Securæ sunt nostræ vilæ
Sumus enim Sodomitæ
I gne tantum perituri
Landeriri.»

«Je retire ce que j'ai dit, dit Charlus d'une voix aiguë et maniérée, vous êtes un puits de science, vous me l'écrirez n'est-ce pas, je veux garder cela dans mes archives de famille, puisque ma bisaïeule au troisième degré était la sœur de M. le Prince.» «Oui, mais, Baron, sur le Prince Louis de Baden je ne vois rien. Du reste, à cette époque-là, je crois qu'en général l'art militaire...» «Quelle bêtise, Vendôme, Villars, le Prince Eugène, le Prince de Conti, et si je vous parlais de tous les héros du Tonkin, du Maroc, et je parle des vraiment sublimes, et pieux, et «nouvelle génération», je vous étonnerais bien. Ah! j'en aurais à apprendre aux gens qui font des enquêtes sur la nouvelle génération qui a rejeté les vaines complications de ses aînés, dit M. Bourget! J'ai un petit ami là-bas, dont on parle beaucoup, qui a fait des choses admirables, mais enfin je ne veux pas être méchant, revenons au XVIIe siècle, vous savez que Saint-Simon dit du maréchal d'Huxelles—entre tant d'autres: «Voluptueux en débauches grecques dont il ne prenait pas la peine de se cacher il accrochait de jeunes officiers qu'il adomestiquait, outre de jeunes valets très bien bâtis et cela sans voile, à l'armée et à Strasbourg.» Vous avez probablement lu les lettres de Madame, les hommes ne l'appelaient que «Putain». Elle en parle assez clairement.» «Et elle était à bonne source pour savoir, avec son mari.» «C'est un personnage si intéressant que Madame, dit M. de Charlus. On pourrait faire d'après elle la synthèse lyrique de la «Femme d'une Tante». D'abord hommasse; généralement la femme d'une Tante est un homme, c'est ce qui lui rend si facile de lui faire des enfants. Puis Madame ne parle pas des vices de Monsieur, mais elle parle sans cesse de ce même vice chez les autres en femme renseignée et par ce pli que nous avons d'aimer à trouver dans les familles des autres les mêmes tares dont nous souffrons dans la nôtre, pour nous prouver à nous-même que cela n'a rien d'exceptionnel ni de déshonorant. Je vous disais que cela a été de tout temps comme cela. Cependant le nôtre se distingue tout spécialement à ce point de vue. Et malgré les exemples que j'empruntais au XVIIe siècle, si mon grand aïeul François C. de La Rochefoucauld vivait de notre temps, il pourrait en dire avec plus de raison encore que du sien, voyons, Brichot, aidez-moi: «Les vices sont de tous les temps; mais si des personnes que tout le monde connaît avaient paru dans les premiers siècles, parlerait-on présentement des prostitutions d'Héliogabale? Que tout le monde connaît me plaît beaucoup. Je vois que mon sagace parent connaissait «le boniment» de ses plus célèbres contemporains comme je connais celui des miens. Mais des gens comme cela, il n'y en a pas seulement davantage aujourd'hui. Ils ont aussi quelque chose de particulier.» Je vis que M. de Charlus allait nous dire de quelle façon ce genre de mœurs avait évolué. L'insistance avec laquelle M. de Charlus revenait toujours sur le sujet—à l'égard duquel d'ailleurs son intelligence, toujours exercée dans le même sens, possédait une certaine pénétration—avait quelque chose d'assez complexement pénible. Il était raseur comme un savant qui ne voit rien au-delà de sa spécialité, agaçant comme un renseigné qui tire vanité des secrets qu'il détient et brûle de divulguer, antipathique comme ceux qui, dès qu'il s'agit de leurs défauts, s'épanouissent sans s'apercevoir qu'ils déplaisent, assujetti comme un maniaque et irrésistiblement imprudent comme un coupable. Ces caractéristiques qui, dans certains moments, devenaient aussi saisissantes que celles qui marquent un fou ou un criminel, m'apportaient d'ailleurs un certain apaisement. Car leur faisant subir la transposition nécessaire pour pouvoir tirer d'elles des déductions à l'égard d'Albertine et me rappelant l'attitude de celle-ci avec Saint-Loup, avec moi, je me disais, si pénible que fût pour moi l'un de ces souvenirs, et si mélancolique l'autre, je me disais qu'ils semblaient exclure le genre de déformation si accusée, de spécialisation forcément exclusive, semblait-il, qui se dégageait avec tant de force de la conversation comme de la personne de M. de Charlus. Mais celui-ci, malheureusement, se hâta de ruiner ces raisons d'espérer, de la même manière qu'il me les avait fournies, c'est-à-dire sans le savoir. «Oui, dit-il, je n'ai plus vingt-cinq ans et j'ai déjà vu changer bien des choses autour de moi, je ne reconnais plus ni la société où les barrières sont rompues, où une cohue, sans élégance et sans décence, danse le tango jusque dans ma famille, ni les modes, ni la politique, ni les arts, ni la religion, ni rien. Mais j'avoue que ce qui a encore le plus changé, c'est ce que les Allemands appellent l'homosexualité. Mon Dieu, de mon temps, en mettant de côté les hommes qui détestaient les femmes, et ceux qui n'aimant qu'elles, ne faisaient autre chose que par intérêt, les homosexuels étaient de bons pères de famille et n'avaient guère de maîtresses que par couverture. J'aurais eu une fille à marier que c'est parmi eux que j'aurais cherché mon gendre si j'avais voulu être assuré qu'elle ne fût pas malheureuse. Hélas! tout est changé. Maintenant ils se recrutent aussi parmi les hommes qui sont les plus enragés pour les femmes. Je croyais avoir un certain flair, et quand je m'étais dit: sûrement non, n'avoir pas pu me tromper. Eh bien, j'en donne ma langue aux chats. Un de mes amis, qui est bien connu pour cela, avait un cocher que ma belle-sœur Oriane lui avait procuré, un garçon de Combray qui avait fait un peu tous les métiers, mais surtout celui de retrousseur de jupons, et que j'aurais juré aussi hostile que possible à ces choses-là. Il faisait le malheur de sa maîtresse en la trompant avec deux femmes qu'il adorait, sans compter les autres, une actrice et une fille de brasserie. Mon cousin le Prince de Guermantes, qui a justement l'intelligence agaçante des gens qui croient tout trop facilement, me dit un jour: «Mais pourquoi est-ce que X... ne couche pas avec son cocher? Qui sait si ça ne lui ferait pas plaisir à Théodore (c'est le nom du cocher) et s'il n'est même pas très piqué de voir que son patron ne lui fait pas d'avances.» Je ne pus m'empêcher d'imposer silence à Gilbert; j'étais énervé à la fois de cette prétendue perspicacité qui, quand elle s'exerce indistinctement, est un manque de perspicacité, et aussi de la malice cousue de fil blanc de mon cousin qui aurait voulu que notre ami X... essayât de se risquer sur la planche pour, si elle était viable, s'y avancer à son tour.» «Le Prince de Guermantes a donc ces goûts?» demanda Brichot avec un mélange d'étonnement et de malaise. «Mon Dieu, répondit M. de Charlus ravi, c'est tellement connu que je ne crois pas commettre une indiscrétion en vous disant que oui. Eh! bien, l'année suivante, j'allai à Balbec et là j'appris par un matelot qui m'emmenait quelquefois à la pêche, que mon Théodore, lequel, entre parenthèses, a pour sœur la femme de chambre d'une amie de Mme Verdurin, la Baronne Putbus, venait sur le port lever tantôt un matelot, tantôt un autre, avec un toupet d'enfer, pour aller faire un tour en barque et «autre chose itou». Ce fut à mon tour de demander si le patron, dans lequel j'avais reconnu le Monsieur qui à Balbec jouait aux cartes toute la journée avec sa maîtresse, et qui était le chef de la petite Société des quatre amis, était comme le Prince de Guermantes. «Mais, voyons, c'est connu de tout le monde, il ne s'en cache même pas.» «Mais il avait avec lui sa maîtresse.» «Eh! bien, qu'est-ce ça fait, sont-ils naïfs, ces enfants, me dit-il d'un ton paternel, sans se douter de la souffrance que j'extrayais de ses paroles en pensant à Albertine. Elle est charmante, sa maîtresse.» «Mais alors ses trois amis sont comme lui.» «Mais pas du tout, s'écria-t-il en se bouchant les oreilles comme si, en jouant d'un instrument, j'avais fait une fausse note. Voilà maintenant qu'il est à l'autre extrémité. Alors on n'a plus le droit d'avoir des amis? Ah! la jeunesse, ça confond tout. Il faudra refaire votre éducation, mon enfant. Or, reprit-il, j'avoue que ce cas, et j'en connais bien d'autres, si ouvert que je tâche de garder mon esprit à toutes les hardiesses, m'embarrasse. Je suis bien vieux jeu, mais je ne comprends pas, dit-il du ton d'un vieux gallican parlant de certaines formes d'ultramontanisme, d'un royaliste libéral parlant de l'Action Française ou d'un disciple de Claude Monet, des cubistes, je ne blâme pas ces novateurs, je les envie plutôt, je cherche a les comprendre, mais je n'y arrive pas. S'ils aiment tant la femme, pourquoi, et surtout dans ce monde ouvrier où c'est mal vu, où ils se cachent par amour-propre, ont-ils besoin de ce qu'ils appellent un môme? C'est que cela leur représente autre chose. Quoi?» «Qu'est-ce que la femme peut représenter d'autre à Albertine?» pensais-je, et c'était bien là en effet ma souffrance. «Décidément, Baron, dit Brichot, si jamais le Conseil des facultés propose d'ouvrir une chaire d'homosexualité, je vous fais proposer en première ligne. Ou plutôt non, un institut de psycho-physiologie spéciale vous conviendrait mieux. Et je vous vois surtout pourvu d'une chaire au Collège de France, vous permettant de vous livrer à des études personnelles dont vous livreriez les résultats, comme fait le professeur de tamoul ou de sanscrit devant le très petit nombre de personnes que cela intéresse. Vous auriez deux auditeurs et l'appariteur, soit dit sans vouloir jeter le plus léger soupçon sur notre corps d'huissiers que je crois insoupçonnable.» «Vous n'en savez rien, répliqua le Baron d'un ton dur et tranchant. D'ailleurs vous vous trompez en croyant que cela intéresse si peu de personnes. C'est tout le contraire.» Et sans se rendre compte de la contradiction qui existait entre la direction que prenait invariablement sa conversation et le reproche qu'il allait adresser aux autres: «C'est au contraire effrayant, dit-il à Brichot d'un air scandalisé et contrit, on ne parle plus que de cela. C'est une honte, mais c'est comme je vous le dis, mon cher! Il paraît qu'avant-hier, chez la Duchesse d'Agen, on n'a pas parlé d'autre chose pendant deux heures; vous pensez, si maintenant les femmes se mettent à parler de ça, c'est un véritable scandale! Ce qu'il y a de plus ignoble c'est qu'elles sont renseignées, ajouta-t-ii avec un feu et une énergie extraordinaires, par des pestes, de vrais salauds comme le petit Chatelleraut sur qui il y a plus à dire que sur personne, et qui leur racontent les histoires des autres. On m'a dit qu'il disait pis que pendre de moi, mais je n'en ai cure, je pense que la boue et les saletés jetées par un individu qui a failli être renvoyé du Jockey pour avoir truqué un jeu de cartes, ne peut retomber que sur lui. Je sais bien que si j'étais Jane d'Agen, je respecterais assez mon salon pour qu'on n'y traite pas des sujets pareils et qu'on ne traîne pas chez moi mes propres parents dans la fange. Mais il n'y a plus de société, plus de règles, plus de convenances, pas plus pour la conversation que pour la toilette. Ah! mon cher, c'est la fin du monde. Tout le monde est devenu si méchant. C'est à qui dira le plus de mal des autres. C'est une horreur.»

Lâche comme je l'étais déjà dans mon enfance à Combray quand je m'enfuyais pour ne pas voir offrir du cognac à mon grand-père, et les vains efforts de ma grand'mère le suppliant de ne pas le boire, je n'avais plus qu'une pensée, partir de chez les Verdurin avant que l'exécution de Charlus ait eu lieu. «Il faut absolument que je parte, dis-je à Brichot.» «Je vous suis, me dit-il, mais nous ne pouvons pas partir à l'anglaise. Allons dire au revoir à Mme Verdurin, conclut le professeur qui se dirigea vers le salon de l'air de quelqu'un qui, aux petits jeux, va voir «si on peut revenir».

Pendant que nous causions, M. Verdurin, sur un signe de sa femme, avait emmené Morel. Mme Verdurin, du reste, eût-elle, toutes réflexions faites, trouvé qu'il était plus sage d'ajourner les révélations à Morel qu'elle ne l'eût plus pu. Il y a certains désirs, parfois circonscrits à la bouche, qui, une fois qu'on les a laissés grandir, exigent d'être satisfaits, quelles que doivent en être les conséquences; on ne peut plus résister à embrasser une épaule décolletée qu'on regarde depuis trop longtemps et sur lesquelles les lèvres tombent comme le serpent sur l'oiseau, à manger un gâteau d'une dent que la fringale fascine, à se refuser l'étonnement, le trouble, la douleur ou la gaieté qu'on va déchaîner dans une âme par des propos imprévus. Telle, ivre de mélodrame, Mme Verdurin avait enjoint à son mari d'emmener Morel et de parler coûte que coûte au violoniste. Celui-ci avait commencé par déplorer que la Reine de Naples fût partie sans qu'il eût pu lui être présenté. M. de Charlus lui avait tant répété qu'elle était la sœur de l'Impératrice Élisabeth et de la Duchesse d'Alençon, que la souveraine avait pris aux yeux de Morel une importance extraordinaire. Mais le Patron lui avait expliqué que ce n'était pas pour parler de la Reine de Naples qu'ils étaient là et était entré dans le vif du sujet: «Tenez, avait-il conclu au bout de quelque temps: tenez, si vous voulez, nous allons demander conseil à ma femme. Ma parole d'honneur, je ne lui en ai rien dit. Nous allons voir comment elle juge la chose. Mon avis n'est peut-être pas le bon, mais vous savez quel jugement sûr elle a, et puis elle a pour vous une immense amitié, allons lui soumettre la cause.» Et tandis que Mme Verdurin attendait avec impatience les émotions qu'elle allait savourer en parlant au virtuose, puis, quand il serait parti, à se faire rendre un compte exact du dialogue qui avait été échangé entre lui et son mari, et ne cessait de répéter: «Mais qu'est-ce qu'ils peuvent faire; j'espère au moins qu'Auguste en le tenant un temps pareil aura su convenablement le styler», M. Verdurin était redescendu avec Morel lequel paraissait fort ému: «Il voudrait te demander un conseil», dit M. Verdurin à sa femme, de l'air de quelqu'un qui ne sait pas si sa requête sera exaucée. Au lieu de répondre à M. Verdurin, dans le feu de la passion, c'est à Morel que s'adressa Mme Verdurin. «Je suis absolument du même avis que mon mari, je trouve que vous ne pouvez pas tolérer cela plus longtemps», s'écria-t-elle avec violence, oubliant comme fiction futile qu'il avait été convenu entre elle et son mari qu'elle était censée ne rien savoir de ce qu'il avait dit au violoniste. «Comment? Tolérer quoi?» balbutia M. Verdurin qui essayait de feindre l'étonnement et cherchait, avec une maladresse qu'expliquait son trouble, à défendre son mensonge. «Je l'ai deviné, ce que tu lui as dit», répondit Mme Verdurin, sans s'embarrasser du plus ou moins de vraisemblance de l'explication, et se souciant peu de ce que, quand il se rappellerait cette scène, le violoniste pourrait penser de la véracité de la Patronne. «Non, reprit Mme Verdurin, je trouve que vous ne devez pas souffrir davantage cette promiscuité honteuse avec un personnage flétri qui n'est reçu nulle part, ajouta-t-elle, n'ayant cure que ce ne fût pas vrai et oubliant qu'elle le recevait presque chaque jour. Vous êtes la fable du Conservatoire, ajouta-t-elle, sentant que c'était l'argument qui portait le plus; un mois de plus de cette vie et votre avenir artistique est brisé, alors que, sans le Charlus, vous devriez gagner plus de cent mille francs par an.» «Mais je n'avais jamais rien entendu dire, je suis stupéfait, je vous suis bien reconnaissant, murmura Morel les larmes aux yeux.» Mais obligé à la fois de feindre l'étonnement et de dissimuler la honte, il était plus rouge et suait plus que s'il avait joué toutes les sonates de Beethoven à la file et dans ses yeux montaient des pleurs que le maître de Bonn ne lui aurait certainement pas arrachés. «Si vous n'avez rien entendu dire, vous êtes le seul. C'est un Monsieur qui a une sale réputation et qui a de vilaines histoires. Je sais que la police l'a à l'œil et c'est du reste ce qui peut lui arriver de plus heureux pour ne pas finir comme tous ses pareils, assassiné par des apaches», ajouta-t-elle, car en pensant à Charlus le souvenir de Mme de Duras lui revenait et dans la rage dont elle s'enivrait, elle cherchait à aggraver encore les blessures qu'elles faisaient au malheureux Charlie et à venger celles qu'elle-même avait reçues ce soir. «Du reste, même matériellement, il ne peut vous servir à rien, il est entièrement ruiné depuis qu'il est la proie de gens qui le font chanter et qui ne pourront même pas tirer de lui les frais de leur musique, vous encore moins les frais de la vôtre, car tout est hypothéqué, hôtel, château, etc.». Morel ajouta d'autant plus aisément foi à ce mensonge que M. de Charlus aimait à le prendre pour confident de ses relations avec des apaches, race pour qui un fils de valet de chambre, si crapuleux qu'il soit lui-même, professe un sentiment d'horreur égal à son attachement aux idées Bonapartistes.

Déjà, dans l'esprit rusé de Morel, avait germé une combinaison analogue à ce qu'on appela au XVIIIe siècle le renversement des alliances. Décidé à ne jamais reparler à M. de Charlus, il retournerait le lendemain soir auprès de la nièce de Jupien, se chargeant de tout arranger. Malheureusement pour lui, ce projet devait échouer, M. de Charlus ayant le soir même avec Jupien un rendez-vous auquel l'ancien giletier n'osa manquer malgré les événements. D'autres, qu'on va voir, s'étant précipités du fait de Morel, quand Jupien en pleurant raconta ses malheurs au Baron, celui-ci, non moins malheureux, lui déclara qu'il adoptait la petite abandonnée, qu'elle prendrait un des titres dont il disposait, probablement celui de Mlle d'Oléron, lui ferait donner un complément parfait d'instruction et faire un riche mariage. Promesses qui réjouirent profondément Jupien et laissèrent indifférente sa nièce car elle aimait toujours Morel, lequel, par sottise ou cynisme, entrait en plaisantant dans la boutique quand Jupien était absent. «Qu'est-ce que vous avez, disait-il en riant, avec vos yeux cernés? Des chagrins d'amour? Dame, les années se suivent et ne se ressemblent pas. Après tout on est bien libre d'essayer une chaussure, à plus forte raison une femme, et si cela n'est pas à votre pied...» Il ne se fâcha qu'une fois parce qu'elle pleura, ce qu'il trouva lâche, un indigne procédé. On ne supporte pas toujours bien les larmes qu'on fait verser.

Mais nous avons trop anticipé, car tout ceci ne se passa qu'après la soirée Verdurin que nous avons interrompue et qu'il faut reprendre où nous en étions. «Je ne me serais jamais douté, soupira Morel, en réponse à Mme Verdurin.» «Naturellement on ne vous le dit pas en face, ça n'empêche pas que vous êtes la fable du Conservatoire, reprit méchamment Mme Verdurin, voulant montrer à Morel qu'il ne s'agissait pas uniquement de M. de Charlus, mais de lui aussi. Je veux bien croire que vous l'ignorez et pourtant on ne se gêne guère. Demandez à Ski ce qu'on disait l'autre jour chez Chevillard à deux pas de nous quand vous êtes entré dans ma loge. C'est-à-dire qu'on vous montre du doigt. Je vous dirai que pour moi je n'y fais pas autrement attention, ce que je trouve surtout c'est que ça rend un homme prodigieusement ridicule et qu'il est la risée de tous pour toute sa vie.» «Je ne sais pas comment vous remercier, dit Charlie du ton dont on le dit à un dentiste qui vient de vous faire affreusement mal sans qu'on ait voulu le laisser voir, ou à un témoin trop sanguinaire qui vous a forcé à un duel pour une parole insignifiante dont il vous a dit: «Vous ne pouvez pas empocher ça.» «Je pense que vous avez du caractère, que vous êtes un homme, répondit Mme Verdurin, et que vous saurez parler haut et clair quoiqu'il dise à tout le monde que vous n'oseriez pas, qu'il vous tient.» Charlie, cherchant une dignité d'emprunt pour couvrir la sienne en lambeaux, trouva dans sa mémoire, pour l'avoir lu ou bien entendu dire, et proclama aussitôt: «Je n'ai pas été élevé à manger de ce pain-là. Dès ce soir je romprai avec M. de Charlus. La Reine de Naples est bien partie, n'est-ce pas?... Sans cela, avant de rompre avec lui, je lui aurais demandé...» «Ce n'est pas nécessaire de rompre entièrement avec lui, dit Mme Verdurin, désireuse de ne pas désorganiser le petit noyau. Il n'y a pas d'inconvénients à ce que vous le voyiez ici, dans notre petit groupe, où vous êtes apprécié, où on ne dira pas de mal de vous. Mais exigez votre liberté, et puis ne vous laissez pas traîner par lui chez toutes ces pécores qui sont aimables par devant; j'aurais voulu que vous entendiez ce qu'elles disaient par derrière. D'ailleurs n'en ayez pas de regrets, non seulement vous vous enlevez une tache qui vous resterait toute la vie, mais au point de vue artistique, même s'il n'y avait pas cette honteuse présentation par Charlus, je vous dirais que de vous galvauder ainsi dans ce milieu de faux monde, cela vous donnerait un air pas sérieux, une réputation d'amateur, de petit musicien de salon qui est terrible à votre âge. Je comprends que pour toutes ces belles dames, c'est très commode de rendre des politesses à leurs amies en vous faisant venir à l'œil, mais c'est votre avenir d'artiste qui en ferait les frais. Je ne dis pas chez une ou deux. Vous parliez de la Reine de Naples,—qui est partie, car elle avait une soirée,—celle-là, c'est une brave femme, et je vous dirai que je crois qu'elle fait peu de cas de Charlus et que c'est surtout pour moi qu'elle venait. Oui, oui, je sais qu'elle avait envie de nous connaître, M. Verdurin et moi. Cela c'est un endroit où vous pourrez jouer. Et puis je vous dirai qu'amené par moi que les artistes connaissent, vous savez, pour qui ils ont toujours été très gentils, qu'ils considèrent un peu comme des leurs, comme leur Patronne, c'est tout différent. Mais gardez-vous surtout comme du feu d'aller chez Mme de Duras! N'allez pas faire une boulette pareille! Je connais des artistes qui sont venus me faire leurs confidences sur elle. Ils savent qu'ils peuvent se fier à moi, dit-elle du ton doux et simple qu'elle savait prendre subitement, en donnant à ses traits un air de modestie, à ses yeux un charme appropriés, ils viennent comme ça me raconter leurs petites histoires; ceux qu'on prétend le plus silencieux, ils bavardent quelquefois des heures avec moi et je ne peux pas vous dire ce qu'ils sont intéressants. Le pauvre Chabrier disait toujours: Il n'y a que Mme Verdurin qui sache les faire parler. Eh! bien vous savez, tous, mais je vous dis exception, je les ai vus pleurer d'avoir été jouer chez Mme de Duras. Ce n'est pas seulement les humiliations qu'elle s'amuse à leur faire faire par ses domestiques, mais ils ne pouvaient plus trouver d'engagement nulle part. Les directeurs disaient: «Ah! oui c'est celui qui joue chez Mme de Duras.» C'était fini. Il n'y a rien pour vous couper un avenir comme ça. Vous savez les gens du monde ça ne donne pas l'air sérieux, on peut avoir tout le talent qu'on veut, c'est triste à dire, mais il suffit d'une Mme de Duras pour vous donner la réputation d'un amateur. Et pour les artistes, vous savez, moi, vous comprenez que je les connais, depuis quarante ans que je les fréquente, que je les lance, que je m'intéresse à eux, eh! bien, vous savez, pour eux, quand ils ont dit un amateur, ils ont tout dit. Et au fond on commençait à le dire de vous. Ce que de fois j'ai été obligée de me gendarmer, d'assurer que vous ne joueriez pas dans tel salon ridicule! Savez-vous ce qu'on me répondait: «Mais il sera bien forcé, Charlus ne le consultera même pas, il ne lui demande pas son avis». Quelqu'un a cru lui faire plaisir en lui disant: Nous admirons beaucoup votre ami Morel. Savez-vous ce qu'il a répondu avec cet air insolent que vous connaissez: «Mais comment voulez-vous qu'il soit mon ami, nous ne sommes pas de la même classe, dites qu'il est ma créature, mon protégé.» À ce moment s'agitait sous le front bombé de la Déesse musicienne la seule chose que certaines personnes ne peuvent pas conserver pour elles, un mot qu'il est non seulement abject, mais imprudent de répéter. Mais le besoin de le répéter est plus fort que l'honneur, que la prudence. C'est à ce besoin que, après quelques mouvements convulsifs du front sphérique et chagrin, céda la patronne: «On a même répété à mon mari qu'il avait dit: mon domestique, mais cela je ne peux pas l'affirmer» ajouta-t-elle. C'est un besoin pareil qui avait contraint M. de Charlus, peu après avoir juré à Morel que personne ne saurait jamais d'où il était sorti, à dire à Mme Verdurin: «C'est le fils d'un valet de chambre.» Un besoin pareil encore, maintenant que le mot était lâché, le ferait circuler de personnes en personnes qui se le confieraient sous le sceau d'un secret, qui serait promis et non gardé, comme elles avaient fait elles-mêmes. Ces mots finiraient, comme au jeu du furet, par revenir à Mme Verdurin, la brouillant avec l'intéressé qui aurait fini par l'apprendre. Elle le savait, mais ne pouvait retenir le mot qui lui brûlait la langue. «Domestique» ne pouvait d'ailleurs que froisser Morel. Elle dit pourtant «domestique» et si elle ajouta qu'elle ne pouvait l'affirmer, ce fut à la fois pour paraître certaine du reste, grâce à cette nuance et pour montrer de l'impartialité. Cette impartialité qu'elle montrait, la toucha elle-même tellement, qu'elle commença à parler tendrement à Charlie: «Car voyez-vous, dit-elle, moi je ne lui fais pas de reproches, il vous entraîne dans son abîme, c'est vrai, mais ce n'est pas sa faute, puisqu'il y roule lui-même, puisqu'il y roule, répéta-t-elle assez fort, ayant été émerveillée de la justesse de l'image qui était partie si vite que son attention ne la rattrapait que maintenant et tâchait de la mettre en valeur. Non, ce que je lui reproche, dit-elle d'un ton tendre,—comme une femme ivre de son succès—, c'est de manquer de délicatesse envers vous. Il y a des choses qu'on ne dit pas à tout le monde. Ainsi tout à l'heure, il a parié qu'il allait vous faire rougir de plaisir, en vous annonçant (par blague naturellement, car sa recommandation suffirait à vous empêcher de l'avoir) que vous auriez la croix de la Légion d'honneur. Cela passe encore, quoique je n'aie jamais beaucoup aimé, reprit-elle d'un air délicat et digne, qu'on dupe ses amis, mais vous savez il y a des riens qui nous font de la peine. C'est, par exemple, quand il nous raconte en se tordant que, si vous désirez la croix, c'est pour votre oncle et que votre oncle était larbin.» «Il vous a dit cela», s'écria Charlie croyant, d'après ces mots habilement rapportés, à la vérité de tout ce qu'avait dit Mme Verdurin! Mme Verdurin fut inondée de la joie d'une vieille maîtresse qui, sur le point d'être lâchée par son jeune amant, réussit à rompre son mariage. Et peut-être n'avait-elle pas calculé son mensonge ni même menti sciemment. Une sorte de logique sentimentale, peut-être, plus élémentaire encore, une sorte de réflexe nerveux, qui la poussait, pour égayer sa vie et préserver son bonheur, à «brouiller les cartes» dans le petit clan, faisait-elle monter impulsivement à ses lèvres, sans qu'elle eût le temps d'en contrôler la vérité, ces assertions diaboliquement utiles, sinon rigoureusement exactes. «Il nous l'aurait dit à nous seuls que cela ne ferait rien, reprit la Patronne, nous savons qu'il faut prendre et laisser de ce qu'il dit, et puis il n'y a pas de sot métier, vous avez votre valeur, vous êtes ce que vous valez, mais qu'il aille faire tordre avec cela Mme de Portefin (Mme Verdurin la citait exprès parce qu'elle savait que Charlie aimait Mme de Portefin) c'est ce qui nous rend malheureux: mon mari me disait en l'entendant: «J'aurais mieux aimé recevoir une gifle.» Car il vous aime autant que moi vous savez, Gustave (on apprit ainsi que M. Verdurin s'appelait Gustave). Au fond c'est un sensible.» «Mais je ne t'ai jamais dit que je l'aimais, murmura M. Verdurin faisant le bourru bienfaisant. C'est le Charlus qui l'aime.» «Oh! non, maintenant je comprends la différence, j'étais trahi par un misérable et vous, vous êtes bon, s'écria avec sincérité Charlie.» «Non, non, murmura Mme Verdurin pour garder sa victoire car elle sentait ses mercredis sauvés, sans en abuser, misérable est trop dire; il fait du mal, beaucoup de mal, inconsciemment; vous savez cette histoire de Légion d'honneur n'a pas duré très longtemps. Et il me serait désagréable de vous répéter tout ce qu'il a dit sur votre famille», dit Mme Verdurin qui eût été bien embarrassée de le faire. «Oh! cela a beau n'avoir duré qu'un instant, cela prouve que c'est un traître», s'écria Morel. C'est à ce moment que nous rentrâmes au salon. «Ah! s'écria M. de Charlus en voyant que Morel était là et en marchant vers le musicien avec le genre d'allégresse des hommes qui ont organisé savamment toute la soirée en vue d'un rendez-vous avec une femme et qui tout enivrés ne se doutent guère qu'ils ont dressé eux-mêmes le piège où vont les saisir et devant tout le monde les rosser, des hommes apostés par le mari. «Eh! bien, enfin, ce n'est pas trop tôt; êtes-vous content, jeune gloire et bientôt jeune chevalier de la Légion d'honneur? Car bientôt vous pourrez montrer votre croix» dit M. de Charlus à Morel d'un air tendre et triomphant, mais par ces mots mêmes de décoration contresignant les mensonges de Mme Verdurin, qui apparurent une vérité indiscutable à Morel. «Laissez-moi, je vous défends de m'approcher, cria Morel au Baron. Vous ne devez pas être à votre coup d'essai, je ne suis pas le premier que vous essayez de pervertir!» Ma seule consolation était de penser que j'allais voir Morel et les Verdurin pulvérisés par M. de Charlus. Pour mille fois moins que cela j'avais essuyé ses colères de fou, personne n'était à l'abri d'elles, un roi ne l'eût pas intimidé. Or il se produisit cette chose extraordinaire. On vit M. de Charlus muet, stupéfait, mesurant son malheur sans en comprendre la cause, ne trouvant pas un mot, levant les yeux successivement sur toutes les personnes présentes, d'un air interrogateur, indigné, suppliant, et qui semblait leur demander moins encore ce qui s'était passé que ce qu'il devait répondre. Pourtant M. de Charlus possédait toutes les ressources, non seulement de l'éloquence, mais de l'audace, quand, pris d'une rage qui bouillonnait depuis longtemps contre quelqu'un, il le clouait de désespoir, par les mots les plus sanglants, devant les gens du monde scandalisés et qui n'avaient jamais cru qu'on pût aller si loin. M. de Charlus, dans ces cas-là, brûlait, se démenait en de véritables attaques nerveuses, dont tout le monde restait tremblant. Mais c'est que dans ces cas-là il avait l'initiative, il attaquait, il disait ce qu'il voulait (comme Bloch savait plaisanter des Juifs et rougissait si on prononçait leur nom devant lui). Peut-être, ce qui le rendait muet, était-ce,—en voyant que M. et Mme Verdurin détournaient les yeux et que personne ne lui porterait secours—la souffrance présente et l'effroi surtout des souffrances à venir; ou bien, que ne s'étant pas d'avance par l'imagination monté la tête et forgé une colère, n'ayant pas de rage toute prête en mains, il avait été saisi et brusquement frappé, au moment où il était sans ses armes; (car sensitif, nerveux, hystérique, il était un vrai impulsif, mais un faux brave; même, comme je l'avais toujours cru, et ce qui me le rendait assez sympathique, un faux méchant: les gens qu'il haïssait, il les haïssait parce qu'il s'en croyait méprisé; eussent-ils été gentils pour lui, au lieu de se griser de colère contre eux, il les eût embrassés et il n'avait pas les réactions normales de l'homme d'honneur outragé); ou bien, que dans un milieu qui n'était pas le sien, il se sentait moins à l'aise et moins courageux qu'il n'eût été dans le Faubourg. Toujours est-il que dans ce salon qu'il dédaignait, ce grand seigneur (à qui n'était pas plus essentiellement inhérente la supériorité sur les roturiers qu'elle ne le fut à tel de ses ancêtres angoissés devant le tribunal révolutionnaire) ne sut, dans une paralysie de tous les membres et de la langue, que jeter de tous côtés des regards épouvantés, indignés par la violence qu'on lui faisait, aussi suppliants qu'interrogateurs. Dans une circonstance si cruellement imprévue, ce grand discoureur ne sut que balbutier: «Qu'est-ce que cela veut dire, qu'est-ce qu'il y a?» On ne l'entendait même pas. Et la pantomime éternelle de la terreur panique a si peu changé, que ce vieux Monsieur, à qui il arrivait une aventure désagréable dans un salon parisien, répétait à son insu les quelques attitudes schématiques dans lesquelles la sculpture grecque des premiers âges stylisait l'épouvante des nymphes poursuivies par le Dieu Pan.

L'ambassadeur disgracié, le chef de bureau mis brusquement à la retraite, le mondain à qui on bat froid, l'amoureux éconduit examinent parfois pendant des mois l'événement qui a brisé leurs espérances; ils le tournent et le retournent comme un projectile tiré on ne sait d'où ni on ne sait par qui, pour un peu comme un aérolithe. Ils voudraient bien connaître les éléments composants de cet étrange engin qui a fondu sur eux, savoir quelles volontés mauvaises on peut y reconnaître. Les chimistes au moins disposent de l'analyse; les malades souffrant d'un mal dont ils ne savent pas l'origine peuvent faire venir le médecin; les affaires criminelles sont plus ou moins débrouillées par le juge d'instruction. Mais les actions déconcertantes de nos semblables, nous en découvrons rarement les mobiles. Ainsi, M. de Charlus, pour anticiper sur les jours qui suivirent cette soirée à laquelle nous allons revenir, ne vit dans l'attitude de Charlie qu'une seule chose claire. Charlie qui avait souvent menacé le Baron de raconter quelle passion il lui inspirait, avait dû profiter pour le faire de ce qu'il se croyait maintenant suffisamment «arrivé» pour voler de ses propres ailes. Et il avait dû tout raconter par pure ingratitude à Mme Verdurin. Mais comment celle-ci s'était-elle laissé tromper (car le Baron décidé à nier était déjà persuadé lui-même que les sentiments qu'on lui reprocherait étaient imaginaires)? Des amis de Mme Verdurin, peut-être ayant eux-mêmes une passion pour Charlie, avaient préparé le terrain. En conséquence, M. de Charlus les jours suivants écrivit des lettres terribles à plusieurs «fidèles» entièrement innocents et qui le crurent fou; puis il alla faire à Mme Verdurin un long récit attendrissant, lequel n'eut d'ailleurs nullement l'effet qu'il souhaitait. Car d'une part Mme Verdurin répétait au Baron: «Vous n'avez qu'à ne plus vous occuper de lui, dédaignez-le, c'est un enfant.» Or le Baron ne soupirait qu'après une réconciliation. D'autre part, pour amener celle-ci, en supprimant à Charlie tout ce dont il s'était cru assuré, il demandait à Mme Verdurin de ne plus le recevoir; ce à quoi elle opposa un refus qui lui valut des lettres irritées et sarcastiques de M. de Charlus. Allant d'une supposition à l'autre, le Baron ne fit jamais la vraie, à savoir que le coup n'était nullement parti de Morel. Il est vrai qu'il eût pu l'apprendre en lui demandant quelques minutes d'entretien. Mais il jugeait cela contraire à sa dignité et aux intérêts de son amour. Il avait été offensé, il attendait des explications. Il y a d'ailleurs presque toujours, attachée à l'idée d'un entretien qui pourrait éclaircir un malentendu, une autre idée qui, pour quelque raison que ce soit, nous empêche de nous prêter à cet entretien. Celui qui s'est abaissé et a montré sa faiblesse dans vingt circonstances, fera preuve de fierté la vingt et unième fois, la seule où il serait utile de ne pas s'entêter dans une attitude arrogante et de dissiper une erreur qui va s'enracinant chez l'adversaire faute de démenti. Quant au côté mondain de l'incident, le bruit se répandit que M. de Charlus avait été mis à la porte de chez les Verdurin au moment où il cherchait à violer un jeune musicien. Ce bruit fit qu'on ne s'étonna pas de voir M. de Charlus ne plus reparaître chez les Verdurin, et quand par hasard il rencontrait quelque part un des fidèles qu'il avait soupçonnés et insultés, comme celui-ci gardait rancune au Baron qui lui-même ne lui disait pas bonjour, les gens ne s'étonnaient pas, comprenant que personne dans le petit clan ne voulût plus saluer le Baron.

Tandis que M. de Charlus, assommé sur le coup par les paroles que venait de prononcer Morel et l'attitude de la Patronne, prenait la pose de la nymphe en proie à la terreur panique, M. et Mme Verdurin s'étaient retirés vers le premier salon, comme en signe de rupture diplomatique, laissant seul M. de Charlus, tandis que sur l'estrade Morel enveloppait son violon: «Tu vas nous raconter comment cela s'est passé, dit avidement Mme Verdurin à son mari.» «Je ne sais pas ce que vous lui avez dit, il avait l'air tout ému, dit Ski, il a des larmes dans les yeux.» Feignant de ne pas avoir compris: «Je crois que ce que j'ai dit lui a été tout à fait indifférent», dit Mme Verdurin par un de ces manèges qui ne trompent pas du reste tout le monde et pour forcer le sculpteur à répéter que Charlie pleurait, pleurs qui enivraient la Patronne de trop d'orgueil pour qu'elle voulût risquer que tel ou tel fidèle, qui pouvait avoir mal entendu, les ignorât. «Mais non, ce ne lui a pas été indifférent, puisque je voyais de grosses larmes qui brillaient dans ses yeux», dit le sculpteur sur un ton bas et souriant de confidence malveillante, tout en regardant de côté pour s'assurer que Morel était toujours sur l'estrade et ne pouvait pas écouter la conversation. Mais il y avait une personne qui l'entendait et dont la présence, aussitôt qu'on l'aurait remarquée, allait rendre à Morel une des espérances qu'il avait perdues. C'était la Reine de Naples, qui, ayant oublié son éventail, avait trouvé plus aimable, en quittant une autre soirée où elle s'était rendue, de venir le rechercher elle-même. Elle était entrée tout doucement, comme confuse, s'apprêtant à s'excuser, et à faire une courte visite maintenant qu'il n'y avait plus personne. Mais on ne l'avait pas entendue entrer dans le feu de l'incident qu'elle avait compris tout de suite et qui l'enflamma d'indignation. «Ski dit qu'il avait des larmes dans les yeux, as-tu remarqué cela? Je n'ai pas vu de larmes. Ah! si pourtant, je me rappelle, corrigea-t-elle dans la crainte que sa dénégation ne fût crue. Quant au Charlus, il n'en mène pas large, il devrait prendre une chaise, il tremble sur ses jambes, il va s'étaler», dit-elle avec un ricanement sans pitié. À ce moment Morel accourut vers elle: «Est-ce que cette dame n'est pas la Reine de Naples? demanda-t-il (bien qu'il sût que c'était elle) en montrant la souveraine qui se dirigeait vers Charlus. Après ce qui vient de se passer, je ne peux plus, hélas! demander au Baron de me présenter.» «Attendez, je vais le faire», dit Mme Verdurin, et suivie de quelques fidèles, mais non de moi et de Brichot qui nous empressâmes d'aller demander nos affaires et de sortir, elle s'avança vers la Reine qui causait avec M. de Charlus. Celui-ci avait cru que la réalisation de son grand désir que Morel fût présenté à la Reine de Naples ne pouvait être empêchée que par la mort improbable de la souveraine. Mais nous nous représentons l'avenir comme un reflet du présent projeté dans un espace vide, tandis qu'il est le résultat souvent tout prochain de causes qui nous échappent pour la plupart. Il n'y avait pas une heure de cela et M. de Charlus eût tout donné pour que Morel ne fût pas présenté à la Reine. Mme Verdurin fit une révérence à la Reine. Voyant que celle-ci n'avait pas l'air de la reconnaître: «Je suis Mme Verdurin. Votre Majesté ne me reconnaît pas.» «Très bien», dit la Reine en continuant si naturellement à parler à M. de Charlus et d'un air si parfaitement absent que Mme Verdurin douta si c'était à elle que s'adressait ce «très bien» prononcé sur une intonation merveilleusement distraite, qui arracha à M. de Charlus, au milieu de sa douleur d'amant, un sourire de reconnaissance expert et friand en matière d'impertinence. Morel voyant de loin les préparatifs de la présentation s'était rapproché. La Reine tendit son bras à M. de Charlus. Contre lui aussi elle était fâchée, mais seulement parce qu'il ne faisait pas face plus énergiquement à de vils insulteurs. Elle était rouge de honte pour lui que les Verdurin osassent le traiter ainsi. La sympathie pleine de simplicité qu'elle leur avait témoignée, il y a quelques heures, et l'insolente fierté avec laquelle elle se dressait devant eux, prenaient leur source au même point de son cœur. La Reine, en femme pleine de bonté, concevait la bonté d'abord sous la forme de l'inébranlable attachement aux gens qu'elle aimait, aux siens, à tous les princes de sa famille, parmi lesquels était M. de Charlus, ensuite à tous les gens de la Bourgeoisie ou du humble peuple qui savaient respecter ceux qu'elle aimait et avoir pour eux de bons sentiments. C'était en tant qu'à une femme douée de ces bons instincts qu'elle avait manifestée de la sympathie à Mme Verdurin. Et sans doute, c'est là une conception étroite, un peu tory et de plus en plus surannée de la bonté. Mais cela ne signifie pas que la bonté fût moins sincère et moins ardente chez elle. Les anciens n'aimaient pas moins fortement le groupement humain auquel ils se dévouaient parce que celui-ci n'excédait pas les limites de la cité, ni les hommes d'aujourd'hui la patrie, que ceux qui aimeront les États-Unis de toute la terre. Tout près de moi, j'ai eu l'exemple de ma mère que Mme de Cambremer et Mme de Guermantes n'ont jamais pu décider à faire partie d'aucune œuvre philanthropique, d'aucun patriotique ouvroir, à être jamais vendeuse ou patronnesse. Je suis loin de dire qu'elle ait eu raison de n'agir que quand son cœur avait d'abord parlé et de réserver à sa famille, à ses domestiques, aux malheureux que le hasard mit sur son chemin, ses richesses d'amour et de générosité, mais je sais bien que celles-là, comme celles de ma grand'mère, furent inépuisables et dépassèrent de bien loin tout ce que purent et firent jamais Mmes de Guermantes ou de Cambremer. Le cas de la Reine de Naples était entièrement différent, mais enfin il faut reconnaître que les êtres sympathiques n'étaient pas du tout conçus par elle comme ils le sont dans ces romans de Dostoïevski qu'Albertine avaient pris dans ma bibliothèque et accaparés, c'est-à-dire sous les traits de parasites flagorneurs, voleurs, ivrognes, tantôt plats et tantôt insolents, débauchés, au besoin assassins. D'ailleurs les extrêmes se rejoignent, puisque l'homme noble, le proche, le parent outragé que la Reine voulait défendre, était M. de Charlus, c'est-à-dire, malgré sa naissance et toutes les parentés qu'il avait avec la Reine, quelqu'un dont la vertu s'entourait de beaucoup de vices. «Vous n'avez pas l'air bien, mon cher cousin, dit-elle à M. de Charlus. Appuyez-vous sur mon bras. Soyez sûr qu'il vous soutiendra toujours. Il est assez solide pour cela. Puis levant fièrement les yeux devant elle (en face de qui, me raconta Ski, se trouvaient alors Mme Verdurin et Morel), vous savez qu'autrefois à Gaëte il a déjà tenu en respect la canaille. Il saura vous servir de rempart.» Et c'est ainsi, emmenant à son bras le Baron et sans s'être laissé présenter Morel que sortit la glorieuse sœur de l'Impératrice Élisabeth. On pouvait croire avec le caractère terrible de M. de Charlus, les persécutions dont il terrorisait jusqu'à ses parents, qu'il allait à la suite de cette soirée déchaîner sa fureur et exercer des représailles contre les Verdurin. Nous avons vu pourquoi il n'en fut rien tout d'abord. Puis le Baron, ayant pris froid à quelque temps de là et contracté une de ces pneumonies infectieuses qui furent très fréquentes alors, fut longtemps jugé par ses médecins, et se jugea lui-même, comme à deux doigts de la mort, et resta plusieurs mois suspendu entre elle et la vie. Y eut-il simplement une métastase physique, et le remplacement par un mal différent de la névrose qui l'avait jusque-là fait s'oublier jusque dans des orgies de colère? Car il est trop simple de croire que n'ayant jamais pris au sérieux, du point de vue social, les Verdurin, mais ayant fini par comprendre le rôle qu'ils avaient joué, il ne pouvait leur en vouloir comme à ses pairs; trop simple aussi de rappeler que les nerveux, irrités à tout propos contre des ennemis imaginaires et inoffensifs deviennent au contraire inoffensifs dès que quelqu'un prend contre eux l'offensive, et qu'on les calme mieux en leur jetant de l'eau froide à la figure qu'en tâchant de leur démontrer l'inanité de leurs griefs. Ce n'est probablement pas dans une métastase qu'il faut chercher l'explication de cette absence de rancune, mais bien plutôt dans la maladie elle-même. Elle causait de si grandes fatigues au Baron qu'il lui restait peu de loisir pour penser aux Verdurin. Il était à demi mourant. Nous parlions d'offensive; même celles qui n'auront que des effets posthumes, requièrent, si on les veut «monter» convenablement, le sacrifice d'une partie de ses forces. Il en restait trop peu à M. de Charlus pour l'activité d'une préparation. On parle souvent d'ennemis mortels qui rouvrent les yeux pour se voir réciproquement à l'article de la mort et qui les referment heureux. Ce cas doit être rare, excepté quand la mort nous surprend en pleine vie. C'est au contraire au moment où on n'a plus rien à perdre, qu'on ne s'embarrasse pas des risques que, plein de vie, on eût assumés légèrement. L'esprit de vengeance fait partie de la vie, il nous abandonne le plus souvent—malgré des exceptions qui, au sein d'un même caractère, on le verra, sont d'humaines contradictions,—au seuil de la mort. Après avoir pensé un instant aux Verdurin, M. de Charlus se sentait trop fatigué, se retournait contre son mur et ne pensait plus à rien. S'il se taisait souvent ainsi, ce n'est pas qu'il eût perdu son éloquence. Elle coulait encore de source, mais avait changé. Détachée des violences qu'elle avait ornées si souvent, ce n'était plus qu'une éloquence quasi mystique qu'embellissaient des paroles de douceur, des paroles de l'Évangile, une apparente résignation à la mort. Il parlait surtout les jours où il se croyait sauvé. Une rechute le faisait taire. Cette chrétienne douceur où s'était transposée sa magnifique violence (comme en Esther le génie si différent d'Andromaque) faisait l'admiration de ceux qui l'entouraient. Elle eût fait celle des Verdurin eux-mêmes qui n'auraient pu s'empêcher d'adorer un homme que ses défauts leur avait fait haïr. Certes des pensées qui n'avaient de chrétien que l'apparence surnageaient. Il implorait l'Archange Gabriel de venir lui annoncer comme au prophète dans combien de temps lui viendrait le Messie. Et s'interrompant d'un doux sourire douloureux, il ajoutait: «Mais il ne faudrait pas que l'Archange me demandât, comme à Daniel, de patienter «sept semaines et soixante-deux semaines», car je serai mort avant». Celui qu'il attendait ainsi était Morel. Aussi demandait-il à l'Archange Raphaël de le lui ramener comme le jeune Tobie. Et mêlant des moyens plus humains (comme les Papes malades qui, tout en faisant dire des messes, ne négligent pas de faire appeler leur médecin), il insinuait à ses visiteurs que si Brichot lui ramenait rapidement son jeune Tobie, peut-être l'Archange Raphaël consentirait-il à lui rendre la vue comme au père de Tobie ou comme dans la piscine probatique de Bethsaïda. Mais malgré ces retours humains, la pureté morale des propos de M. de Charlus n'en était pas moins devenue délicieuse. Vanité, médisance, folie de méchanceté et d'orgueil, tout cela avait disparu. Moralement M. de Charlus s'était élevé bien au-dessus du niveau où il vivait naguère. Mais ce perfectionnement moral, sur la réalité duquel son art oratoire était du reste capable de tromper quelque peu ses auditeurs attendris, ce perfectionnement disparut avec la maladie qui avait travaillé pour lui. M. de Charlus redescendit sa pente avec une vitesse que nous verrons progressivement croissante. Mais l'attitude des Verdurin envers lui n'était déjà plus qu'un souvenir un peu éloigné que des colères plus immédiates empêchèrent de se raviver.

Pour revenir en arrière à la soirée Verdurin, quand les maîtres de la maison furent seuls, M. Verdurin dit à sa femme: «Tu sais où est allé Cottard? Il est auprès de Saniette dont le coup de bourse pour se rattraper a échoué. En arrivant chez lui tout à l'heure après nous avoir quittés, en apprenant qu'il n'avait plus un franc et qu'il avait près d'un million de dettes, Saniette a eu une attaque,» «Mais aussi pourquoi a-t-il joué, c'est idiot, il est l'être le moins fait pour ça. De plus fins que lui y laissent leurs plumes et lui était destiné à se laisser rouler, par tout le monde.» «Mais bien entendu il y a longtemps que nous savons qu'il est idiot, dit M. Verdurin. Mais enfin le résultat est là. Voilà un homme qui sera mis demain à la porte par son propriétaire, qui va se trouver dans la dernière misère; ses parents ne l'aiment pas, ce n'est pas Forcheville qui fera quelque chose pour lui. Alors j'avais pensé, je ne veux rien faire qui te déplaise, mais nous aurions peut-être pu lui faire une petite rente pour qu'il ne s'aperçoive pas trop de sa ruine, qu'il puisse se soigner chez lui.» «Je suis tout à fait de ton avis, c'est très bien de ta part d'y avoir pensé. Mais tu dis «chez lui»; cet imbécile a gardé un appartement trop cher, ce n'est plus possible, il faudrait lui louer quelque chose avec deux pièces. Je crois qu'actuellement il a encore un appartement de six à sept mille francs.» «Six mille cinq cents. Mais il tient beaucoup à son chez lui. En somme il a eu une première attaque, il ne pourra guère vivre plus de deux ou trois ans. Mettons que nous dépensions dix mille francs pour lui pendant trois ans. Il me semble que nous pourrions faire cela. Nous pourrions par exemple cette année, au lieu de relouer la Raspelière, prendre quelque chose de plus modeste. Avec nos revenus, il me semble que sacrifier chaque année dix mille francs pendant trois ans ce n'est pas impossible.» «Soit, seulement l'ennui c'est que ça se saura, ça obligera à le faire pour d'autres.» «Tu peux croire que j'y ai pensé. Je ne le ferai qu'à a condition expresse que personne ne le sache. Merci, je n'ai pas envie que nous soyons obligés de devenir les bienfaiteurs du genre humain. Pas de philanthropie! Ce qu'on pourrait faire c'est de lui dire que cela lui a été laissé par la Princesse Sherbatof.» «Mais le croira-t-il? Elle a consulté Cottard pour son testament.» «À l'extrême rigueur on peut mettre Cottard dans la confidence, il a l'habitude du secret professionnel, il gagne énormément d'argent, ce ne sera jamais un de ces officieux pour qui on est obligé de casquer. Il voudra même peut-être se charger de dire que c'est lui que la Princesse avait pris comme intermédiaire. Comme ça nous ne paraîtrions même pas. Ça éviterait l'embêtement des scènes de remerciement, des manifestations, des phrases.» M. Verdurin ajouta un mot qui signifiait évidemment ce genre de scènes touchantes et de phrases qu'ils désiraient éviter. Mais il n'a pu m'être dit exactement, car ce n'était pas un mot français, mais un de ces termes comme on en a dans certaines familles pour désigner certaines choses, surtout des choses agaçantes, probablement parce qu'on veut pouvoir les signaler devant les intéressés sans être compris! Ce genre d'expressions est généralement un reliquat contemporain d'un état antérieur de la famille. Dans une famille juive par exemple ce sera un terme rituel détourné de son sens, et peut-être le seul mot hébreu que la famille, maintenant francisée, connaisse encore. Dans une famille très fortement provinciale, ce sera un terme du patois de la province, bien que la famille ne parle plus et ne comprenne même plus le patois. Dans une famille venue de l'Amérique du Sud et ne parlant plus que le français, ce sera un mot espagnol. Et, à la génération suivante, le mot n'existera plus qu'à titre de souvenir d'enfant. On se rappellera bien que les parents à table faisaient allusion aux domestiques qui servaient, sans être compris d'eux, en disant tel mot, mais les enfants ignorent ce que voulait dire au juste ce mot, si c'était de l'espagnol, de l'hébreu, de l'allemand, du patois, si même cela avait jamais appartenu à une langue quelconque et n'était pas un nom propre, ou un mot entièrement forgé. Le doute ne peut être éclairci que si on a un grand oncle, un vieux cousin encore vivant et qui a dû user du même terme. Comme je n'ai connu aucun parent des Verdurin, je n'ai pu restituer exactement le mot. Toujours est-il qu'il fit certainement sourire Mme Verdurin, car l'emploi de cette langue moins générale, plus personnelle, plus secrète, que la langue habituelle, donne à ceux qui en usent entre eux, un sentiment égoïste qui ne va jamais sans une certaine satisfaction. Cet instant de gaîté passé: «Mais si Cottard en parle», objecta Mme Verdurin. «Il n'en parlera pas.»—Il en parla, à moi du moins, car c'est par lui que j'appris ce fait quelques années plus tard à l'enterrement même de Saniette. Je regrettai de ne l'avoir pas su plus tôt. D'abord cela m'eût acheminé plus rapidement à l'idée qu'il ne faut jamais en vouloir aux hommes, jamais les juger, d'après tel souvenir d'une méchanceté, car nous ne savons pas tout ce qu'à d'autres moments leur âme a pu vouloir sincèrement et réaliser de bon; sans doute la forme mauvaise qu'on a constatée une fois pour toutes, reviendra, mais l'âme est bien plus riche que cela, a bien d'autres formes qui reviendront, elles aussi, chez ces hommes, et dont nous refusons la douceur à cause du mauvais procédé qu'ils ont eu. Ensuite à un point de vue plus personnel cette révélation de Cottard n'eût pas été sans effet sur moi, parce qu'en changeant mon opinion des Verdurin, cette révélation, s'il me l'eût faite plus tôt, eût dissipé les soupçons que j'avais sur le rôle que les Verdurin pouvaient jouer entre Albertine et moi, les eût dissipés, peut-être à tort du reste, car si M. Verdurin,—que je croyais de plus en plus le plus méchant des hommes,—avait des vertus, il n'en était pas moins taquin jusqu'à la plus féroce persécution et jaloux de domination dans le petit clan jusqu'à ne pas reculer devant les pires mensonges, devant la fomentation des haines les plus injustifiées, pour rompre entre les fidèles les liens qui n'avaient pas pour but exclusif le renforcement du petit groupe. C'était un homme capable de désintéressement, de générosités sans ostentation, cela ne veut pas dire forcément un homme sensible, ni un homme sympathique, ni scrupuleux, ni véridique, ni toujours bon. Une bonté partielle, où subsistait peut-être un peu de la famille amie de ma grand'tante existait probablement chez lui par ce fait, avant que je la connusse, comme l'Amérique ou le pôle Nord avant Colomb ou Peary. Néanmoins, au moment de ma découverte, la nature de M. Verdurin me présenta une face nouvelle insoupçonnée; et je conclus à la difficulté de présenter une image fixe aussi bien d'un caractère que des sociétés et des passions. Car il ne change pas moins qu'elles et si on veut clicher ce qu'il a de relativement immuable, on le voit présenter successivement des aspects différents (impliquant qu'il ne sait pas garder l'immobilité mais bouge) à l'objectif déconcerté.