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«... Dernière soirée passée auprès de Françoise jeune fille. A pareille heure, demain elle sera loin de nous, emportée par son heureux mari. Dure loi, juste loi... Ah! que cette chère enfant soit heureuse!

«Pendant toute cette soirée, où j’ai peu parlé, je n’ai guère cessé d’observer Françoise quand elle ne causait pas avec moi. Je pensais à elle, avec un mélange de mélancolie et de joie, où dominait la joie. Je pensais aussi un peu à moi. Je repassais dans ma mémoire les conseils que je lui avais donnés, les espérances que j’avais tâché de lui inspirer... Je faisais, en somme, l’examen de ma conscience de directeur de conscience...

«Quiconque assume la tâche de diriger une jeune conscience a deux devoirs: il ne lui est pas permis de tromper, et il ne lui est pas permis de se tromper.

«Que je n’aie jamais trompé sciemment Françoise, je ne le discute même pas. Le charme de sa jeunesse ne m’aveuglait pas au point que je désirasse lui plaire par des conseils uniquement agréables et flatteurs. D’ailleurs, ma propre jeunesse n’est pas encore assez loin de moi pour aciduler mes conseils du regret de n’être qu’un oncle, ni pour que toute intelligence d’une âme de dix-huit ans me fût ôtée. J’ai bien dit à Françoise ce que je pensais sur les choses, sur les doctrines, sur elle-même. Le chemin que je lui ai montré est vraiment celui que je crois le meilleur.

«Maintenant ne me suis-je pas trompé moi-même?

«Il y a une idée qui m’est chère: c’est que, depuis quelques années, la femme française, plus particulièrement la jeune fille, est en pleine évolution, que de jour en jour elle se transforme, et que cette transformation est salutaire. Il me semble qu’elle prend un sentiment plus net de ses droits et de ses destinées, qu’elle rompt les bandelettes où on la momifiait; qu’elle est plus sérieuse et plus laborieuse, qu’elle s’évade du souci exclusif des chiffons et du plaisir. Il me semble que ces changements sont visibles en France, à Paris même, depuis une courte période, mettons depuis dix ans... Il me semble que le type de la fausse innocente n’apparaît plus dans la bourgeoisie qu’exceptionnellement, qu’il se réfugie dans le monde cosmopolite, dans l’étroit troupeau des «jeunes filles de plages», pour l’agrément de quelques rastaquouères faisandés.

«Est-ce vrai, cela?

«N’est-ce pas de ma part une pure illusion, une apparence toute littéraire? Ne vois-je pas cela parce que, littérairement, je désire le voir, parce que cela courbe harmonieusement une doctrine de la jeune fille au début du XXe siècle? Ou bien encore, ne suis-je pas victime d’une erreur analogue à celle du voyageur qui, de son train, regarde un autre train engagé sur la voie parallèle? Le mouvement que j’attribue au train où je ne suis pas, n’est-ce point le mouvement du train où je suis? N’est-ce pas mon évolution, en un mot, où je crois voir l’évolution de la jeune fille?

«Tachons d’étudier une fois de plus ce problème à la façon d’un chimiste qui fait une analyse et ne désire nullement trouver tels ou tels éléments au fond de ses alambics.