—Moi, fit Pepa d’un ton moins décisif, je crois que cela ne m’ennuierait pas... seulement quand je serai un peu vieille, vers trente ou quarante ans.

—Vous exagérez, répliqua Lily avec le ton d’autorité d’une personne d’expérience. Mais je ne suis tout de même pas de l’avis de Rodolphe, et, plutôt que de lui céder sur ce point, j’aime mieux tout casser.

De quoi s’agissait-il? Et quelles pouvaient bien être les exigences de Rodolphe pour que la délicieuse Lily songeât à «tout casser», quoiqu’il fût baron et riche?

—C’est déjà bien assez, reprit la jeune Roumaine, d’être condamnée à passer plusieurs mois par an dans la garnison de Rodolphe, un coin de province à cinquante lieues de Trieste! Je n’ai pas envie d’être enchaînée toute l’année... L’exemple de ma sœur aînée me suffit... Depuis son mariage, elle est comme prisonnière au fond d’une campagne perdue, en tête à tête avec son mari et ses deux bébés... Le troisième est annoncé... Est-ce une existence, voyons?

Pepa convint que ce n’en est pas une. Pourtant elle insinua «qu’on pourrait peut-être les emmener avec soi en voyage»... Et je commençai à comprendre qu’il ne s’agissait pas de bagages ordinaires.

—Les emmener en voyage! s’exclama Lily... Tu ne sais pas ce que c’est, ma pauvre chérie! D’abord un hôtel convenable n’admet pas des gens traînant après eux des bébés qui piaillent, qui dérangent tout le monde, qui tombent malades pour un oui ou pour un non, car c’est très fragile, tu sais, les bébés!... Et puis, une femme n’a aucun succès quand elle arrive flanquée d’un côté par le mari, de l’autre par la nourrice... Ça éloigne les flirts comme le feu...

—Du reste, fit observer Concha, je ne comprends pas ce qu’on trouve d’intéressant aux enfants. Ce sont des poupées bruyantes et pas propres, voilà tout.

—Il y en a de gentils, risqua Pepa.

—Tu crois ça parce que tu les vois dehors, pomponnés, lavés, et qu’on les ôte de devant toi dès qu’ils deviennent insupportables, répondit Concha. Mais ce que ça doit être rasant chez soi!... Moi, les enfants des autres me suffisent. Quand je me marierai, je poserai à mon futur la condition de s’en passer. Et il faudra bien qu’il l’accepte.

—Je ne suis pas si absolue avec Rodolphe, reprit Lily. Je comprends parfaitement qu’il désire un fils, à cause de la fortune et du nom... Mais je veux au moins trois ans de répit après mon mariage, pour jouir un peu de ma liberté. Ensuite je consens à sacrifier dix mois... Une femme doit accepter ça comme une maladie nécessaire, voilà tout.