera plus ample et que vous, les habitants, serez plus vieux et plus considérables. Il est aisé, soit avec les exemplaires simples des styles anciens, soit avec ceux des styles modernes qui ne visent pas à l’extravagance, de s’entourer à peu de frais d’un décor agréable et durable. Durable: c’est important. Méprisons les gens qui changent à tout propos de mobilier! Ils n’ont pas le sens du foyer. N’installez que trois pièces de votre maison si l’argent vous manque, mais n’y tolérez rien de vulgaire, sous prétexte de provisoire. D’ailleurs, avec une personne de votre goût, on peut être tranquille. Je ne verrai pas dans votre salle à manger le buffet Henri II du faubourg Saint-Antoine, orné de perdreaux en saillie sur les panneaux, ni les affreux rideaux en faux velours, ni les imitations de tapisseries, ni tout le luxe à bas prix, aussi répugnant que les «complets confection» des grands magasins. Vous ne choisirez que des choses jolies. Il suffit de vous mettre en garde contre la tentation de les choisir trop luxueuses ou d’en vouloir trop.

Donc, trousseau restreint, ne contenant nulle pièce vulgaire,—mais dont nulle ne vise à étonner par son prix excessif; logis point trop grand, dont les dimensions et le décor expriment l’état de fortune, l’âge et la situation des habitants,—mais où chaque objet soit, autant que possible, adaptable à l’accroissement progressif du ménage; telle me paraît être la formule qui convient au cas du jeune couple Despeyroux. Vous éviterez ainsi l’effort ridicule, malsain, de paraître au-dessus de vos ressources, ce qui est une faute d’harmonie et par suite une laideur. Vous éviterez cette autre erreur de goût et de sentiment dont témoigne l’installation «provisoire» de certains nouveaux mariés. Le foyer, fût-il d’un militaire, doit exclure le provisoire. Les choses destinées à être témoin de votre premier bonheur d’épouse méritent d’être ensuite précieusement conservées: donc il les faut assez jolies dans leur simplicité pour qu’elles vous tiennent compagnie toujours, sans vous déparer jamais.