XXXI
Une station d’hiver.—L’inutile verdure et l’inutile soleil.—Petites cosmopolites.—Pepa, Concha, Lily.—Indiscrétion professionnelle.—Les enfants.—Système de l’aveuglette.—Système de la demi-innocence.—Système de Molière.—Françoise est dans la tradition nationale.—On peut hâter le mariage.
Hôtel Adriatique, février 1902.
Dans ce coin privilégié de l’Europe d’où je vous écris, chère Françoise, l’hiver est venu si doucement—à pas de voleur—qu’on se croirait toujours au milieu de l’automne. L’heureux goût des habitants, ou peut-être l’artifice des hôteliers et des entrepreneurs de casinos, a garni les promenades, les parcs, jusqu’aux horizons prochains, d’arbres et de plantes qui ne connaissent pas la caducité annuelle. Comme le soleil rayonne presque toujours d’un ciel inaltérable, projetant sur le sol sec l’ombre des éternels feuillages, la nature ne prend jamais le deuil de l’été disparu. Et le temps semble s’arrêter, devenir immobile lui-même, ainsi que la verdure des magnolias, des fusains arborescents, des poivriers et des mimosas.
Beaucoup de gens sont venus ici, comme moi, chercher cette illusion de ne point vieillir nous-mêmes que suggère la jeunesse persistante des choses, autour de nous. Ce sont, pour la plupart, des gens riches et oisifs, qui ne sont de nulle part, suivent les «saisons» mondaines partout où il y en a, et toujours, selon le mot de Stendhal, reviennent de Cosmopolis ou s’y rendent. Rien de plus effacé, de plus banal, de moins curieux en somme que cette population errante; rien de moins estimable que son caractère et ses mœurs. En observant ces femmes trop parées, ces jeunes filles trop libres, ces hommes à l’oisiveté insolente, on se rend compte du peu de joie vraie qu’ils goûtent à être là, riches et maîtres de leur vie, dans ce lieu paradisiaque... Malgré moi, je les regarde: je songe à toutes les humbles tireuses d’aiguille, à tous les mornes employés de magasins et de bureaux qui, à la même heure, se fanent dans le brouillard et la neige de Paris... Comme ils seraient extasiés et transfigurés, ceux-là, par une quinzaine de jours vécus ici, quinze jours de soleil et de verdure en plein hiver! Hélas! hélas! Les petites ouvrières, les mornes employés ne goûteront pas cette joie, et les cosmopolites, qui ne savent plus en jouir, s’en gorgeront inutilement. Le monde, inégal, est plein de contradictions irritantes.
... Trois jeunes filles de ce monde cosmopolite vinrent hier s’asseoir à quelques pas de ma fenêtre,—j’habite au rez-de-chaussée de l’hôtel,—et se mirent à converser. Leur bavardage me valut un instant d’impatience; j’attendis. Elles n’en finissaient pas de causer. Je pris alors mon parti, je repoussai mon papier, je déposai ma plume, je m’approchai de la fenêtre à demi fermée et j’écoutai. C’était indiscret?... Sans doute! J’attends de vous les mêmes reproches qu’une semblable conduite provoqua naguère, lorsqu’un certain vendredi, dans le parloir de Berquin, je surpris la conversation de trois élèves et d’une de leurs amies. Oui, c’était indiscret: mais quiconque veut raconter les mœurs de son temps n’est-il pas forcé d’être indiscret? Et puis, que ne restaient-elles à distance, ces trois perruches, et de quel droit me venaient-elles troubler?
Il m’était impossible de les voir sans révéler ma présence, mais je les reconnus à leurs voix. C’étaient, dans toute la force du terme, trois petites cosmopolites, trois petites «saisonnières». Elles avaient dû naître dans un first-class hotel, au Caire, à Péra, à Rome, à Ostende, ou sur la Riviera. Deux d’entre elles étaient sœurs, sans se ressembler, encore que brunes de chevelure pareillement. Pepa, l’aînée, était grasse, et même, comme l’on dit familièrement, un peu boulotte, avec d’agréables yeux bleus assez niais; la seconde, Concha, très jolie de visage, fine, un peu grêle, faisait penser à ces élégants et sveltes insectes qui volent l’été sur les nénuphars, les roseaux et les iris, et qu’on appelle des demoiselles... Les noms de ces deux sœurs signifiaient assez clairement leur origine espagnole; mais de quelle Espagne ou de quelle Amérique? Je l’ignorais. Et cela n’avait aucune importance, vu que toute trace de leur nationalité s’était depuis longtemps effacée. Elles s’entretenaient en français et en anglais,—les deux langues cosmopolites, les deux langues d’hôtel,—passant de l’une à l’autre sans même s’en apercevoir. Elles les parlaient avec une correction parfaite, mais avec cette absence d’accent des gens qui ne savent plus en quelle langue ils pensent. Leur interlocutrice, à laquelle elles prodiguaient des marques d’amitié excessives, était une autre jeune fille d’allures fort indépendantes, dont elles avaient fait la connaissance à l’hôtel et qui, depuis, ne les quittait guère,—une jeune Roumaine vraiment belle, installée ici avec sa mère pour toute la saison. Elle est fiancée à un officier autrichien qui, chaque semaine, vient passer la journée du dimanche auprès d’elle. Je ne sais quel est son vrai prénom: ses deux petites camarades l’appellent Lily, en prononçant le diminutif à l’anglaise, comme il convient. Je ne puis la voir sans songer à vous, Françoise, à cause de la similitude de vos situations de fiancées «militaires».
Lily, Pepa et Concha commencèrent par parler toutes ensemble, et naturellement il me fut impossible, dans ce concert où deux idiomes et trois voix se mêlaient, de distinguer autre chose que le nom de Rodolphe: ainsi s’appelle le fiancé de Lily. Peu à peu, cependant, l’entretien s’ordonna. On dirait que certaines jeunes filles, lorsqu’elles se rencontrent, ont ainsi un trop plein de loquacité dont elles se débarrassent au plus vite et simultanément: à ce prix seulement elles peuvent ensuite imiter à peu près les procédés de conversation des personnes raisonnables.
—Moi, déclara Concha dans un instant où ses deux amies se taisaient, je n’en veux pas du tout, jamais.