Comme dans les illisibles carnets où un chimiste de génie, qui ne sait pas la mort si proche, note des découvertes qui resteront peut-être à jamais ignorées, l'amie de Mlle Vinteuil avait dégagé, de papiers plus illisibles que des papyrus, ponctués d'écriture cunéiforme, la formule éternellement vraie, à jamais féconde, de cette joie inconnue, l'espérance mystique de l'Ange écarlate du matin. Et moi pour qui, moins pourtant que pour Vinteuil peut-être, elle avait été aussi, elle venait d'être ce soir même encore, en réveillant à nouveau ma jalousie d'Albertine, elle devait surtout dans l'avenir être cause de tant de souffrances, c'était grâce à elle, par compensation, qu'avait pu venir jusqu'à moi l'étrange appel que je ne cesserais plus jamais d'entendre, comme la promesse et la preuve qu'il existait autre chose, réalisable par l'art sans doute, que le néant que j'avais trouvé dans tous les plaisirs et dans l'amour même, et que si ma vie me semblait si vaine, du moins n'avait-elle pas tout accompli.

Ce qu'elle avait permis, grâce à son labeur, qu'on connût de Vinteuil, c'était à vrai dire toute l'œuvre de Vinteuil. À côté de ce Septuor, certaines phrases de la sonate que seules le public connaissait, apparaissaient comme tellement banales qu'on ne pouvait pas comprendre comment elles avaient pu exciter tant d'admiration. C'est ainsi que nous sommes surpris que pendant des aimées, des morceaux aussi insignifiants que la Romance à l'Étoile, la Prière d'Élisabeth aient pu soulever au concert des amateurs fanatiques qui s'exténuaient à applaudir et à crier bis quand venait de finir ce qui pourtant n'est que fade pauvreté pour nous qui connaissons Tristan, l'Or du Rhin, les Maîtres Chanteurs. Il faut supposer que ces mélodies sans caractère contenaient déjà cependant en quantités infinitésimales, et par cela même, peut-être plus assimilables, quelque chose de l'originalité des chefs-d'œuvre qui rétrospectivement comptent seuls pour nous, mais que leur perfection même eût peut-être empêchés d'être compris; elles ont pu leur préparer le chemin dans les cœurs. Toujours est-il que si elles donnaient un pressentiment confus des beautés futures, elles laissaient celles-ci dans un inconnu complet. Il en était de même pour Vinteuil; si en mourant il n'avait laissé—en exceptant certaines parties de la sonate—que ce qu'il avait pu terminer, ce qu'on eût connu de lui eût été, auprès de sa grandeur véritable, aussi peu de chose que pour Victor Hugo par exemple, s'il était mort après le Pas d'Armes du roi Jean, la Fiancée du Timbalier et Sarah la baigneuse, sans avoir rien écrit de la Légende des siècles et des Contemplations: ce qui est pour nous son œuvre véritable fût resté purement virtuel, aussi inconnu que ces univers jusqu'auxquels notre perception n'atteint pas, dont nous n'aurons jamais une idée.

Au reste le contraste apparent, cette union profonde entre le génie (le talent aussi et même la vertu) et la gaine de vices, où, comme il était arrivé pour Vinteuil, il est si fréquemment contenu, conservé, étaient lisibles, comme en une vulgaire allégorie, dans la réunion même des invités au milieu desquels je me retrouvai quand la musique fut finie. Cette réunion, bien que limitée cette fois au salon de Mme Verdurin, ressemblait à beaucoup d'autres, dont le gros public ignore les ingrédients qui y entrent et que les journalistes philosophes, s'ils sont un peu informés, appellent parisiennes, ou panamiennes, ou dreyfusardes, sans se douter qu'elles peuvent se voir aussi bien à Pétersbourg, à Berlin, à Madrid et dans tous les temps; si en effet le sous-secrétaire d'État aux Beaux-Arts, homme véritablement artiste, bien élevé, et snob, quelques duchesses et trois ambassadeurs avec leurs femmes étaient ce soir chez Mme Verdurin, le motif proche, immédiat, de cette présence résidait dans les relations qui existaient entre M. de Charlus et Morel, relations qui faisaient désirer au Baron de donner le plus de retentissement possible aux succès artistiques de sa jeune idole, et d'obtenir pour lui la croix de la Légion d'honneur; la cause plus lointaine qui avait rendu cette réunion possible, était qu'une jeune fille entretenant avec Mlle Vinteuil des relations parallèles à celles de Charlie et du Baron, avait mis au jour toute une série d'œuvres géniales et qui avaient été une telle révélation qu'une souscription n'allait pas tarder à être ouverte sous le patronage du Ministre de l'Instruction publique, en vue de faire élever une statue à Vinteuil. D'ailleurs à ces œuvres, tout autant que les relations de Mlle Vinteuil avec son amie, avaient été utiles celles du Baron avec Charlie, sorte de chemin de traverse, de raccourci, grâce auquel le monde allait rejoindre ces œuvres sans le détour, sinon d'une incompréhension qui persisterait longtemps, du moins d'une ignorance totale qui eût pu durer des années. Chaque fois que se produit un événement accessible à la vulgarité d'esprit du journaliste philosophe, c'est-à-dire généralement un événement politique, les journalistes philosophes sont persuadés qu'il y a quelque chose de changé en France, qu'on ne reverra plus de telles soirées, qu'on n'admirera plus Ibsen, Renan, Dostoïevski, D'Annunzio, Tolstoï, Wagner, Strauss. Car les journalistes philosophes tirent argument des dessous équivoques de ces manifestations officielles, pour trouver quelque chose de décadent à l'art qu'elles glorifient et qui bien souvent est le plus austère de tous. Mais il n'est pas de nom parmi les plus révérés de ces journalistes philosophes, qui n'ait tout naturellement donné lieu à de telles fêtes étranges, quoique l'étrangeté en fût moins flagrante et mieux cachée. Pour cette fête-ci, les éléments impurs qui s'y conjuguaient me frappaient à un autre point de vue; certes j'étais aussi à même que personne de les dissocier, ayant appris à les connaître séparément, mais surtout il arrivait que les uns, ceux qui se rattachaient à Mlle Vinteuil et son amie, me parlant de Combray, me parlaient aussi d'Albertine, c'est-à-dire de Balbec, puisque c'est parce que j'avais vu jadis Mlle Vinteuil à Montjouvain et que j'avais appris l'intimité de son amie avec Albertine, que j'allais tout à l'heure en rentrant chez moi, trouver au lieu de la solitude, Albertine qui m'attendait, et que les autres, ceux qui concernaient Morel et M. de Charlus en me parlant de Balbec, où j'avais vu, sur le quai de Doncières, se nouer leurs relations, me parlaient de Combray et de ses deux côtés, car M. de Charlus c'était un de ces Guermantes, comtes de Combray, habitant Combray sans y avoir de logis, entre ciel et terre, comme Gilbert le Mauvais dans son Vitrail: enfin Morel était le fils de ce vieux valet de chambre qui m'avait fait connaître la dame en rose et permis, tant d'années après, de reconnaître en elle Mme Swann.

M. de Charlus recommença au moment où, la musique finie, ses invités prirent congé de lui, la même erreur qu'à leur arrivée. Il ne leur demanda pas d'aller vers la Patronne, de l'associer elle et son mari à la reconnaissance qu'on lui témoignait. Ce fut un long défilé, mais un défilé devant le baron seul, et non même sans qu'il s'en rendît compte, car ainsi qu'il me le dit quelques minutes après: «La forme même de la manifestation artistique a revêtu ensuite un côté «sacristie» assez amusant.» On prolongeait même les remerciements par des propos différents qui permettaient de rester un instant de plus auprès du Baron, pendant que ceux qui ne l'avaient pas encore félicité de la réussite de sa fête, stagnaient, piétinaient. Plus d'un mari avait envie de s'en aller; mais sa femme, snob bien que Duchesse, protestait: «Non, non, quand nous devrions attendre une heure, il ne faut pas partir sans avoir remercié Palamède qui s'est donné tant de peine. Il n'y a que lui qui puisse à l'heure actuelle donner des fêtes pareilles.» Personne n'eût plus pensé à se faire présenter à Mme Verdurin qu'à l'ouvreuse d'un théâtre où une grande dame a pour un soir amené toute l'aristocratie. «Étiez-vous hier chez Eliane de Montmorency, mon cousin? demandait Mme de Mortemart, désireuse de prolonger l'entretien.» «Eh! bien mon Dieu non; j'aime bien Eliane, mais je ne comprends pas le sens de ses invitations. Je suis un peu bouché sans doute, ajoutait-il avec un large sourire épanoui, cependant que Mme de Mortemart sentait qu'elle allait avoir la primeur d'une de «Palamède» comme elle en avait souvent d'«Oriane». «J'ai bien reçu il y a une quinzaine de jours une carte de l'agréable Eliane. Au-dessus du nom contesté de Montmorency il y avait cette aimable invitation: «Mon cousin faites-moi la grâce de penser à moi Vendredi prochain à 9 h. 1/2.» Au-dessous étaient écrits ces deux mots moins gracieux: «Quatuor Tchèque». Ils me semblèrent inintelligible, sans plus de rapport en tout cas avec la phrase précédente que ces lettres au dos desquelles on voit que l'épistolier en avait commencé une autre par les mots: «Cher ami», la suite manquant, et n'a pas pris une autre feuille, soit distraction, soit économie de papier. J'aime bien Eliane: aussi je ne lui en voulus pas, je me contentai de ne pas tenir compte des mots étranges et déplacés de quatuor tchèque et comme je suis un homme d'ordre je mis au-dessus de ma cheminée l'invitation de penser à Madame de Montmorency le Vendredi à 9 h. 1/2. Bien que connu pour ma nature obéissante, ponctuelle et douce, comme Buffon dit du chameau—et le rire s'épanouit plus largement autour de M. de Charlus qui savait qu'au contraire on le tenait pour l'homme le plus difficile à vivre,—je fus en retard de quelques minutes (le temps d'ôter mes vêtements de jour), et sans en avoir trop de remords, pensant que 9 h. 1/2 était mis pour 10, à dix heures tapant dans une bonne robe de chambre, les pieds en d'épais chaussons, je me mis au coin de mon feu à penser à Eliane comme elle me l'avait demandé et avec une intensité qui ne commença à décroître qu'à dix heures et demie. Dites-lui bien je vous prie que j'ai strictement obéi à son audacieuse requête. Je pense qu'elle sera contente.» Mme de Mortemart se pâma de rire, et M. de Charlus tout ensemble. «Et demain, ajouta-t-elle sans penser qu'elle avait dépassé et de beaucoup le temps qu'on pouvait lui concéder, irez-vous chez nos cousins La Rochefoucauld?» «Oh! cela, c'est impossible, ils m'ont convié comme vous, je le vois, à la chose la plus impossible à concevoir a réaliser et qui s'appelle, si j'en crois la carte d'invitation: «Thé dansant». Je passais pour fort adroit quand j'étais jeune, mais je doute que j'eusse pu sans manquer à la décence prendre mon thé en dansant. Or je n'ai jamais aimé manger ni boire d'une façon malpropre. Vous me direz qu'aujourd'hui je n'ai plus à danser. Mais même assis confortablement à boire du thé—de la qualité duquel d'ailleurs je me méfie puisqu'il s'intitule dansant—je craindrais que des invités plus jeunes que moi, et moins adroits peut-être que je n'étais à leur âge, renversassent sur mon habit leur tasse, ce qui interromprait pour moi le plaisir de vider la mienne.» Et M. de Charlus ne se contentait même pas d'omettre dans la conversation Mme Verdurin et de parler de sujets de toute sorte qu'il semblait avoir plaisir à développer et varier, pour le cruel plaisir qui avait toujours été le sien, de faire rester indéfiniment sur leurs jambes à «faire la queue» les amis qui attendaient avec une épuisante patience que leur tour fût venu; il faisait même des critiques sur toute la partie de la soirée dont Mme Verdurin était responsable: «Mais, à propos de tasse, qu'est-ce que c'est que ces étranges demi-bols pareils à ceux où quand j'étais jeune homme on faisait venir des sorbets de chez Poiré Blanche. Quelqu'un m'a dit tout à l'heure que c'était pour du «café glacé». Mais en fait de café glacé, je n'ai vu ni café ni glace. Quelles curieuses petites choses à destination mal définie.» Pour dire cela M. de Charlus avait placé verticalement sur sa bouche ses mains gantées de blanc et arrondi prudemment son regard désignateur comme s'il craignait d'être entendu et même vu des maîtres de maison. Mais ce n'était qu'une feinte, car dans quelques instants il allait dire les mêmes critiques à la Patronne elle-même, et un peu plus tard lui enjoindre insolemment: «Et surtout plus de tasses à café glacé! Donnez-les à celle de vos amies dont vous désirez enlaidir la maison. Mais surtout qu'elle ne les mette pas dans le salon, car on pourrait s'oublier et croire qu'on s'est trompé de pièce puisque ce sont exactement des pots de chambre.» «Mais, mon cousin, disait l'invitée en baissant elle aussi la voix et en regardant d'un air interrogateur M. de Charlus, non par crainte de fâcher Mme Verdurin, mais de le fâcher lui, peut-être qu'elle ne sait pas encore tout très bien...» «On le lui apprendra.» «Oh! riait l'invitée, elle ne peut pas trouver un meilleur professeur! Elle a de la chance! Avec vous on est sûr qu'il n'y aura pas de fausse note.» «En tout cas, il n'y en a pas eu dans la musique.» «Oh! c'était sublime. Ce sont de ces joies qu'on n'oublie pas. À propos de ce violoniste de génie, continuait-elle, croyant, dans sa naïveté, que M. de Charlus s'intéressait au violon «en soi», en connaissez-vous un que j'ai entendu l'autre jour jouer merveilleusement une sonate de Fauré, il s'appelle Frank...» «Oui, c'est une horreur, répondait M. de Charlus sans se soucier de la grossièreté d'un démenti qui impliquait que sa cousine n'avait aucun goût. En fait de violoniste je vous conseille de vous en tenir au mien.» Les regards allaient recommencer à s'échanger entre M. de Charlus et sa cousine, à la fois baissés et épieurs, car rougissante et cherchant par son zèle à réparer sa gaffe, Mme de Mortemart allait proposer à M. de Charlus de donner une soirée pour faire entendre Morel. Or pour elle, cette soirée n'avait pas le but de mettre en lumière un talent, but qu'elle allait pourtant prétendre être le sien, et qui était réellement celui de M. de Charlus. Elle ne voyait là qu'une occasion de donner une soirée particulièrement élégante, et déjà calculait qui elle inviterait et qui elle laisserait de côté. Ce triage, préoccupation dominante des gens qui donnent des fêtes (ceux-là même que les journaux mondains ont le toupet ou la bêtise d'appeler «l'élite»), altère aussitôt le regard—et l'écriture—plus profondément que ne ferait la suggestion d'un hypnotiseur. Avant même d'avoir pensé à ce que Morel jouerait (préoccupation jugée secondaire et avec raison, car si même tout le monde, à cause de M. de Charlus, avait eu la convenance de se taire pendant la musique, personne en revanche n'aurait eu l'idée de l'écouter), Mme de Mortemart, ayant décidé que Mme de Valcourt ne serait pas des «élues», avait pris par ce fait même l'air de conjuration, de complot qui ravale si bas celles mêmes des femmes du monde qui pourraient le plus aisément se moquer du qu'en dira-t-on. «N'y aurait-il pas moyen que je donne une soirée pour faire entendre votre ami?» dit à voix basse Mme de Mortemart, qui tout en s'adressant uniquement à M. de Charlus, ne put s'empêcher, comme fascinée, de jeter un regard sur Mme de Valcourt (l'exclue) afin de s'assurer que celle-ci était à une distance suffisante pour ne pas entendre. «Non, elle ne peut pas distinguer ce que je dis,» conclut mentalement Mme de Mortemart, rassurée par son propre regard, lequel avait eu en revanche sur Mme Valcourt un effet tout différent de celui qu'il avait pour but: «Tiens, se dit Mme de Valcourt en voyant ce regard, Marie-Thérèse arrange avec Palamède quelque chose dont je ne dois pas faire partie.» «Vous voulez dire mon protégé», rectifiait M. de Charlus, qui n'avait pas plus de pitié pour le savoir grammatical que pour les dons musicaux de sa cousine. Puis sans tenir aucun compte des muettes prières de celle-ci, qui s'excusait elle-même en souriant: «Mais si... dit-il d'une voix forte et capable d'être entendue de tout le salon, bien qu'il y ait toujours danger à ce genre d'exportation d'une personnalité fascinante dans un cadre qui lui fait forcément subir une déperdition de son pouvoir transcendental et qui resterait en tous cas à approprier.» Madame de Mortemart se dit que le mezzo-vocce, le pianissimo de sa question avait été peine perdue, après le «gueuloir» par où avait passé la réponse. Elle se trompa. Mme de Valcourt n'entendit rien pour la raison qu'elle ne comprit pas un seul mot. Ses inquiétudes diminuèrent et se fussent rapidement éteintes, si Mme de Mortemart, craignant de se voir déjouée et craignant d'avoir à inviter Mme de Valcourt, avec qui elle était trop liée pour la laisser de côté si l'autre savait «avant», n'eût de nouveau levé les paupières dans la direction d'Edith, comme pour ne pas perdre de vue un danger menaçant, non sans les rabaisser vivement de façon à ne pas trop s'engager. Elle comptait le lendemain de la fête lui écrire une de ces lettres, complément du regard révélateur, lettres qu'on croit habiles et qui sont comme un aveu sans réticences et signé. Par exemple: «Chère Edith, je m'ennuie après vous, je ne vous attendais pas trop hier soir (comment m'aurait-elle attendue, se serait dit Edith, puisque elle ne m'avait pas invitée?) car je sais que vous n'aimez pas extrêmement ce genre de réunions qui vous ennuient plutôt. Nous n'en aurions pas moins été très honorés de vous avoir (jamais Mme de Mortemart n'employait ce terme honoré, excepté dans les lettres où elle cherchait à donner à un mensonge une apparence de vérité). Vous savez que vous êtes toujours chez vous à la maison. Du reste vous avez bien fait, car cela a été tout à fait raté comme toutes les choses improvisées en deux heures, etc.» Mais déjà le nouveau regard furtif lancé sur elle avait fait comprendre à Edith tout ce que cachait le langage compliqué de M. de Charlus. Ce regard fut même si fort qu'après avoir frappé Mme de Valcourt, le secret évident et l'intention de cachotterie qu'il contenait rebondirent sur un jeune Péruvien que Mme de Mortemart comptait au contraire inviter. Mais soupçonneux, voyant jusqu'à l'évidence les mystères qu'on faisait sans prendre garde qu'ils n'étaient pas pour lui, il éprouva aussitôt à l'endroit de Mme de Mortemart une haine atroce et se jura de lui faire mille mauvaises farces, comme de faire envoyer cinquante cafés glacés chez elle le jour où elle ne recevrait pas, de faire insérer, celui où elle recevrait, une note dans les journaux, disant que la fête était remise, et de publier des comptes-rendus mensongers des suivantes, dans lesquels figureraient les noms connus de toutes les personnes que pour des raisons variées, on ne tient pas à recevoir, même pas à se laisser présenter. Mme de Mortemart avait tort de se préoccuper de Mme de Valcourt. M. de Charlus allait se charger de dénaturer, bien davantage que n'eût fait la présence de celle-ci, la fête projetée. «Mais mon cousin, dit-elle en réponse à la phrase du «cadre à approprier» dont son état momentané d'hyperesthésie lui avait permis de deviner le sens, nous vous éviterons toute peine. Je me charge très bien de demander à Gilbert de s'occuper de tout.» «Non surtout pas, d'autant plus qu'il ne sera pas invité. Rien ne se fera que par moi. Il s'agit avant tout d'exclure les personnes qui ont des oreilles pour ne pas entendre.» La cousine de M. de Charlus qui avait compté sur l'attrait de Morel pour donner une soirée où elle pourrait dire qu'à la différence de tant de parentes, «elle avait eu Palamède», reporta brusquement sa pensée, de ce prestige de M. de Charlus, sur tant de personnes avec lesquelles il allait la brouiller s'il se mêlait d'exclure et d'inviter. La pensée que le Prince de Guermantes (à cause duquel en partie elle désirait exclure Mme de Valcourt qu'il ne recevait pas) ne serait pas convié, l'effrayait. Ses yeux prirent une expression inquiète. «Est-ce que la lumière un peu trop vive vous fait mal?» demanda M. de Charlus avec un sérieux apparent dont l'ironie foncière ne fut pas comprise. «Non pas du tout, je songeais à la difficulté, non à cause de moi naturellement, mais des miens, que cela pourrait créer si Gilbert apprend que j'ai eu une soirée sans l'inviter lui qui n'a jamais quatre chats sans...» «Mais justement on commencera par supprimer les quatre chats qui ne pourraient que miauler, je crois que le bruit des conversations vous a empêchée de comprendre qu'il s'agissait non de faire des politesses grâce à une soirée, mais de procéder aux rites habituels à toute véritable célébration.» Puis, jugeant, non que la personne suivante avait trop attendu, mais qu'il ne seyait pas d'exagérer les faveurs faites à celle qui avait eu en vue beaucoup moins Morel que ses propres «listes» d'invitation, M. de Charlus, comme un médecin qui arrête la consultation quand il juge être resté le temps suffisant, signifia à sa cousine de se retirer, non en lui disant au revoir, mais en se tournant vers la personne qui venait immédiatement après. «Bonsoir Madame de Montesquiou, c'était merveilleux, n'est-ce pas? Je n'ai pas vu Hélène, dites-lui que tout abstention générale, même la plus noble, autant dire la sienne, comporte des exceptions, si celles-ci sont éclatantes, comme c'était ce soir le cas. Se montrer rare, c'est bien, mais faire passer avant le rare, qui n'est que négatif, le précieux, c'est mieux encore. Pour votre sœur, dont je prise plus que personne la systématique absence là où ce qui l'attend ne la vaut pas, au contraire, à une manifestation mémorable comme celle-ci, sa présence eût été une préséance et eût apporté à votre sœur, déjà si prestigieuse, un prestige supplémentaire.» Puis il passa à une troisième personne, M. d'Argencourt. Je fus très étonné de voir là, aussi aimable et flagorneur avec M. de Charlus qu'il était sec avec lui autrefois, se faisant présenter Morel et lui disant qu'il espérait qu'il viendrait le voir, M. d'Argencourt, cet homme si terrible pour l'espèce d'hommes dont était M. de Charlus. Or il en vivait maintenant entouré. Ce n'était pas certes qu'il fût devenu à cet égard un des pareils de M. de Charlus. Mais depuis quelque temps il avait à peu près abandonné sa femme pour une jeune femme du monde qu'il adorait. Intelligente, il lui faisait partager son goût pour les gens intelligents et souhaitait fort d'avoir M. de Charlus chez elle. Mais surtout M. d'Argencourt, fort jaloux et un peu impuissant, sentant qu'il satisfaisait mal sa conquête et voulant à la fois la présenter et la distraire, ne le pouvait sans danger qu'en l'entourant d'hommes inoffensifs, à qui il faisait ainsi jouer le rôle de gardiens de sérail. Ceux-ci le trouvaient devenu très aimable et le déclaraient beaucoup plus intelligent qu'ils n'avaient cru, ce dont sa maîtresse et lui étaient ravis.

Les autres invitées de M. de Charlus s'en allèrent assez rapidement. Beaucoup disaient: «Je ne voudrais pas aller à la sacristie (le petit salon où le Baron, ayant Charlie à côté de lui, recevait les félicitations, et qu'il appelait ainsi lui-même), il faudrait pourtant que Palamède me voie pour qu'il sache que je suis restée jusqu'à la fin.» Aucune ne s'occupait de Mme Verdurin. Plusieurs feignirent de ne pas la reconnaître et de dire adieu par erreur à Mme Cottard, en me disant de la femme du docteur: «C'est bien Mme Verdurin, n'est-ce pas?» Mme d'Arpajon me demanda à portée des oreilles de la maîtresse de maison: «Est-ce qu'il y a seulement jamais eu un M. Verdurin?» Les Duchesses, ne trouvant rien des étrangetés auxquelles elles s'étaient attendues dans ce lieu qu'elles avaient espéré plus différent de ce qu'elles connaissaient, se rattrapaient, faute de mieux, en étouffant des fous rires devant les tableaux d'Elstir; pour le reste, qu'elles trouvaient plus conforme qu'elles n'avaient cru à ce qu'elles connaissaient déjà, elles en faisaient honneur à M. de Charlus en disant: «Comme Palamède sait bien arranger les choses, il monterait une féérie dans une remise ou dans un cabinet de toilette que ça n'en serait pas moins ravissant.» Les plus nobles étaient celles qui félicitaient avec le plus de ferveur M. de Charlus de la réussite d'une soirée dont certaines n'ignoraient pas le ressort secret, sans en être embarrassées d'ailleurs, cette société—par souvenir peut-être de certaines époques de l'histoire où leur famille était déjà arrivée à un degré identique d'impudeur pleinement consciente—poussant le mépris des scrupules presque aussi loin que le respect de l'étiquette. Plusieurs d'entre elles engagèrent sur place Charlie pour des soirs où il viendrait jouer le septuor de Vinteuil, mais aucune n'eut même l'idée d'y convier Mme Verdurin. Celle-ci était au comble de la rage, quand M. de Charlus qui, porté sur un nuage, ne pouvait s'en apercevoir voulut, par décence, inviter la Patronne à partager sa joie. Et ce fut peut-être plutôt en se livrant à son goût de littérature qu'à un débordement d'orgueil que ce doctrinaire des fêtes artistes dit à Mme Verdurin: «Hé bien, êtes-vous contente? Je pense qu'on le serait à moins; vous voyez que quand je me mêle de donner une fête, cela n'est pas réussi à moitié. Je ne sais pas si vos notions héraldiques vous permettent de mesurer exactement l'importance de la manifestation, le poids que j'ai soulevé, le volume d'air que j'ai déplacé pour vous. Vous avez eu la Reine de Naples, le frère du Roi de Bavière, les trois plus anciens pairs. Si Vinteuil est Mahomet, nous pouvons dire que nous avons déplacé pour lui les moins amovibles des montagnes. Pensez que pour assister à votre fête la Reine de Naples est venue de Neuilly, ce qui est beaucoup plus difficile pour elle que de quitter les deux Siciles, dit-il avec une intention de rosserie, malgré son admiration pour la Reine. C'est un événement historique. Pensez qu'elle n'était peut-être jamais sortie depuis la prise de Gaete. Il est probable que dans les dictionnaires on mettra comme dates culminantes le jour de la prise de Gaete et celui de la soirée Verdurin. L'éventail qu'elle a posé pour mieux applaudir Vinteuil mérite de rester plus célèbre que celui que Mme de Metternich a brisé parce qu'on sifflait Wagner.» «Elle l'a même oublié, son éventail», dit Mme Verdurin, momentanément apaisée par le souvenir de la sympathie que lui avait témoignée la Reine, et elle montra à M. de Charlus l'éventail sur un fauteuil. «Oh! comme c'est émouvant! s'écria M. de Charlus en s'approchant avec vénération de la relique. Il est d'autant plus touchant qu'il est affreux; la petite Violette est incroyable!» Et des spasmes d'émotion et d'ironie le parcouraient alternativement. «Mon Dieu, je ne sais pas si vous ressentez ces choses-là comme moi. Swann serait simplement mort de convulsions s'il avait vu cela. Je sais bien qu'a quelque prix qu'il doive monter, j'achèterai cet éventail à la vente de la Reine. Car elle sera vendue, comme elle n'a pas le sou», ajouta-t-il, la cruelle médisance ne cessant jamais chez le Baron de se mêler à la vénération la plus sincère, bien qu'elles partissent de deux natures opposées, mais réunies en lui. Elles pouvaient même se porter tour à tour sur un même fait. Car M. de Charlus qui du fond de son bien-être d'homme riche raillait la pauvreté de la Reine, était le même qui souvent exaltait cette pauvreté et qui, quand on parlait de la Princesse Murat, reine des Deux-Siciles, répondait: «Je ne sais pas de qui vous voulez parler. Il n'y a qu'une seule Reine de Naples, qui est sublime celle-là et n'a pas de voiture. Mais de son omnibus, elle anéantit tous les équipages et on se mettrait à genoux dans la poussière en la voyant passer.» «Je le léguerai à un musée. En attendant, il faudra le lui rapporter pour qu'elle n'ait pas à payer un fiacre pour le faire chercher. Le plus intelligent, étant donné l'intérêt historique d'un pareil objet, serait de voler cet éventail. Mais cela la gênerait—parce qu'il est probable qu'elle n'en possède pas d'autre! ajouta-t-il en éclatant de rire. Enfin vous voyez que pour moi elle est venue. Et ce n'est pas le seul miracle que j'aie fait. Je ne crois pas que personne à l'heure qu'il est ait le pouvoir de déplacer les gens que j'ai fait venir. Du reste il faut faire à chacun sa part, Charlie et les autres musiciens ont joué comme des Dieux. Et ma chère Patronne, ajouta-t-il avec condescendance, vous-même avez eu votre part de rôle dans cette fête. Votre nom n'en sera pas absent. L'histoire a retenu celui du page qui arma Jeanne d'Arc quand elle partit combattre; en somme vous avez servi de trait d'union, vous avez permis la fusion entre la musique de Vinteuil et son génial exécutant, vous avez eu l'intelligence de comprendre l'importance capitale de tout l'enchaînement de circonstances qui ferait bénéficier l'exécutant de tout le poids d'une personnalité considérable, et s'il ne s'agissait pas de moi, je dirais providentielle, à qui vous avez eu le bon esprit de demander d'assurer le prestige de la réunion, d'amener devant le violon de Morel les oreilles directement attachées aux langues les plus écoutées; non, non, ce n'est pas rien. Il n'y a pas de rien dans une réalisation aussi complète. Tout y concourt. La Duras était merveilleuse. Enfin, tout; c'est pour cela, conclut-il, comme il aimait à morigéner, que je me suis opposé à ce que vous invitiez de ces personnes—diviseurs qui, devant les êtres prépondérants que je vous amenais eussent joué le rôle de virgules dans un chiffre, les autres réduites à n'être que de simples dixièmes. J'ai le sentiment très juste de ces choses-là. Vous comprenez, il faut éviter les gaffes quand nous donnons une fête qui doit être digne de Vinteuil, de son génial interprète, de vous, et, j'ose le dire, de moi. Vous auriez invité La Molé que tout était raté. C'était la petite goutte contraire, neutralisante, qui rend une potion sans vertu. L'électricité se serait éteinte, les petits fours ne seraient pas arrivés à temps, l'orangeade aurait donné la colique à tout le monde. C'était la personne à ne pas avoir. À son nom seul, comme dans une féérie, aucun son ne serait sorti des cuivres; la flûte et le hautbois auraient été pris d'une extinction de voix subite. Morel lui-même, même s'il était parvenu à donner quelques sons, n'aurait plus été en mesure et au lieu du Septuor de Vinteuil, vous auriez eu sa parodie par Beckmesser, finissant au milieu des huées. Moi qui crois beaucoup à l'influence des personnes, j'ai très bien senti dans l'épanouissement de certain largo, qui s'ouvrait jusqu'au fond comme une fleur, dans le surcroît de satisfaction du finale, qui n'était pas seulement allègre mais incomparablement allègre, que l'absence de la Molé inspirait les musiciens et dilatait de joie jusqu'aux instruments de musique eux-mêmes. D'ailleurs le jour où on reçoit les souverains on n'invite pas sa concierge.» En l'appelant la Molé, (comme il disait d'ailleurs très sympathiquement la Duras), M. de Charlus lui faisait justice. Car toutes ces femmes étaient des actrices du monde et il est vrai aussi que, même en considérant ce point de vue, la Comtesse Molé n'était pas égale à l'extraordinaire réputation d'intelligence qu'on lui faisait, ce qui donnait à penser à ces acteurs ou à ces romanciers médiocres qui, à certaines époques, ont une situation de génies, soit à cause de la médiocrité de leurs confrères, parmi lesquels aucun artiste supérieur n'est capable de montrer ce qu'est le vrai talent, soit à cause de la médiocrité du public, qui, existât-il une individualité extraordinaire, serait incapable de la comprendre. Dans le cas de Mme Molé il est préférable, sinon entièrement exact, de s'arrêter à cette première explication. Le monde étant le royaume du néant, il n'y a entre les mérites des différentes femmes du monde que des degrés insignifiants, qui peuvent seulement follement majorer les rancunes ou l'imagination de M. de Charlus. Et certes, s'il parlait comme il venait de le faire dans ce langage qui était un ambigu précieux des choses de l'art et du monde, c'est parce que ses colères de vieille femme et sa culture de mondain ne fournissaient à l'éloquence véritable qui était la sienne que des thèmes insignifiants. Le monde des différences n'existant pas à la surface de la terre, parmi tous les pays que notre perception uniformise, à plus forte raison n'existe-t-il pas dans le «monde». Existe-t-il d'ailleurs quelque part? Le septuor de Vinteuil avait semblé me dire que oui. Mais où? Comme M. de Charlus aimait aussi à répéter de l'un à l'autre, cherchant à brouiller, à diviser pour régner, il ajouta: «Vous avez, en ne l'invitant pas, enlevé à Mme Molé l'occasion de dire: «Je ne sais pas pourquoi cette Mme Verdurin m'a invitée. Je ne sais pas ce que c'est que ces gens-là, je ne les connais pas.» Elle a déjà dit l'an passé que vous la fatiguiez de vos avances. C'est une sotte, ne l'invitez plus. En somme elle n'est pas une personne si extraordinaire. Elle peut bien venir chez vous sans faire d'histoires puisque j'y vais bien. En somme, conclut-il, il me semble que vous pouvez me remercier, car, tel que ça a marché, c'était parfait. La Duchesse de Guermantes n'est pas venue, mais on ne sait pas, c'était peut-être mieux ainsi. Nous ne lui en voudrons pas et nous penserons tout de même à elle pour une autre fois, d'ailleurs on ne peut pas ne pas se souvenir d'elle, ses yeux même nous disent: ne m'oubliez pas, puisque ce sont deux myosotis» (et je pensais à part moi combien il fallait que l'esprit des Guermantes,—la décision d'aller ici et pas là—fut fort pour l'avoir emporté chez la Duchesse sur la crainte de Palamède). «Devant une réussite aussi complète, on est tenté comme Bernardin de Saint-Pierre de voir partout la main de la Providence. La Duchesse de Duras était enchantée. Elle m'a même chargé de vous le dire», ajouta M. de Charlus en appuyant sur les mots comme si Mme Verdurin devait considérer cela comme un honneur suffisant. Suffisant et même à peine croyable, car il trouva nécessaire pour être cru de dire: «Parfaitement», emporté par la démence de ceux que Jupiter veut perdre. «Elle a engagé Morel chez elle où on redonnera le même programme et je pense même à demander une invitation pour M. Verdurin». Cette politesse au mari seul était, sans que M. de Charlus en eût même l'idée, le plus sanglant outrage pour l'épouse, laquelle se croyant, à l'égard de l'exécutant, en vertu d'une sorte de décret de Moscou en vigueur dans le petit clan, le droit de lui interdire de jouer au dehors sans son autorisation expresse, était bien résolue à interdire sa participation à la soirée de Mme de Duras.

Rien qu'en parlant avec cette faconde, M. de Charlus irritait Mme Verdurin qui n'aimait pas qu'on fit bande à part dans leur petit clan. Que de fois, et déjà à la Raspelière, entendant le Baron parler sans cesse à Charlie au lieu de se contenter de tenir sa partie dans l'ensemble si concertant du clan, s'était-elle écriée en montrant le Baron: «Quelle tapette il a! Quelle tapette! Oh! pour une tapette, c'est une fameuse tapette!» Mais cette fois c'était bien pis. Enivré de ses paroles, M. de Charlus ne comprenait pas qu'en raccourcissant le rôle de Mme Verdurin et en lui fixant d'étroites frontières, il déchaînait ce sentiment haineux qui n'était chez elle qu'une forme particulière, une forme sociale de la jalousie. Mme Verdurin aimait vraiment les habitués, les fidèles du petit clan, elle les voulait tout à leur patronne. Faisant la part du feu, comme ces jaloux qui permettent qu'on les trompe mais sous leur toit et même sous leurs yeux, c'est-à-dire qu'on ne les trompe pas, elle concédait aux hommes d'avoir une maîtresse, un amant, à condition que tout cela n'eût aucune conséquence sociale hors de chez elle, se nouât et se perpétuât à l'abri des mercredis. Tout éclat de rire furtif d'Odette auprès de Swann lui avait jadis rongé le cœur, depuis quelque temps tout aparté entre Morel et le Baron; elle trouvait à ses chagrins une seule consolation qui était de défaire le bonheur des autres. Elle n'eût pu supporter longtemps celui du Baron. Voici que cet imprudent précipitait la catastrophe en ayant l'air de restreindre la place de la Patronne dans son petit clan. Déjà elle voyait Morel allant dans le monde, sans elle, sous l'égide du Baron. Il n'y avait qu'un remède, donner à choisir à Morel entre le Baron et elle, et, profitant de l'ascendant qu'elle avait pris sur Morel en faisant preuve à ses yeux d'une clairvoyance extraordinaire grâce à des rapports qu'elle se faisait faire, à des mensonges qu'elle inventait et qu'elle lui servait les uns et les autres comme corroborant ce qu'il était porté à croire lui-même, et ce qu'il allait voir à l'évidence, grâce aux panneaux qu'elle préparait et où les naïfs venaient tomber, profitant de cet ascendant, la faire choisir elle de préférence au Baron. Quant aux femmes du monde qui étaient là et qui ne s'étaient même pas fait présenter, dès qu'elle avait compris leurs hésitations ou leur sans-gêne, elle avait dit: «Ah! je vois ce que c'est, c'est un genre de vieilles grues qui ne nous convient pas, elles voient ce salon pour la dernière fois.» Car elle serait morte plutôt que de dire qu'on avait été moins aimable avec elle qu'elle n'avait espéré. «Ah! mon Cher Général», s'écria brusquement M. de Charlus en lâchant Mme Verdurin parce qu'il apercevait le Général Deltour, secrétaire de la Présidence de la République, lequel pouvait avoir une grande importance pour la croix de Charlie, et qui, après avoir demandé un conseil à Cottard, s'éclipsait rapidement: «bonsoir, cher et charmant ami. Hé bien c'est comme ça que vous vous tirez des pattes sans me dire adieu», dit le Baron avec un sourire de bonhomie et de suffisance, car il savait bien qu'on était toujours content de lui parler un moment de plus. Et comme dans l'état d'exaltation où il était, il faisait à lui tout seul sur un ton suraigu les demandes et les réponses: «Eh! bien, êtes-vous content? N'est-ce pas que c'était bien beau? L'andante, n'est-ce pas? C'est ce qu'on a jamais écrit de plus touchant. Je défie de l'écouter jusqu'au bout sans avoir les larmes aux yeux. Vous êtes charmant d'être venu. Dites-moi, j'ai reçu ce matin un télégramme parfait de Froberville qui m'annonce que du côté de la Grande Chancellerie les difficultés sont aplanies, comme on dit.» La voix de M. de Charlus continuait à s'élever aussi perçante, aussi différente de la voix habituelle, que celle d'un avocat qui plaide avec emphase, de son débit ordinaire, phénomène d'amplification vocale par surexcitation et euphorie nerveuse analogue à celle qui, dans les dîners qu'elle donnait, montait à un diapason si élevé la voix comme le regard de Mme de Guermantes. «Je comptais vous envoyer demain matin un mot par un garde pour vous dire mon enthousiasme, en attendant que je puisse vous l'exprimer de vive voix, mais vous étiez si entouré! L'appui de Froberville sera loin d'être à dédaigner, mais de mon côté, j'ai la promesse du Ministre», dit le Général. «Ah! parfait. Du reste vous avez vu que c'est bien ce que mérite un talent pareil. Hoyos était enchanté, je n'ai pas pu voir l'Ambassadrice, était-elle contente? Qui ne l'aurait pas été, excepté ceux qui ont des oreilles pour ne pas entendre, ce qui ne fait rien du moment qu'ils ont des langues pour parler.» Profitant de ce que le Baron s'était éloigné pour parler au Général, Mme Verdurin fit signe à Brichot. Celui-ci qui ne savait pas ce que Mme Verdurin allait lui dire, voulut l'amuser et, sans se douter combien il me faisait souffrir, dit à la Patronne: «Le Baron est enchanté que Mlle Vinteuil et son amie ne soient pas venues. Elles le scandalisent énormément. Il a déclaré que leurs mœurs étaient à faire peur. Vous n'imaginez comme le Baron est pudibond et sévère sur le chapitre des mœurs.» Contrairement à l'attente de Brichot, Mme Verdurin ne s'égaya pas: «Il est immonde, répondit-elle. Proposez lui de venir fumer une cigarette avec vous, pour que mon mari puisse emmener sa Dulcinée sans que le Charlus s'en aperçoive et l'éclaire sur l'abîme où il roule.» Brichot semblait avoir quelques hésitations. «Je vous dirai, reprit Mme Verdurin pour lever les derniers scrupules de Brichot, que je ne me sens pas en sûreté avec ça chez moi. Je sais qu'il a eu de sales histoires et que la police l'a à l'œil.» Et comme elle avait un certain don d'improvisation quand la malveillance l'inspirait, Mme Verdurin ne s'arrêta pas là: «Il paraît qu'il a fait de la prison. Oui, oui, ce sont des personnes très renseignées qui me l'ont dit. Je sais du reste par quelqu'un qui demeure dans sa rue qu'on n'a pas idée des bandits qu'il fait venir chez lui.» Et comme Brichot qui allait souvent chez le Baron protestait, Mme Verdurin s'animant s'écria: «Mais je vous en réponds! c'est moi qui vous le dis», expression par laquelle elle cherchait d'habitude à étayer une assertion jetée un peu au hasard. «Il mourra assassiné un jour ou l'autre, comme tous ses pareils d'ailleurs. Il n'ira peut-être même pas jusque là parce qu'il est dans les griffes de ce Jupien qu'il a eu le toupet de m'envoyer et qui est un ancien forçat, je le sais, vous le savez, oui, de façon positive. Il tient Charlus par des lettres qui sont quelque chose d'effrayant, il paraît. Je le sais par quelqu'un qui les a vues et qui m'a dit: «Vous vous trouveriez mal si vous voyiez cela.» C'est comme ça que ce Jupien le fait marcher au bâton et lui fait cracher tout l'argent qu'il veut. J'aimerais mille fois mieux la mort que de vivre dans la terreur où vit Charlus. En tout cas si la famille de Morel se décide à porter plainte contre lui, je n'ai pas envie d'être accusée de complicité. S'il continue ce sera à ses risques et périls, mais j'aurai fait mon devoir. Qu'est-ce que vous voulez? Ce n'est pas toujours folichon.» Et déjà agréablement enfiévrée par l'attente de la conversation que son mari allait avoir avec le violoniste, Mme Verdurin me dit: «Demandez à Brichot si je ne suis pas une amie courageuse, et si je ne sais pas me dévouer pour sauver les camarades.» (Elle faisait allusion aux circonstances dans lesquelles elle l'avait juste à temps brouillé, avec sa blanchisseuse d'abord, avec Mme de Cambremer ensuite, brouilles à la suite desquelles Brichot était devenu presque complètement aveugle et, disait-on, morphinomane). «Une amie incomparable, perspicace et vaillante», répondit l'universitaire avec une émotion naïve. «Mme Verdurin m'a empêché de commettre une grande sottise, me dit Brichot, quand celle-ci se fut éloignée. Elle n'hésite pas à couper dans le vif. Elle est interventionniste comme dit notre ami Cottard. J'avoue pourtant que la pensée que le pauvre baron ignore encore le coup qui va le frapper me fait une grande peine. Il est complètement fou de ce garçon. Si Mme Verdurin réussit, voilà un homme qui sera bien malheureux. Du reste il n'est pas certain qu'elle n'échoue pas. Je crains qu'elle ne réussisse qu'à semer des mésintelligences entre eux, qui, finalement, sans les séparer, n'aboutiront qu'à les brouiller avec elle.» C'était ainsi souvent entre Mme Verdurin et les fidèles. Mais il était visible qu'en elle le besoin de conserver leur amitié était de plus en plus dominé par celui que cette amitié ne fût jamais tenue en échec par celle qu'ils pouvaient avoir les uns pour les autres. L'homosexualité ne lui déplaisait pas tant qu'elle ne touchait pas à l'orthodoxie, mais comme l'Église elle préférait tous les sacrifices à une concession sur l'orthodoxie. Je commençais à craindre que son irritation contre moi ne vînt de ce qu'elle avait su que j'avais empêché Albertine d'y aller dans la journée, et qu'elle n'entreprit ultérieurement auprès d'elle, si cela n'avait déjà commencé, le même travail pour la séparer de moi que celui que son mari allait, à l'égard de Charlus, opérer auprès du musicien. «Voyons, allez chercher Charlus, trouvez un prétexte, il est temps, dit Mme Verdurin et tâchez surtout de ne pas le laisser revenir avant que je vous fasse chercher. Ah! quelle soirée, ajouta Mme Verdurin qui dévoila ainsi la vraie raison de sa rage. Avoir fait jouer ces chefs-d'œuvre devant ces cruches. Je ne parle pas de la Reine de Naples, elle est intelligente, c'est une femme agréable (lisez, elle a été très aimable avec moi). Mais les autres. Ah! c'est à vous rendre enragée. Qu'est-ce que vous voulez, moi je n'ai plus vingt ans. Quand j'étais jeune, on me disait qu'il fallait savoir s'ennuyer, je me forçais, mais maintenant, ah! non, c'est plus fort que moi, j'ai l'âge de faire ce que je veux, la vie est trop courte; m'ennuyer, fréquenter des imbéciles, feindre, avoir l'air de les trouver intelligents. Ah! non, je ne peux pas. Allons, voyons, Brichot, il n'y a pas de temps à perdre.» «J'y vais, Madame, j'y vais», finit par dire Brichot comme le Général Deltour s'éloignait. Mais d'abord l'universitaire me prit un petit instant à part: «Le Devoir moral, me dit-il, est moins clairement impératif que ne l'enseignent nos Éthiques. Que les cafés théosophiques et les brasseries Kantiennes en prennent leur parti, nous ignorons déplorablement la nature du Bien. Moi-même qui, sans nulle vantardise, ai commenté pour mes élèves, en toute innocence, la philosophie du prénommé Emmanuel Kant, je ne vois aucune indication précise pour le cas de casuistique mondaine devant lequel je suis placé, dans cette critique de la Raison pratique où le grand défroqué du protestantisme platonisa à la mode de Germanie pour une Allemagne pré-historiquement sentimentale et aulique, à toutes fins utiles d'un mysticisme poméranien. C'est encore le «Banquet», mais donné cette fois à Kœnisberg, à la façon de là-bas, indigeste et assaisonné avec choucroute et sans gigolos. Il est évident d'une part que je ne puis refuser à notre excellente hôtesse le léger service qu'elle me demande, en conformité pleinement orthodoxe avec la morale traditionnelle. Il faut éviter, avant toute chose, car il n'y en a pas beaucoup qui fasse dire plus de sottises, de se laisser piper avec des mots. Mais enfin n'hésitons pas à avouer que si les mères de famille avaient part au vote, le Baron risquerait d'être lamentablement blackboulé comme professeur de vertu. C'est malheureusement avec le tempérament d'un roué qu'il suit sa vocation de pédagogue; remarquez que je ne dis pas du mal du Baron; ce doux homme qui sait découper un rôti comme personne, possède avec le génie de l'anathème, des trésors de bonté. Il peut être amusant comme un pitre supérieur, alors qu'avec tel de mes confrères, académicien, s'il vous plait, je m'ennuie, comme dirait Xénophon, à 100 drachmes l'heure. Mais je crains qu'il n'en dépense à l'égard de Morel un peu plus que la saine morale ne commande, et sans savoir dans quelle mesure le jeune pénitent se montre docile ou rebelle aux exercices spéciaux que son catéchiste lui impose en manière de mortification, il n'est pas besoin d'être grand clerc pour savoir que nous pécherions, comme dit l'autre, par mansuétude à l'égard de ce Rose-Croix qui semble nous venir de Pétrone, après avoir passé par Saint-Simon, si nous lui accordions les yeux fermés, en bonne et due forme, le permis de sataniser. Et pourtant, en occupant cet homme pendant que Mme Verdurin, pour le bien du pécheur et bien justement tentée par une telle cure, va—en parlant au jeune étourdi sans ambages—lui retirer tout ce qu'il aime, lui porter peut-être un coup fatal, il me semble que je l'attire comme qui dirait dans un guet-à-pens et je recule comme devant une manière de lâcheté.» Ceci dit, il n'hésita pas à la commettre, et le prenant par le bras: «Allons, Baron, si nous allions fumer une cigarette, ce jeune homme ne connaît pas encore toutes les merveilles de l'Hôtel.» Je m'excusai en disant que j'étais obligé de rentrer. «Attendez encore un instant, dit Brichot. Vous savez que vous devez me ramener et je n'oublie pas votre promesse.» «Vous ne voulez vraiment pas que je vous fasse sortir l'argenterie, rien ne serait plus simple, me dit M. de Charlus. Comme vous me l'avez promis, pas un mot de la question décoration à Morel. Je veux lui faire la surprise de le lui annoncer tout à l'heure quand on sera un peu parti, bien qu'il dise que ce n'est pas important pour un artiste, mais que son oncle le désire (je rougis car, pensai-je, par mon grand-père les Verdurin savaient qui était l'oncle de Morel). Alors, vous ne voulez pas que je vous fasse sortir les plus belles pièces, me dit M. de Charlus. Du reste vous les connaissez, vous les avez vues dix fois à la Raspelière. Je n'osai pas lui dire que ce qui eût pu m'intéresser, ce n'était pas le médiocre d'une argenterie bourgeoise même la plus riche, mais quelque spécimen, fût-ce seulement sur une belle gravure, de celle de Mme Du Barry. J'étais beaucoup trop préoccupé—et ne l'eussé-je pas été par cette révélation relative à la venue de Mlle Vinteuil—toujours, dans le monde, beaucoup trop distrait et agité pour arrêter mon attention sur des objets plus ou moins jolis. Elle n'eût pu être fixée que par l'appel de quelque réalité s'adressant à mon imagination, comme eût pu le faire ce soir une vue de cette Venise à laquelle j'avais tant pensé l'après-midi, ou quelque élément général, commun à plusieurs apparences et plus vrai qu'elles, qui, de lui-même, éveillait toujours en moi un esprit intérieur et habituellement ensommeillé, mais dont la remontée à la surface de ma conscience me donnait une grande joie. Or comme je sortais du salon appelé salle de théâtre, et traversais avec Brichot et M. de Charlus les autres salons, en retrouvant transposés au milieu d'autres certains meubles vus à la Raspelière et auxquels je n'avais prêté aucune attention, je saisis entre l'arrangement de l'hôtel et celui du château un certain air de famille, une identité permanente et je compris Brichot quand il me dit en souriant: «Tenez, voyez-vous ce fond de salon, cela du moins peut à la rigueur vous donner l'idée de la rue Montalivet, il y a vingt-cinq ans.» À son sourire, dédié au salon défunt qu'il revoyait, je compris que ce que Brichot, peut-être sans s'en rendre compte, préférait dans l'ancien salon, plus que les grandes fenêtres, plus que la gaie jeunesse des Patrons et de leurs fidèles, c'était cette partie irréelle (que je dégageais moi-même de quelques similitudes entre la Raspelière et le Quai Conti) de laquelle dans un salon comme en toutes choses, la partie extérieure, actuelle, contrôlable pour tout le monde, n'est que le prolongement, c'était cette partie devenue purement morale, d'une couleur qui n'existait plus que pour mon vieil interlocuteur, qu'il ne pouvait pas me faire voir, cette partie qui s'est détachée du monde extérieur, pour se réfugier dans notre âme, à qui elle donne une plus-value, où elle s'est assimilée à sa substance habituelle, s'y muant—maisons détruites, gens d'autrefois, compotiers de fruits des soupers que nous nous rappelons—en cet albâtre translucide de nos souvenirs duquel nous sommes incapables de montrer la couleur qu'il n'y a que nous qui voyons, ce qui nous permet de dire véridiquement aux autres, au sujet de ces choses passées, qu'ils n'en peuvent avoir une idée, que cela ne ressemble pas à ce qu'ils ont vu, et ce qui fait que nous ne pouvons considérer en nous-même sans une certaine émotion, en songeant que c'est de l'existence de notre pensée que dépend pour quelque temps encore leur survie, le reflet des lampes qui se sont éteintes et l'odeur des charmilles qui ne fleuriront plus. Et sans doute par là le salon de la rue Montalivet faisait, pour Brichot, tort à la demeure actuelle des Verdurin. Mais d'autre part il ajoutait à celle-ci, pour les yeux du professeur, une beauté qu'elle ne pouvait avoir pour un nouveau venu. Ceux de ses anciens meubles qui avaient été replacés ici, en même arrangement parfois conservé, et que moi-même je retrouvais de La Raspelière, intégraient dans le salon actuel des parties de l'ancien qui, par moments, l'évoquaient jusqu'à l'hallucination et ensuite semblaient presque irréelles d'évoquer au sein de la réalité ambiante des fragments d'un monde détruit qu'on croyait voir ailleurs. Canapé surgi du rêve entre les fauteuils nouveaux et bien réels, petites chaises revêtues de soie rose, tapis broché de table à jeu élevé à la dignité de personne depuis que comme une personne il avait un passé, une mémoire, gardant dans l'ombre froide du Quai Conti la haie de l'ensoleillement par les fenêtres de la rue Montalivet, (dont il connaissait l'heure aussi bien que Mme Verdurin elle-même) et par les baies des portes vitrées de Doville où on l'avait amené et où il regardait tout le jour au-delà du jardin fleuri la profonde vallée, en attendant l'heure où Cottard et le flûtiste feraient ensemble leur partie; bouquet de violettes et de pensées au pastel, présent d'un grand artiste ami, mort depuis, seul fragment survivant d'une vie disparue sans laisser de traces, résumant un grand talent et une longue amitié, rappelant son regard attentif et doux, sa belle main grasse et triste pendant qu'il peignait; incohérent et joli désordre des cadeaux de fidèles, qui ont suivi partout la maîtresse de la maison et ont fini par prendre l'empreinte et la fixité d'un trait de caractère, d'une ligne de la destinée; profusion de bouquets de fleurs, de boîtes de chocolat qui systématisait ici comme là-bas son épanouissement suivant un mode de floraison identique; interpolation curieuse des objets singuliers et superflus qui ont encore l'air de sortir de la boîte où ils ont été offerts et qui restent toute la vie ce qu'ils ont été d'abord, des cadeaux du Premier Janvier; tous ces objets enfin qu'on ne saurait isoler des autres, mais qui pour Brichot, vieil habitué des fêtes des Verdurin, avaient cette patine, ce velouté des choses auxquelles, leur donnant une sorte de profondeur, vient s'ajouter leur double spirituel; tout cela éparpillait, faisait chanter devant lui comme autant de touches sonores qui éveillaient dans son cœur des ressemblances aimées, des réminiscences confuses qui, à même le salon tout actuel qu'elles marquetaient çà et là, découpaient, délimitaient, comme fait par un beau jour un cadre de soleil sectionnant l'atmosphère, les meubles et les tapis, et la poursuivant d'un coussin à un porte-bouquets, d'un tabouret au relent d'un parfum, d'un mode d'éclairage à une prédominance de couleurs, sculptaient, évoquaient, spiritualisaient, faisaient vivre une forme qui était comme la figure idéale, immanente à leurs logis successifs, du salon des Verdurin. «Nous» allons tâcher, me dit Brichot à l'oreille, de mettre le Baron sur son sujet favori. Il y est prodigieux.» D'une part je désirais pouvoir tâcher d'obtenir de M. de Charlus les renseignements relatifs à la venue de Mlle Vinteuil et de son amie. D'autre part, je ne voulais pas laisser Albertine seule trop longtemps, non qu'elle pût (incertaine de l'instant de mon retour d'ailleurs à des heures pareilles où une visite venue pour elle ou bien une sortie d'elle eussent été trop remarquées) faire un mauvais usage de mon absence) mais pour qu'elle ne la trouvât pas trop prolongée. Aussi dis-je à Brichot et à M. de Charlus que je ne les suivais pas pour longtemps. «Venez tout de même, me dit le Baron, dont l'excitation mondaine commençait à tomber, mais qui éprouvait ce besoin de prolonger, de faire durer les entretiens, que j'avais déjà remarqué chez la Duchesse de Guermantes aussi bien que chez lui, et qui, tout en étant particulier à cette famille, s'étend, plus généralement à tous ceux qui, n'offrant à leur intelligence d'autre réalisation que la conversation, c'est-à-dire une réalisation imparfaite, restent inassouvis même après des heures passées ensemble et se suspendent de plus en plus avidement à l'interlocuteur épuisé, dont ils réclament, par erreur, une satiété que les plaisirs sociaux sont impuissants à donner. «Venez, reprit-il, n'est-ce pas, voilà le moment agréable des fêtes, le moment où tous les invités sont partis, l'heure de Doña Sol; espérons que celle-ci finira moins tristement. Malheureusement vous êtes pressé, pressé probablement d'aller faire des choses que vous feriez mieux de ne pas faire. Tout le monde est toujours pressé, et on part au moment où on devrait arriver. Nous sommes là comme les philosophes de Couture, ce serait le moment de récapituler la soirée, de faire ce qu'on appelle en style militaire la critique des opérations. On demanderait à Mme Verdurin de nous faire apporter un petit souper auquel on aurait soin do ne pas l'inviter, et on prierait Charlie—toujours Hernani—de jouer pour nous seuls le sublime adagio, Est-ce assez beau cet adagio! Mais où est-il le jeune violoniste, je voudrais, pourtant le féliciter, c'est le moment des attendrissements et des embrassades. Avouez Brichot qu'ils ont joué comme des Dieux, Morel surtout. Avez-vous remarqué le moment où la mèche se détache? Ah! bien alors, mon cher, vous n'avez rien vu. On a eu un fa dièze qui peut faire mourir de jalousie Enesco, Capet et Thibaut; j'ai beau être très calme, je vous avoue qu'à une sonorité pareille, j'avais le cœur tellement serré que je retenais mes sanglots. La salle haletait; Brichot, mon cher, s'écria le Baron en secouant violemment l'universitaire par le bras, c'était sublime. Seul le jeune Charlie gardait une immobilité de pierre, on ne le voyait même pas respirer, il avait l'air d'être comme ces choses du monde inanimé dont parle Théodore Rousseau, qui font penser, mais ne pensent pas. Et alors, tout d'un coup, s'écria M. de Charlus avec emphase et eu mimant comme un coup de théâtre, alors... la Mèche! Et pendant ce temps là, gracieuse petite contredanse de l'allegro vivace. Vous savez, cette mèche a été le signe de la révélation, même pour les plus obtus. La princesse de Taormine, sourde jusque-là, car il n'est pas pire sourdes que celles qui ont des oreilles pour ne pas entendre, la Princesse de Taormine, devant l'évidence de la mèche miraculeuse, a compris que c'était de la musique et qu'on ne jouerait pas au poker. Oh! ça a été un moment bien solennel.» «Pardonnez-moi, Monsieur, de vous interrompre dis-je, à M. de Charlus pour l'amener au sujet qui m'intéressait, vous me disiez que la fille de l'auteur devait venir. Cela m'aurait beaucoup intéressé. Est-ce que vous êtes certain qu'on comptait sur elle?» «Ah! je ne sais, pas.» M. de Charlus obéissait ainsi, peut-être sans le vouloir, à cette consigne universelle qu'on a de ne pas renseigner les jaloux, soit pour se montrer absurdement «bon camarade», par point, d'honneur, et la détestât-on, envers celle qui l'excite, soit par méchanceté pour elle en devinant que la jalousie ne ferait que redoubler l'amour, soit par ce besoin d'être désagréable aux autres qui consiste â dire la vérité à la plupart des hommes, mais aux jaloux à la leur taire, l'ignorance augmentant leur supplice, du moins à ce qu'on se figure, et pour faire de la peine aux gens on se guide d'après ce qu'on croit soi-même, peut-être à tort, le plus douloureux. «Vous savez, reprit-il, ici, c'est un peu la maison des exagérations, ce sont des gens charmants, mais enfin on aime bien amorcer, des célébrités d'un genre ou d'un autre. Mais vous n'avez pas l'air bien et vous, allez avoir froid dans cette pièce si humide, dit-il en poussant près de moi une chaise. Puisque vous êtes souffrant, il faut faire attention, je vais aller vous chercher votre pelure. Non, n'y allez pas vous-même, vous vous perdrez et vous aurez froid. Voilà comme on fait des imprudences, vous, n'avez pourtant pas quatre ans, il vous faudrait une vieille bonne comme moi pour vous soigner.» «Ne vous dérangez pas, Baron, j'y vais,» dit Brichot, qui s'éloigna aussitôt ne se rendant peut-être pas exactement compte de l'amitié très vive que M. de Charlus avait pour moi et des rémissions charmantes de simplicité et de dévouement que comportaient ses crises délirantes de grandeur et de persécution, il avait craint que M. de Charlus, que Mme Verdurin avait confié comme un prisonnier à sa vigilance, eût cherché simplement, sous le prétexte de demander mon par-dessus, à rejoindre Morel et fît manquer ainsi le plan de la patronne.

Cependant Ski s'était assis au piano où personne ne lui avait demandé de se mettre et se composant—avec un froncement souriant des sourcils, un regard lointain et une légère grimace de la bouche—ce qu'il croyait être un air artiste, insistait auprès de Morel pour que celui-ci jouât quelque chose de Bizet. «Comment, vous n'aimez pas cela, ce côté gosse de la musique de Bizet. Mais, mon cher, dit-il avec ce roulement d'r qui lui était particulier, c'est ravissant.» Morel qui n'aimait pas Bizet, le déclara avec exagération et (comme il passait dans le petit clan pour avoir, ce qui était vraiment incroyable, de l'esprit), Ski, feignant de prendre les diatribes du violoniste pour des paradoxes, se mit à rire. Son rire n'était pas, comme celui de M. Verdurin, l'étouffement d'un fumeur. Ski prenait d'abord un air fin, puis laissait échapper comme malgré lui un seul son de rire, comme un premier appel de cloches, suivi d'un silence où le regard fin semblait examiner à bon escient la drôlerie de ce qu'on disait, puis une seconde cloche de rire s'ébranlait et c'était bientôt un hilare angélus.

Je dis à M. de Charlus mon regret que M. Brichot se fût dérangé. «Mais non, il est très content, il vous aime beaucoup, tout le monde vous aime beaucoup. On disait l'autre jour: mais on ne le voit plus, il s'isole! D'ailleurs c'est un si brave homme que Brichot», continua M. de Charlus qui ne se doutait sains doute pas en, voyant la i manière affectueuse et franche dont lui parlait le professeur de Morale, qu'en son absence, il ne se gênait pas pour dauber sur lui. «C'est un homme d'une grande'valeur, qui sait énormément et, cela ne l'a pas racorni, n'a pas fait de lui un rat de bibliothèque comme tant d'autres qui sentent l'encre. Il a gardé une largeur de vues, une tolérance, rares chez ses, pareils. Parfois en voyant comme il comprend la vie, comme il sait rendre à chacun avec grâce ce qui lui est dû, on se demande où un simple petit professeur de Sorbonne, un ancien régent de collège a pu apprendre tout cela. J'en suis moi-même étonné.» Je l'étais davantage en voyant la conversation de ce Brichot, que le moins raffiné des convives de Mme de Guermantes eût trouvé si bête et si lourd, plaire, au plus difficile de tous, M. de Charlus. Mais, à ce résultat avaient, collaboré, entre autres influences, distinctes d'ailleurs, celles en vertu desquelles Swann, d'une part, s'était plu si longtemps dans le petit clan, quand il était amoureux d'Odette, et d'autre part, lorsqu'il fut marié, trouva, agréable Mme Bontemps qui feignant d'adorer le ménage Swann, venait, tout le temps voir la femme et se délectait aux histoires du mari. Comme un écrivain donne, la palme de l'intelligence, non pas à l'homme le plus intelligent, mais au viveur faisant une réflexion hardie et tolérante sur la passion d'un homme pour une femme, réflexion qui fait que la maîtresse bas-bleu de l'écrivain s'accorde avec lui pour trouver que de tous les gens qui viennent chez elle le moins bête est encore ce vieux beau, qui a l'expérience des choses de l'amour, de même M. de Charlus trouvait plus intelligent que, ses autres amis, Brichot, qui non seulement était aimable pour Morel, mais cueillait à propos dans les philosophes grecs, les poètes latins, les conteurs orientaux, des textes qui décoraient le goût du Baron d'un florilège étrange et charmant. Mi de Charlus était arrivé à cet âge où un Victor Hugo aime à s'entourer surtout de Vacqueries et de Meurices. Il préférait à tous, ceux qui admettaient son point de vue sur la vie. «Je le vois beaucoup, ajouta-t-il d'une voix piaillante et cadencée, sans qu'un mouvement de ses lèvres fît bouger son masque grave et enfariné sur lequel étaient à dessein abaissées ses paupières d'ecclésiastique. Je vais à ses cours, cette atmosphère de quartier latin me change, il y a une adolescence studieuse, pensante, de jeunes bourgeois plus intelligents, plus instruits que n'étaient, dans un autre milieu, mes camarades. C'est autre chose, que vous connaissez probablement mieux que moi, ce sont de jeunes bourgeois», dit-il en détachant le mot qu'il fit précéder de plusieurs b, et en le soulignant par une sorte d'habitude d'élocution, correspondant elle-même à un goût des nuances dans le passé, qui lui était propre, mais peut-être aussi pour ne pas résister au plaisir de me témoigner quelque insolence. Celle-ci ne diminua en rien la grande et affectueuse pitié que m'inspirait M. de Charlus (depuis que Mme Verdurin avait dévoilé son dessein devant moi), m'amusa seulement, et, même en une circonstance où je ne me fusse pas senti pour lui tant de sympathie, ne m'eût pas froissé. Je tenais de ma grand'mère d'être dénué d'amour-propre à un degré qui ferait aisément manquer de dignité. Sans doute je ne m'en rendais guère compte et à force d'avoir entendu depuis le collège les plus estimés de mes camarades ne pas souffrir qu'on leur manquât, ne pas pardonner un mauvais procédé, j'avais fini par montrer dans mes paroles et dans mes actions une seconde nature qui était assez fière. Elle passait même pour l'être extrêmement, parce que, n'étant nullement peureux, j'avais facilement des duels, dont je diminuais pourtant le prestige moral, en m'en moquant moi-même, ce qui persuadait aisément qu'ils étaient ridicules, mais la nature que nous refoulons n'en habite pas moins en nous. C'est ainsi que parfois, si nous lisons le chef-d'œuvre nouveau d'un homme de génie, nous y retrouvons avec plaisir toutes celles de nos réflexions que nous avions méprisées, des gaietés, des tristesses que nous avions contenues, tout un monde de sentiments dédaignés par nous et dont le livre où nous le reconnaissons nous apprend subitement la valeur. J'avais fini par apprendre de l'expérience de la vie, qu'il était mal de sourire affectueusement quand quelqu'un se moquait de moi et de ne pas lui en vouloir. Mais cette absence d'amour-propre et de rancune, si j'avais cessé de l'exprimer jusqu'à en être arrivé à ignorer à peu près complètement qu'elle existât chez moi, n'en était pas moins le milieu vital primitif dans lequel je baignais. La colère et la méchanceté ne me venaient que de toute autre manière, par crises furieuses. De plus le sentiment de la justice m'était inconnu jusqu'à une complète absence de sens moral. J'étais au fond de mon cœur tout acquis à celui qui était le plus faible et qui était malheureux. Je n'avais aucune opinion sur la mesure dans laquelle le bien et le mal pouvaient être engagés dans les relations de Morel et de M. de Charlus, mais l'idée des souffrances qu'on préparait à M. dé Charlus m'était intolérable. J'aurais voulu le prévenir, ne savais comment le faire: «La vue de tout ce petit monde laborieux est fort plaisante pour un vieux trumeau comme moi. Je ne les connais pas,» ajouta-t-il en levant la main, d'un air de réserve,—pour me pas avoir l'air de se vanter, pour attester sa pureté et ne pas faire planer de soupçon sur celle des étudiants,—«mais ils sont très polis, ils vont souvent jusqu'à me garder une place comme je suis un très vieux monsieur. Mais si, mon cher, ne protestez pas, j'ai plus de quarante ans, dit le Baron, qui avait dépassé la soixantaine. Il fait un peu chaud dans cet amphithéâtre où parle Brichot, mais c'est toujours intéressant.» Quoique le Baron aimât mieux être mêlé à la jeunesse des écoles, voire bousculé par elle, quelquefois, pour lui épargner les longues attentes, Brichot le faisait entrer avec lui. Brichot avait beau être chez lui à la Sorbonne, au moment où l'appariteur chargé de chaînes le précédait et où s'avançait le maître admiré de la jeunesse, il ne pouvait retenir une certaine timidité, et tout en désirant profiter de cet instant où il se sentait si considérable pour témoigner de l'amabilité à Charlus, il était tout de même un peu gêné; pour que l'appariteur le laissât passer, il lui, disait, d'une voix factice et d'un air affairé: «Vous me suivez Baron, on vous placera», puis, sans plus s'occuper, de lui, pour faire son entrée, s'avançait seul allègrement dans le couloir. De chaque côté, une double haie de jeunes professeurs le saluait; Brichot, désireux de ne pas avoir l'air de poser pour ces jeunes gens aux yeux de qui il se savait un grand pontife, leur envoyait mille clins d'œil, mille hochements de tête de connivence, auxquels son souci de rester martial et bon Français, donnait l'air d'une sorte d'encouragement cordial d'un vieux grognard qui dit: «Nom de Dieu on saura se battre.» Puis les applaudissements des élèves éclataient, Brichot tirait parfois de cette présence de M. de Charlus à ses cours l'occasion de faire un plaisir, presque de rendre des politesses. Il disait à quelque parent, ou à quelqu'un de ses amis bourgeois: «Si cela pouvait amuser votre femme ou votre fille, je vous préviens que le Baron de Charlus, prince d'Agrigente, le descendant des Condé, assistera à mon cours. C'est un souvenir à garder que d'avoir vu un des derniers descendants de notre aristocratie qui ait du type.—Si elles sont là, elles le reconnaîtront à ce qu'il sera placé à côté de ma chaise. D'ailleurs ce sera le seul, un homme fort, avec des cheveux blancs, la moustache noire, et la médaille militaire.» «Ah! je vous remercie, disait le père.» Et quoique sa femme eût à faire, pour ne pas désobliger Brichot, il la forçait à aller à ce cours, tandis que la jeune fille, incommodée par la chaleur et la foule, dévorait pourtant curieusement des yeux le descendant de Condé, tout en s'étonnant qu'il ne portât pas de fraise et ressemblât aux hommes de nos jours. Lui cependant n'avait pas d'yeux pour elle, mais plus d'un étudiant qui ne savait pas qui il était, s'étonnait de son amabilité, devenait important et sec, et le Baron sortait plein de rêves et de mélancolie. «Pardonnez-moi de revenir à mes moutons, dis-je rapidement à M. de Charlus, en entendant le pas de Brichot, mais pourriez-vous me prévenir par un pneumatique si vous appreniez que Mlle Vinteuil ou son amie dussent venir à Paris, en me disant exactement la durée de leur séjour, et sans dire à personne que je vous l'ai demandé.» Je ne croyais plus guère qu'elle eût dû venir, mais je voulais ainsi me garer pour l'avenir. «Oui, je ferai ça pour vous, d'abord parce que je vous dois une grande reconnaissance. En acceptant pas autrefois ce que je vous étais proposé, vous m'avez, à vos dépens, rendu un immense service, vous m'avez laissé ma liberté. Il est vrai que je l'ai abdiquée d'une autre manière, ajouta-t-il d'un ton mélancolique où perçoit le désir de faire des confidences; il y a là ce que je considère toujours comme le fait majeur, toute une réunion de circonstances que vous avez négligé de faire tourner à votre profit, peut-être parce que la destinée vous a averti à cette minute précise de ne pas contrarier ma Voie. Car toujours l'homme s'agite et Dieu le mène. Qui sait si le jour où nous sommes sortis ensemble de chez Mme de Villeparisis, vous aviez accepté, peut-être bien des choses qui se sont passées depuis, n'auraient jamais eu lieu.» Embarrassé, je fis dériver la conversation en m'emparant, du nom de Mme de Villeparisis et je cherchai à savoir de lui, si qualifié à tous égards, pour quelles raisons Mme de Villeparisis semblait tenue à l'écart par le monde aristocratique. Non seulement il ne me donna pas la solution de ce petit problème mondain, mais il ne me parut même pas le connaître. Je compris alors que la situation de Mme de Villeparisis, si elle devait plus tard paraître grande à la postérité, et même du vivant de la Marquise, à l'ignorante roture, n'avait, pas paru moins grande tout à fait à l'autre extrémité du monde, à celle qui touchait Mme de Villeparisis, aux Guermantes. C'était leur tante, ils voyaient surtout la naissance, les alliances, l'importance gardée dans leur famille par l'ascendant sur telle ou telle belle-sœur. Ils voyaient cela moins côté monde que côté famille, Or celui-ci était plus brillant pour Mme de Villeparisis que je n'avais cru. J'avais été frappé en apprenant que le nom de Villeparisis était faux. Mais il est d'autres exemples de grandes dames ayant fait un mariage inégal et ayant gardé une situation prépondérante. M. de Charlus commença par m'apprendre que Mme de Villeparisis était la nièce de la fameuse Duchesse de ***, la personne la plus célèbre de la grande aristocratie pendant la monarchie de Juillet, mais qui n'avait pas voulu fréquenter le Roi Citoyen et sa famille. J'avais tant désiré avoir des récits sur cette Duchesse! Et Mme de Villeparisis, la bonne Mme de Villeparisis, aux joues qui me représentaient des joues de bourgeoise, Mme de Villeparisis qui m'envoyait tant de cadeaux et que j'aurais si facilement pu voir tous les jours, Mme de Villeparisis était sa nièce élevée par elle, chez elle, à l'Hôtel de ***. «Elle demandait au Duc de Doudeauville, me dit M. de Charlus, en parlant des trois sœurs, laquelle des trois sœurs préférez-vous?» Et Doudeauville ayant dit: «Mme de Villeparisis», la Duchesse de *** lui répondit «cochon!» Car la Duchesse était très spirituelle», dit M. de Charlus en donnant au mot l'importance et la prononciation d'usage chez les Guermantes. Qu'il trouvât d'ailleurs que le mot fut si «spirituel», je ne m'en étonnai pas, ayant, dans bien d'autres occasions, remarqué la tendance centrifuge, objective des hommes qui les pousse à abdiquer, quand ils goûtent l'esprit des autres, les sévérités qu'ils auraient pour le leur, et à observer, à noter précieusement, ce qu'ils dédaigneraient de créer. «Mais qu'est-ce qu'il a, c'est mon pardessus qu'il apporte, dit-il en voyant que Brichot avait si longtemps cherché pour un tel résultat. J'aurais mieux fait d'y aller moi-même. Enfin vous allez le mettre sur vos épaules. Savez-vous que c'est très compromettant, mon cher, c'est comme de boire dans le même verre, je saurai vos-pensées. Mais non, pas comme ça, voyons, laissez-moi faire», et tout en me mettant son paletot, il me le collait contre les épaules, me le montait le long du cou, relevait le collet de sa main frôlait mon menton, en s'excusant.—«À son âge, ça ne sait pas mettre une couverture, il faut le bichonner, j'ai manqué ma vocation, Brichot, j'étais né pour être bonne d'enfants». Je voulais m'en aller, mais M. de Charlus ayant manifesté l'intention d'aller chercher Morel, Brichot nous retint tous les deux. D'ailleurs la certitude qu'à la maison je retrouverais Albertine, certitude égale à celle que dans l'après-midi j'avais qu'Albertine rentrât du Trocadéro, me donnait en ce moment aussi peu d'impatience de la voir que j'avais eu le même jour tandis que j'étais assis au piano, après que Françoise m'eût téléphoné. Et c'est ce calme qui me permit chaque fois qu'au cours de cette conversation je voulus me lever, d'obéir à l'injonction de Brichot qui craignait que mon départ empêchât Charlus de rester jusqu'au moment où Mme Verdurin viendrait nous appeler. «Voyons, dit-il au Baron, restez un peu avec-nous, vous lui donnerez l'accolade tout à l'heure», ajouta Brichot en fixant sur moi son œil presque mort auquel les nombreuses opérations qu'il avait subies avait fait recouvrer un peu de vie, mais qui n'avait plus pourtant la mobilité nécessaire à l'expression oblique de la malignité. «L'accolade, est-il bête! s'écria le Baron d'un ton aigu et ravi. Mon cher, je vous dis qu'il se croit toujours à une distribution de prix, il rêve de ses petits élèves. Je me demande s'il ne couche pas avec.»—«Vous désirez voir Mlle Vinteuil, me dit Brichot, qui avait entendu la fin de notre conversation. Je vous promets de vous avertir si elle vient, je le saurai par Verdurin», car il prévoyait sans doute que le Baron risquait fort d'être de façon imminente exclu du petit clan. «Eh bien, vous me croyez donc moins bien que vous avec Mme Verdurin, dit M. de Charlus, pour être rensigné sur la venue de ces personnes d'une terrible réputation. Vous savez que c'est archi-connu. Mme Verdurin a tort de les laisser venir, c'est bon pour les milieux interlopes. Elles sont amies de toute une bande terrible. Tout ça doit se réunir dans des endroits affreux.» À chacune de ces paroles, ma souffrance s'accroissait d'une souffrance nouvelle, changeant de forme. «Certes non pas, je ne me crois pas mieux que vous avec Mme Verdurin, proclama Brichot en ponctuant les mots», car il craignait d'avoir éveillé les soupçons du Baron. Et comme il voyait que je voulais prendre congé, voulant me retenir par l'appât du divertissement promis: «Il y a une chose à quoi le Baron me semble ne pas avoir songé quand il parle de la réputation de ces deux dames, c'est qu'une réputation peut être tout à la fois épouvantable et imméritée. Aussi par exemple, dans la série plus notoire que j'appellerai parallèle, il est certain que les erreurs judiciaires sont nombreuses et que l'histoire a enregistré des arrêts de condamnation pour sodomie flétrissant des hommes illustres qui en étaient tout à fait innocents. La récente découverte d'un grand amour de Michel-Ange pour une femme est un fait nouveau qui mériterait à l'ami de Léon X le bénéfice d'une instance en révision posthume. L'affaire Michel-Ange me semble tout indiquée pour passionner les snobs et mobiliser la Villette, quand une autre affaire où l'anarchie fut bien portée et devint le péché è la mode de nos bons dilettantes, mais dont il n'est point permis de prononcer le nom par crainte de querelles, aura fini son temps.» Depuis que Brichot avait commencé à parler des réputations masculines, M. de Charlus avait trahi dans tout, son visage le genre particulier d'impatience qu'on voit à un expert médical ou militaire quand des gens du monde qui n'y connaissent rien se mettent à dire des bêtises sur des points de thérapeutique ou de stratégie. «Vous ne savez pas le premier mot des choses dont vous parlez, finit-il par dire à Brichot. Citez-moi une seule réputation imméritée. Dites des noms. Oui, je connais tout, riposta violemment M, de Charlus à une interruption timide de Brichot, les gens qui ont fait cela autrefois par curiosité, ou par affection unique pour un ami mort et celui qui, craignant de s'être trop avancé si vous lui parlez de la beauté d'un homme, vous répond que c'est du chinois pour lui, qu'il ne sait pas plus distinguer un homme beau d'un laid, qu'entre deux moteurs d'auto, comme la mécanique n'est pas dans ses cordes. Tout cela c'est des blagues. Mon Dieu, remarquez, je ne veux pas dire qu'une réputation mauvaise (ou ce qu'il est convenu d'appeler ainsi) et injustifiée soit une chose absolument impossible. C'est tellement exceptionnel, tellement rare, que pratiquement cela n'existe pas. Cependant moi qui suis un curieux, un fureteur, j'en ai connu et qui n'étaient pas des mythes. Oui, au cours de ma vie, j'ai constaté (j'entends scientifiquement constaté, je ne me paie pas de mots) deux réputations injustifiées. Elles s'établissent d'habitude grâce à une similitude de noms, ou d'après certains signes extérieurs, l'abondance des bagues par exemple, que les gens incompétents s'imaginent absolument être caractéristiques de ce que vous dites, comme ils croient qu'un paysan ne dit pas deux mots sans ajouter: jarnignié, ou un anglais: goddam. C'est de la conversation pour théâtre des boulevards. Ce qui vous étonnera, c'est que les réputations injustifiées sont les plus établies aux yeux du public. Vous-même, Brichot, qui mettriez votre main au feu de la vertu de tel ou tel homme qui vient ici et que les renseignés connaissent comme le loup blanc, vous devez croire comme tout le monde à ce qu'on dit de tel homme en vue qui incarne ces goûts-là pour la masse, alors qu'il n'en est pas pour deux sous. Je dis pour deux sous, parce que si nous y mettions vingt-cinq louis nous verrions le nombre des petits saints diminuer jusqu'à zéro. Sans cela le taux des saints, si vous voyez de la sainteté là dedans, se tient en règle générale entre 3 et 4 sur 10.» Si Brichot avait transposé dans le sexe masculin la question des mauvaises réputations, à mon tour et inversement c'est au sexe féminin et en pensant à Albertine, que je reportais les paroles de M. de Charlus. J'étais épouvanté par la statistique, même en tenant compte qu'il devait enfler les chiffres au gré de ce qu'il souhaitait, et aussi d'après les rapports d'êtres cancaniers, peut-être menteurs, en tous cas trompés par leur propre désir qui, s'ajoutant à celui de M. de Charlus, faussait sans doute les calculs du Baron. «Trois sur dix, s'écria Brichot! En renversant la proportion, j'aurais eu encore à multiplier par cent le nombre des coupables. S'il est celui que vous dites, Baron, et si vous ne vous trompez pas, confessons alors que vous êtes un de ces rares voyants d'une vérité que personne ne soupçonnait autour d'eux. C'est ainsi que Barrés a fait, sur la corruption parlementaire, des découvertes qui ont été vérifiées après coup, comme l'existence de la planète de Leverrier. Mme Verdurin citerait de préférence des hommes que j'aime mieux ne pas nommer et qui ont deviné au Bureau de Renseignements, dans l'État-Major, des agissements, inspirés, je le crois, par un zèle patriotique, mais qu'enfin je n'imaginais pas. Sur la franc-maçonnerie, l'espionnage allemand, la morphinomanie, Léon Daudet écrit au jour le jour un prodigieux conte de fées qui se trouve être la réalité même. Trois sur dix!» reprit Brichot stupéfait. Il est vrai de dire que M. de Charlus taxait d'inversion la grande majorité de ses contemporains, en exceptant toutefois les hommes avec qui il avait eu des relations et dont, pour peu qu'elles eussent été mêlées d'un peu de romanesque, le cas lui paraissait plus complexe. C'est ainsi qu'on voit des viveurs, ne croyant pas à l'honneur des femmes, en rendre un peu seulement à telle qui fut leur maîtresse et dont ils protestent sincèrement et d'un air mystérieux: «Mais non, vous vous trompez, ce n'est pas une fille.» Cette estime inattendue leur est dictée, partie par leur amour-propre, pour qui il est plus flatteur que de telles faveurs aient été réservées à eux seuls, partie par leur naïveté qui gobe aisément tout ce que leur maîtresse a voulu leur faire croire, partie par ce sentiment de la vie qui fait que, dès qu'on s'approche des êtres, des existences, les étiquettes et les compartiments faits d'avance sont trop simples. «Trois sur dix! mais prenez-y garde, moins heureux que ces historiens que l'avenir ratifiera, Baron, si vous vouliez présenter à la postérité le tableau que vous nous dites, elle pourrait la trouver mauvaise. Elle ne juge que sur pièces et voudrait prendre connaissance de votre dossier. Or aucun document ne venant authentiquer ce genre de phénomènes collectifs que les seuls renseignés sont trop intéressés à laisser dans l'ombre, on s'indignerait fort dans le camp des belles âmes et vous passeriez tout net pour un calomniateur ou pour un fol. Après avoir, au concours des élégances, obtenu le maximum et le principat sur cette terre, vous connaîtriez les tristesses d'un blackboulage d'outre-tombe. Ça n'en vaut pas le coup, comme dit, Dieu me pardonne! notre Bossuet.» «Je ne travaille pas pour l'histoire, répondit M. de Charlus, la vie me suffit, elle est bien assez intéressante, comme disait le pauvre Swann.» «Comment? Vous avez connu Swann, Baron, mais je ne savais pas. Est-ce, qu'il avait ces goûts-là, demanda Brichot d'un air inquiet?» «Mais est-il grossier! Vous croyez donc que je ne connais que des gens comme ça. Mais non, je ne crois pas», dit Charlus les yeux baissés et cherchant à peser le pour et le contre. Et pensant que puisqu'il s'agissait de Swann dont les tendances si opposées avaient été toujours connues, un demi-aveu ne pouvait qu'être inoffensif pour celui qu'il visait et flatteur pour celui qui le laissait échapper dans une insinuation: «Je ne dis pas qu'autrefois au collège, une fois par hasard», dit le Baron comme, malgré lui et comme s'il pensait tout haut, puis se reprenant: «Mais il y a deux cents ans, comment voulez-vous que je me rappelle, vous m'embêtez», conclut-il en riant. «En tous cas il n'était pas joli, joli!» dit Brichot, lequel, affreux, se croyait bien et trouvait facilement les autres laids. «Taisez-vous, dit le Baron, vous ne savez pas ce que vous dites, dans ce temps-là il avait un teint de pêche et, ajouta-t-il en mettant chaque syllabe sur une autre note, il était joli comme les amours. Du reste il était resté charmant. Il a été follement aimé des femmes.» «Mais est-ce que vous avez connu la sienne?» «Mais, voyons, c'est par moi qu'il l'a connue. Je l'avais trouvée charmante dans son demi-travesti un soir qu'elle jouait Miss Sacripant; j'étais avec des camarades de club, nous avions tous ramené une femme et, bien que je n'eusse envie que de dormir, les mauvaises langues avaient prétendu, car c'est affreux ce que le monde est méchant, que j'avais couché avec Odette. Seulement elle en avait profité pour venir m'embêter, et j'avais cru m'en débarrasser en la présentant à Swann. De ce jour-là elle ne cessa plus de me cramponner, elle ne savait pas un mot d'orthographe, c'est moi qui faisais ses lettres. Et puis c'est moi qui ensuite ai été chargé de la promener. Voilà, mon enfant, ce que c'est que d'avoir une bonne réputation, vous voyez. Du reste je ne la méritais qu'à moitié. Elle me forçait à lui faire faire des parties terribles, à cinq, à six.» Et les amants qu'avait eus successivement Odette, (elle avait été avec un tel, puis avec un pauvre Swann, aveuglé par la jalousie et par l'amour tel, ces hommes dont pas un seul n'avait été deviné par le tour à tour, supputant les chances et croyant aux serments plus affirmatifs qu'une contradiction qui échappe à la coupable, contradiction bien plus insaisissable, et pourtant bien plus significative, et dont le jaloux pourrait se prévaloir, plus logiquement que de renseignements qu'il prétend faussement avoir eus, pour inquiéter sa maîtresse) ces amants, M. de Charlus se mit à les énumérer avec autant de certitude que s'il avait récité la liste des Rois de France. Et en effet le jaloux est, comme les contemporains, trop près, il ne sait rien, et c'est pour les étrangers que le comique des adultères prend la précision de l'histoire, et s'allonge en listes d'ailleurs indifférentes et qui ne deviennent tristes que pour un autre jaloux, comme j'étais, qui ne peut s'empêcher de comparer son cas à celui dont il entend parler et qui se demande si, pour la femme dont il doute, une liste aussi illustre n'existe pas. Mais il n'en peut rien savoir, c'est comme une conspiration universelle, une brimade à laquelle tous participent cruellement et qui consiste, tandis que son amie va de l'un à l'autre, à lui tenir sur les yeux un bandeau qu'il fait perpétuellement effort pour arracher sans y réussir, car tout le monde le tient aveuglé, le malheureux, les êtres bons par bonté, les êtres méchants par méchanceté, les êtres grossiers par goût des vilaines farces, les êtres bien élevés par politesse et bonne éducation, et tous par une de ces conventions qu'on appelle principe. «Mais est-ce que Swann a jamais su que vous aviez eu ses faveurs?» «Mais voyons, quelle horreur! Raconter cela à Charles! C'est à faire dresser les cheveux sur la tête. Mais mon cher, il m'aurait tué tout simplement, il était jaloux comme un tigre. Pas plus que je n'ai avoué à Odette, à qui ça aurait du reste été bien égal, que... allons ne me faites pas dire de bêtises. Et le plus fort c'est que c'est elle qui lui a tiré des coups de revolver que j'ai failli recevoir. Ah! j'ai eu de l'agrément avec ce ménage-là; et naturellement c'est moi qui ai été obligé d'être son témoin contre d'Osmond qui ne me l'a jamais pardonné. D'Osmond avait enlevé Odette et Swann, pour se consoler, avait pris pour maîtresse, ou fausse maîtresse, la sœur d'Odette. Enfin vous n'allez pas commencer à me faire raconter l'histoire de Swann, nous en aurions pour dix ans, vous comprenez, je connais ça comme personne. C'était moi qui sortais Odette quand elle ne voulait pas voir Charles. Cela m'embêtait d'autant plus que j'ai un très proche parent qui porte le nom de Crécy, sans y avoir naturellement aucune espèce de droit, mais qu'enfin cela ne charmait pas. Car elle se faisait appeler Odette de Crécy et le pouvait parfaitement, étant seulement séparée d'un Crécy dont elle était la femme, très authentique celui-là, un monsieur très bien qu'elle avait ratissé jusqu'au dernier centime. Mais voyons, pourquoi me faire parler de ce Crécy, je vous ai vu avec lui dans le tortillard, vous lui donniez des dîners à Balbec. Il devait en avoir besoin, le pauvre, il vivait, d'une toute petite pension que lui faisait Swann; je me doute bien que, depuis la mort de mon ami, cette rente a dû cesser complètement d'être payée. Ce que je ne comprends pas, me dit M. de Charlus, c'est que, puisque vous avez été souvent chez Charles, vous n'ayez pas désiré tout à l'heure que je vous présente à la Reine de Naples. En somme je vois que vous ne vous intéressez pas aux personnes en tant que curiosités, et cela m'étonne toujours de quelqu'un qui a connu Swann, chez qui ce genre d'intérêt était si développé, au point qu'on ne peut pas dire si c'est moi qui ai été à cet égard son initiateur ou lui le mien. Cela m'étonne autant que si je voyais quelqu'un avoir connu Whistler et ne pas savoir ce que c'est que le goût. Mon Dieu, c'est surtout pour Morel que c'était important de la connaître, il le désirait du reste passionnément, car il est tout ce qu'il y a de plus intelligent. C'est ennuyeux qu'elle soit partie. Mais enfin je ferai la conjonction ces jours-ci. C'est immanquable qu'il la connaisse. Le seul obstacle possible serait si elle mourait demain. Or il est à espérer que cela n'arrivera pas.» Tout à coup Brichot, comme il était resté sous le coup de la proportion de «trois sur dix» que lui avait révélée M. de Charlus, Brichot, qui n'avait pas cessé de poursuivre son idée, avec une brusquerie qui rappelait celle d'un juge d'instruction voulant faire avouer un accusé, mais qui en réalité était le résultat du désir qu'avait le professeur de paraître perspicace et du trouble qu'il éprouvait à lancer une accusation si grave: «Est-ce que Ski n'est pas comme cela?» demanda-t-il à M. de Charlus d'un air sombre. Pour faire admirer ses prétendus dons d'intuition, il avait choisi Ski, se disant que puisqu'il n'y avait que 3 innocents sur 10, il risquait peu de se tromper en nommant Ski qui lui semblait un peu bizarre, avait des insomnies, se parfumait, bref était en dehors de la normale. «Mais pas du tout, s'écria le Baron avec une ironie amère, dogmatique et exaspérée. Ce que vous dites est d'un faux, d'un absurde, d'un à côté. Ski est justement cela pour les gens qui n'y connaissent rien; s'il l'était, il n'en aurait pas tellement l'air, ceci soit dit sans aucune intention de critique, car il a du charme et je lui trouve même quelque chose de très attachant.» «Mais dites-nous donc quelques noms,» reprit Brichot avec insistance. M. de Charlus se redressa d'un air de morgue: «Ah! mon cher, moi vous savez que je vis dans l'abstrait, tout cela ne m'intéresse qu'à un point de vue transcendantal», répondit-il avec la susceptibilité ombrageuse particulière à ses pareils, et l'affectation de grandiloquence qui caractérisait sa conversation. «Moi, vous comprenez, il n'y a que les généralités qui m'intéressent, je vous parle de cela comme de la loi de la pesanteur.» Mais ces moments de réaction agacée où le Baron cherchait à cacher sa vraie vie duraient bien peu auprès des heures de progression continue où il la faisait deviner, l'étalait avec une complaisance agaçante, le besoin de la confidence étant chez lui plus fort que la crainte de la divulgation, «Ce que je voulais dire, reprit-il, c'est que pour une mauvaise réputation qui est injustifiée, il y en a des centaines de bonnes qui ne le sont pas moins. Évidemment le nombre de ceux qui ne les méritent pas varie selon que vous vous en rapportez aux dires de leurs pareils ou des autres. Et il est vrai que si la malveillance de ces derniers est limitée par la trop grande difficulté qu'ils auraient à croire un vice aussi horrible pour eux que le vol ou l'assassinat pratiqué par des gens dont ils connaissent la délicatesse et le cœur, la malveillance des premiers est exagérément stimulée par le désir de croire, comment dirais-je, accessibles, des gens qui leur plaisent, par des renseignements que leur ont donnés des gens qu'a trompé un semblable désir, enfin par l'écart même où ils sont généralement tenus. J'ai vu un homme, assez mal vu à cause de ce goût, dire qu'il supposait qu'un certain homme du monde avait le même. Et sa seule raison de le croire est que cet homme du monde avait été aimable avec lui! Autant de raisons d'optimisme, dit naïvement le Baron, dans la supputation du nombre. Mais la vraie raison de l'écart énorme qu'il y a entre le nombre calculé par les profanes, et celui calculé par les initiés, vient du mystère dont ceux-ci entourent leurs agissements, afin de les cacher aux autres, qui, dépourvus d'aucun moyen d'information, seraient littéralement stupéfaits s'ils apprenaient seulement le quart de la vérité.» «Alors à notre époque, c'est comme chez les Grecs, dit Brichot.» «Mais comment, comme chez les Grecs? Vous vous figurez que cela n'a pas continué depuis. Regardez sous Louis XIV, le petit Vermandois, Molière, le Prince Louis de Baden, Brunswick, Charolais, Boufflers, le Grand Condé, le Duc de Brissac.» «Je vous arrête, je savais Monsieur, je savais Brissac par Saint-Simon, Vendôme naturellement et d'ailleurs bien d'autres, mais cette vieille peste de Saint-Simon parle souvent du grand Condé et du Prince Louis de Baden et jamais il ne le dit.» «C'est tout de même malheureux que ce soit à moi d'apprendre son histoire à professeur de Sorbonne. Mais, cher maître, vous êtes ignorant comme une carpe.» «Vous êtes dur, Baron, mais juste. Et, tenez, je vais vous faire plaisir, je me souviens maintenant d'une chanson de l'époque qu'on fit en latin macaronique sur certain orage qui surprit le grand Condé comme il descendait le Rhône en compagnie de son ami, le marquis de la Moussaye. Condé dit:

Carus Amicus Mussœus,
Ah! Deus bonus quod tempus
Landerirette
Imbre sumus perituri.

Et La Moussaye le rassure en lui disant: