[CHAPITRE TROISIÈME]

Disparition d'Albertine

Voyant l'heure, et craignant qu'Albertine ne s'ennuyât, je demandai à Brichot, en sortant de la soirée Verdurin, qu'il voulût bien d'abord me déposer chez moi. Ma voiture le reconduirait ensuite. Il me félicita de rentrer ainsi directement, (ne sachant pas qu'une jeune fille m'attendait à la maison), et de finir aussi tôt, et avec tant de sagesse, une soirée dont, bien au contraire, je n'avais en réalité fait que retarder le véritable commencement. Puis il me parla de M. de Charlus. Celui-ci eût sans doute été stupéfait en entendant le professeur, si aimable avec lui, le professeur qui lui disait toujours: «Je ne répète jamais rien», parler de lui et de sa vie sans la moindre réticence. Et l'étonnement indigné de Brichot n'eût peut-être pas été moins sincère si M. de Charlus lui avait dit: «On m'a assuré que vous parliez mal de moi.» Brichot avait en effet du goût pour M. de Charlus et, s'il avait eu à se reporter à quelque conversation roulant sur lui, il se fût rappelé bien plutôt les sentiments de sympathie qu'il avait éprouvés à l'égard du Baron, pendant qu'il disait de lui les mêmes choses qu'en disait tout le monde, que ces choses elles-mêmes. Il n'aurait pas cru mentir en disant: «Moi qui parle de vous avec tant d'amitié», puisqu'il ressentait quelque amitié, pendant qu'il parlait de M. de Charlus. Celui-ci avait surtout pour Brichot le charme que l'universitaire demandait avant tout dans la vie mondaine, et qui était de lui offrir des spécimens réels de ce qu'il avait pu croire longtemps une invention des poètes. Brichot, qui avait souvent expliqué la deuxième églogue de Virgile sans trop savoir si cette fiction avait quelque fonds de réalité, trouvait sur le tard à causer avec Charlus un peu du plaisir qu'il savait que ses maîtres, M. Mérimée et M. Renan, son collègue M. Maspéro avaient éprouvé, voyageant en Espagne, en Palestine, en Egypte, à reconnaître dans les paysages et les populations actuelles de l'Espagne, de la Palestine et de l'Égypte, le cadre et les invariables acteurs des scènes antiques qu'eux-mêmes dans les livres avaient étudiées. «Soit dit sans offenser ce preux de haute race, me déclara Brichot dans la voiture qui nous ramenait, il est tout simplement prodigieux quand il commente son catéchisme satanique avec une verve un tantinet charentonnesque et une obstination, j'allais dire une candeur, de blanc d'Espagne et d'émigré. Je vous assure que, si j'ose m'exprimer comme Mgr d'Hulst, je ne m'embête pas les jours où je reçois la visite de ce féodal qui, voulant défendre Adonis contre notre âge de mécréants, a suivi les instincts de sa race, et, en toute innocence sodomiste, s'est croisé.» J'écoutais Brichot et je n'étais pas seul avec lui. Ainsi que du reste cela n'avait pas cessé depuis que j'avais quitté la maison, je me sentais, si obscurément que ce fût, relié à la jeune fille qui était en ce moment dans sa chambre. Même quand je causais avec l'un ou avec l'autre chez les Verdurin, je la sentais confusément à côté de moi, j'avais d'elle cette notion vague qu'on a de ses propres membres, et s'il m'arrivait de penser à elle, c'était, comme on pense, avec l'ennui d'être lié par un entier esclavage, à son propre corps. «Et quelle potinière, reprit Brichot, à nourrir tous les appendices des Causeries du Lundi, que la conversation de cet apôtre. Songez que j'ai appris par lui que le traité d'éthique où j'ai toujours révéré la plus fastueuse construction morale de notre époque avait été inspiré à notre vénérable collègue X, par un jeune porteur de dépêches. N'hésitons pas à reconnaître que mon éminent ami a négligé de nous livrer le nom de cet éphèbe au cours de ses démonstrations. Il a témoigné en cela de plus de respect humain, ou si vous aimez mieux de moins de gratitude, que Phidias qui inscrivit le nom de l'athlète qu'il aimait sur l'anneau de son Jupiter Olympien. Le Baron ignorait cette dernière histoire. Inutile de vous dire qu'elle a charmé son orthodoxie. Vous imaginez aisément que chaque fois que j'argumenterai avec mon collègue à une thèse de doctorat, je trouverai à sa dialectique, d'ailleurs fort subtile, le surcroît de saveur que de piquantes révélations ajoutèrent pour Sainte-Beuve à l'œuvre insuffisamment confidentielle de Chateaubriand. De notre collègue dont la sagesse est d'or, mais qui possédait peu d'argent, le télégraphiste a passé aux mains du Baron «en tout bien tout honneur»; (il faut entendre le ton dont il le dit). Et comme ce Satan est le plus serviable des hommes, il a obtenu pour son protégé une place aux colonies, d'où celui-ci, qui a l'âme reconnaissante, lui envoie de temps à autre d'excellents fruits. Le Baron en offre à ses hautes relations; des ananas du jeune homme figurèrent tout dernièrement sur la table du quai Conti, faisant dire à Mme Verdurin qui à ce moment n'y mettait pas malice: «Vous avez donc un oncle ou un neveu d'Amérique, M. de Charlus, pour recevoir des ananas pareils!» J'avoue que si j'avais alors su la vérité je les eusse mangés avec une certaine gaieté en me récitant in petto le début d'une ode d'Horace que Diderot aimait à rappeler. En somme comme mon collègue Boissier, déambulant du Palatin à Tibur, je prends dans la conversation du Baron une idée singulièrement plus vivante et plus savoureuse des écrivains du siècle d'Auguste. Ne parlons même pas de ceux de la Décadence, et ne remontons pas jusqu'aux Grecs, bien que j'aie dit à cet excellent M. de Charlus qu'auprès de lui je me faisais l'effet de Platon chez Aspasie. À vrai dire j'avais singulièrement grandi l'échelle des deux personnages et, comme dit Lafontaine, mon exemple était tiré «d'animaux plus petits». Quoiqu'il en soit vous ne supposez pas j'imagine que le Baron ait été froissé. Jamais je ne le vis si ingénument heureux. Une ivresse d'enfant le fit déroger à son flegme aristocratique. «Quels flatteurs que tous ces sorbonnards, s'écriait-il avec ravissement! Dire qu'il faut que j'aie attendu d'être arrivé à mon âge pour être comparé à Aspasie! Un vieux tableau comme moi! Ô ma jeunesse!» J'aurais voulu que vous le vissiez disant cela, outrageusement poudré à son habitude, et, à son âge, musqué comme un petit maître. Au demeurant, sous ses hantises de généalogie, le meilleur homme du monde. Pour toutes ces raisons je serais désolé que la rupture de ce soir fût définitive. Ce qui m'a étonné, c'est la façon dont le jeune homme s'est rebiffé. Il avait pourtant pris, depuis quelque temps, en face du Baron, des manières de séide, des façons de leude qui n'annonçaient guère cette insurrection. J'espère qu'en tout cas, même si (Dii omen alertant) le Baron ne devait plus retourner quai Conti, ce schisme ne s'étendrait pas jusqu'à moi. Nous avons l'un et l'autre trop de profit à l'échange que nous faisons de mon faible savoir contre son expérience. (On verra que si M. Charlus, après avoir vainement souhaité qu'il lui ramena Morel, ne témoigna pas de violente rancune à Brichot, du moins sa sympathie pour l'universitaire tomba assez complètement pour lui permettre de le juger sans aucune indulgence.) Et je vous jure bien que l'échange est si inégal que quand le Baron me livre ce que lui a enseigné son existence, je ne saurais être d'accord avec Sylvestre Bonnard, que c'est encore dans une bibliothèque qu'on fait le mieux le songe de la vie.»

Nous étions arrivés devant ma porte. Je descendis de voiture pour donner au cocher l'adresse de Brichot. Du trottoir je voyais la fenêtre de la chambre d'Albertine, cette fenêtre, autrefois toujours noire, le soir, quand elle n'habitait pas la maison, que la lumière électrique de l'intérieur, segmentée par les pleins des volets, striait de haut en bas de barres d'or parallèles. Ce grimoire magique, autant il était clair pour moi et dessinait devant mon esprit calme des images précises, toutes proches et en possession desquelles j'allais entrer tout à l'heure, autant il était invisible pour Brichot resté dans la voiture, presque aveugle, et autant il eût d'ailleurs été incompréhensible pour lui même voyant, puisque, comme les amis qui venaient me voir avant le dîner, quand Albertine était rentrée de promenade, le professeur ignorait qu'une jeune fille toute à moi attendait dans une chambre voisine de la mienne. La voiture partit. Je restai un instant seul sur le trottoir. Certes ces lumineuses rayures que j'apercevais d'en bas et qui à un autre eussent semblé toutes superficielles, je leur donnais une consistance, une plénitude, une solidité extrêmes, à cause de toute la signification que je mettais derrière elles, en un trésor insoupçonné des autres que j'avais caché là et dont émanaient ces rayons horizontaux, trésor si l'on veut, mais trésor en échange duquel j'avais aliéné la liberté, la solitude, la pensée. Si Albertine n'avait pas été là-haut, et même si je n'avais voulu qu'avoir du plaisir, j'aurais été le demander à des femmes inconnues, dont j'eusse essayé de pénétrer la vie, à Venise peut-être, à tout le moins dans quelque coin de Paris nocturne. Mais maintenant ce qu'il me fallait faire quand venait pour moi l'heure des caresses, ce n'était pas partir en voyage, ce n'était même plus sortir, c'était rentrer. Et rentrer non pas pour se trouver seul, et, après avoir quitté les autres qui vous fournissaient du dehors l'aliment de votre pensée, se trouver au moins forcé de la chercher en soi-même, mais au contraire moins seul que quand j'étais chez les Verdurin, reçu que j'allais être par la personne en qui j'abdiquais, en qui je remettais le plus complètement la mienne, sans que j'eusse un instant le loisir de penser à moi ni même la peine, puisqu'elle serait auprès de moi, de penser à elle. De sorte qu'en levant une dernière fois mes yeux du dehors vers la fenêtre de la chambre dans laquelle je serais tout à l'heure, il me sembla voir le lumineux grillage qui allait se refermer sur moi et dont j'avais forgé moi-même, pour une servitude éternelle, les inflexibles barreaux d'or.

Nos fiançailles avaient pris une allure de procès et donnaient à Albertine la timidité d'une coupable. Maintenant elle changeait la conversation quand il s'agissait de personnes, hommes ou femmes, qui ne fussent pas de vieilles gens. C'est quand elle ne soupçonnait pas encore que j'étais jaloux d'elle que j'aurais dû lui demander ce que je voulais savoir. Il faut profiter de ce temps-là. C'est alors que notre amie nous dit ses plaisirs et même les moyens à l'aide desquels elle les dissimule aux autres. Elle ne m'eût plus avoué maintenant comme elle avait fait à Balbec (moitié parce que c'était vrai, moitié pour s'excuser de ne pas laisser voir davantage sa tendresse pour moi, car je la fatiguais déjà alors, et elle avait vu par ma gentillesse pour elle qu'elle n'avait pas besoin de m'en montrer autant qu'aux autres pour en obtenir plus que d'eux), elle ne m'aurait plus avoué maintenant comme alors: «Je trouve ça stupide de laisser voir qu'on aime, moi c'est le contraire, dès qu'une personne me plaît, j'ai l'air de ne pas y faire attention. Comme ça personne ne sait rien.»

Comment, c'était la même Albertine d'aujourd'hui, avec ses prétentions à la franchise et d'être indifférente à tous qui m'avait dit cela! Elle ne m'eût plus énoncé cette règle maintenant! Elle se contentait quand elle causait avec moi de l'appliquer en me disant de telle ou telle personne qui pouvait m'inquiéter: «Ah! je ne sais pas, je ne l'ai pas regardée, elle est trop insignifiante.» Et de temps en temps, pour aller au-devant de choses que je pourrais apprendre, elle faisait de ces aveux que leur accent, avant que l'on connaisse la réalité qu'ils sont chargés de dénaturer, d'innocenter, dénonce déjà comme étant des mensonges.

Albertine ne m'avait jamais dit qu'elle me soupçonnât d'être jaloux d'elle, préoccupé de tout ce qu'elle faisait. Les seules paroles, assez anciennes il est vrai, que nous avions échangées relativement à la jalousie semblaient prouver le contraire. Je me rappelais que, par un beau soir de clair de lune, au début de nos relations, une des premières fois où je l'avais reconduite et où j'eusse autant aimé ne pas le faire et la quitter pour courir après d'autres, je lui avais dit: «Vous savez, si je vous propose de vous ramener, ce n'est pas par jalousie; si vous avez quelque chose à faire, je m'éloigne discrètement.» Et elle m'avait répondu: «Oh! je sais bien que vous n'êtes pas jaloux et que cela vous est bien égal, mais je n'ai rien à faire qu'à être avec vous.» Une autre fois c'était à la Raspelière, où M. de Charlus, tout en jetant à la dérobée un regard sur Morel, avait fait ostentation de galante amabilité à l'égard d'Albertine; je lui avais dit: «Eh! bien, il vous a serrée d'assez près, j'espère.» Et comme j'avais ajouté à demi ironiquement: «J'ai souffert toutes les tortures de la jalousie,» Albertine, usant du langage propre, soit au milieu vulgaire d'où elle était sortie, soit au plus vulgaire encore qu'elle fréquentait: «Quel chineur vous faites! Je sais bien que vous n'êtes pas jaloux. D'abord vous me l'avez dit, et puis ça se voit, allez!» Elle ne m'avait jamais dit depuis qu'elle eût changé d'avis; mais il avait dû pourtant se former en elle, à ce sujet, bien des idées nouvelles, qu'elle me cachait mais qu'un hasard pouvait, malgré elle, trahir, car ce soir-là, quand, une fois rentré, après avoir été la chercher dans sa chambre et l'avoir amenée dans la mienne, je lui eus dit (avec une certaine gêne que je ne compris pas moi-même, car j'avais bien annoncé à Albertine que j'irais dans le monde et je lui avais dit que je ne savais pas où, peut-être chez Mme de Villeparisis, peut-être chez Mme de Guermantes, peut-être chez Mme de Cambremer; il est vrai que je n'avais justement pas nommé les Verdurin): «Devinez d'où je viens: de chez les Verdurin», j'avais à peine eu le temps de prononcer ces mots qu'Albertine, la figure bouleversée, m'avait répondu par ceux-ci qui semblèrent exploser d'eux-mêmes avec une force qu'elle ne put contenir: «Je m'en doutais.» «Je ne savais pas que cela vous ennuierait que j'aille chez les Verdurin.» Il est vrai qu'elle ne me disait pas que cela l'ennuyait, mais c'était visible; il est vrai aussi que je ne m'étais pas dit que cela l'ennuierait. Et pourtant devant l'explosion de sa colère, comme devant ces événements qu'une sorte de double vue rétrospective nous fait paraître avoir déjà été connus dans le passé, il me sembla que je n'avais jamais pu m'attendre à autre chose. «M'ennuyer? Qu'est-ce que vous voulez que ça me fiche. Voilà qui m'est équilatéral. Est-ce qu'ils ne devaient pas avoir Mademoiselle Vinteuil?» Hors de moi à ces mots: «Vous ne m'aviez pas dit que vous l'aviez rencontrée l'autre jour», lui dis-je pour lui montrer que j'étais plus instruit qu'elle ne pensait. Croyant que la personne que je lui reprochais d'avoir rencontrée sans me l'avoir raconté, c'était Mme Verdurin, et non, comme je voulais dire, Mlle Vinteuil: «Est-ce que je l'ai rencontrée», demanda-t-elle d'un air rêveur, à la fois à elle-même comme si elle cherchait à rassembler ses souvenirs, et à moi comme si c'était moi qui eût dû le lui apprendre; et sans doute, en effet, afin que je dise ce que je savais, peut-être aussi pour gagner du temps avant de faire une réponse difficile. Mais si j'étais préoccupé par Mlle Vinteuil, je l'étais encore plus d'une crainte qui m'avait déjà effleuré mais qui s'emparait maintenant de moi avec force, la crainte qu'Albertine voulût sa liberté. En rentrant je croyais que Mme Verdurin avait purement et simplement inventé par gloriole la venue de Mlle Vinteuil et de son amie, de sorte que j'étais tranquille. Seule Albertine en me disant: «Est-ce que Mlle Vinteuil ne devait pas être là?» m'avait montré que je ne m'étais pas trompé dans mon premier soupçon; mais enfin j'étais tranquillisé là-dessus pour l'avenir, puisqu'on renonçant à aller chez les Verdurin et en se rendant au Trocadéro, Albertine avait sacrifié Mlle Vinteuil. Mais, au Trocadéro, que du reste elle avait quitté pour se promener avec moi, il y avait eu comme raison de l'en faire revenir la présence de Léa. En y pensant je prononçai ce nom de Léa, et Albertine, méfiante, croyant qu'on m'en avait peut-être dit davantage, prit les devants et s'écria avec volubilité, non sans cacher un peu son front: «Je la connais très bien; nous sommes allées, l'année dernière, avec des amies, la voir jouer: après la représentation nous sommes montées dans sa loge, elle s'est habillée devant nous. C'était très intéressant.» Alors ma pensée fut forcée de lâcher Mlle Vinteuil et dans un effort désespéré, dans cette course à l'abîme des impossibles reconstitutions, s'attacha à l'actrice, à cette soirée où Albertine était montée dans sa loge. D'autre part, après tous les serments qu'elle m'avait faits et d'un ton si véridique, après le sacrifice si complet de sa liberté, comment croire qu'en tout cela il y eût du mal? Et pourtant mes soupçons n'étaient-ils pas des antennes dirigées vers la vérité, puisque si elle m'avait sacrifié les Verdurin pour aller au Trocadéro, tout de même chez les Verdurin il avait bien dû y avoir Mlle Vinteuil, et, au Trocadéro, il y avait eu Léa qui me semblait m'inquiéter à tort et que pourtant, dans cette phrase que je ne lui demandais pas, elle déclarait avoir connue sur une plus grande échelle que celle où eussent été mes craintes, dans des circonstances bien louches? Car qui avait pu l'amener à monter ainsi dans cette loge? Si je cessais de souffrir par Mlle Vinteuil quand je souffrais par Léa, ces deux bourreaux de ma journée, c'est soit par l'infirmité de mon esprit à se représenter à la fois trop de scènes, soit par l'interférence de mes émotions nerveuses dont ma jalousie n'était que l'écho. J'en pouvais induire qu'elle n'avait pas plus été à Léa qu'à Mlle Vinteuil et que je ne croyais à Léa que parce que j'en souffrais encore. Mais parce que mes jalousies s'éteignaient—pour se réveiller parfois, l'une après l'autre—cela ne signifiait pas non plus qu'elles ne correspondissent pas au contraire chacune à quelque vérité pressentie, que de ces femmes il ne fallait pas que je me dise aucune, mais toutes. Je dis pressentie, car je ne pouvais pas occuper tous les points de l'espace et du temps qu'il eût fallu, et encore quel instinct m'eût donné la concordance des uns et des autres pour me permettre de surprendre Albertine ici à telle heure avec Léa, ou avec les jeunes filles de Balbec, ou avec l'amie de Mme Bontemps qu'elle avait frôlée, ou avec la jeune fille du tennis qui lui avait fait du coude, ou avec Mlle Vinteuil? Je dois dire que ce qui m'avait paru le plus grave et m'avait le plus frappé comme symptôme, c'était qu'elle allât au-devant de mon accusation, c'était qu'elle m'eût dit: «Je crois qu'ils ont eu Mlle Vinteuil ce soir», ainsi à quoi j'avais répondu le plus cruellement possible: «Vous ne m'aviez pas dit que vous l'aviez rencontrée.» Ainsi dès que je ne trouvais pas Albertine gentille, au lieu de lui dire que j'étais triste, je devenais méchant. Il y eut alors un instant où j'eus pour elle une espèce de haine qui ne fit qu'aviver mon besoin de la retenir.

«Du reste, lui dis-je avec colère, il y a bien d'autres choses que vous me cachez, même dans les plus insignifiantes, comme par exemple votre voyage de trois jours à Balbec, je le dis en passant.» J'avais ajouté ce mot; «Je le dis en passant» comme complément de: «même les choses les plus insignifiantes», de façon que si Albertine me disait: «Qu'est-ce qu'il y a eu d'incorrect dans ma randonnée à Balbec?» je pusse lui répondre: «Mais je ne me rappelle même plus. Ce qu'on me dit se brouille dans ma tête, j'y attache si peu d'importance.» Et en effet si je parlais de cette course de trois jours qu'elle avait faite avec le mécanicien jusqu'à Balbec, d'où ses cartes postales m'étaient arrivées avec un tel retard, j'en parlais tout à fait au hasard et je regrettais d'avoir si mal choisi mon exemple, car vraiment, ayant à peine eu le temps d'aller et de revenir, c'était certainement celle de leur promenade où il n'y avait pas eu même le temps que se glissât une rencontre un peu prolongée avec qui que ce fût. Mais Albertine crut, d'après ce que je venais de dire, que la vérité vraie, je la savais, et lui avais seulement caché que je la savais; elle était donc restée persuadée, depuis peu de temps, que, par un moyen ou un autre, je la faisais suivre, ou enfin que d'une façon quelconque, j'étais, comme elle avait dit la semaine précédente à Andrée, «plus renseigné qu'elle-même sur sa propre vie». Aussi elle m'interrompit par un aveu bien inutile, car certes je ne soupçonnais rien de ce qu'elle me dit et j'en fus en revanche accablé, tant peut être grand l'écart entre la vérité qu'une menteuse a travestie et l'idée que, d'après ses mensonges, celui qui aime la menteuse s'est faite de cette vérité. À peine avais-je prononcé ces mots: «Votre voyage de trois jours à Balbec, je le dis en passant», Albertine me coupant la parole me déclara comme une chose toute naturelle: «Vous voulez dire que ce voyage à Balbec n'a jamais eu lieu? Bien sûr! Et je me suis toujours demandé pourquoi vous avez fait celui qui y croyait. C'était pourtant bien inoffensif. Le mécanicien avait à faire pour lui pendant trois jours. Il n'osait pas vous le dire. Alors, par bonté pour lui (c'est bien moi! et puis c'est toujours sur moi que ça retombe ces histoires-là), j'ai inventé un prétendu voyage à Balbec. Il m'a tout simplement déposée à Auteuil, chez mon amie de la rue de l'Assomption, où j'ai passé les trois jours à me raser à cent sous l'heure. Vous voyez que c'est pas grave, il n'y a rien de cassé. J'ai bien commencé à supposer que vous saviez peut-être tout, quand j'ai vu que vous vous mettiez à rire à l'arrivée, avec huit jours de retard, des cartes postales. Je reconnais que c'était ridicule et qu'il aurait mieux valu pas de cartes du tout. Mais ce n'est pas ma faute. Je les avais achetées d'avance et données au mécanicien avant qu'il me dépose à Auteuil, et puis ce veau-là les a oubliées dans ses poches, au lieu de les envoyer sous enveloppes à un ami qu'il a près de Balbec et qui devait vous les réexpédier. Je me figurais toujours qu'elles allaient arriver. Lui s'en est seulement souvenu au bout de cinq jours et au lieu de le me dire le nigaud les a envoyées aussitôt à Balbec. Quand il m'a dit ça, je lui en ai cassé sur la figure, allez! Vous préoccuper inutilement par la faute de ce grand imbécile, comme récompense de m'être cloîtrée pendant trois jours, pour qu'il puisse aller régler ses petites affaires de famille. Je n'osais même pas sortir dans Auteuil de peur d'être vue. La seule fois que je suis sortie c'est déguisée en homme, histoire de rigoler plutôt. Et ma chance, qui me suit partout, a voulu que la première personne dans les pattes de qui je me suis fourrée soit votre youpin d'ami Bloch. Mais je ne pense pas que ce soit par lui que vous ayez su que le voyage à Balbec n'a jamais existé que dans mon imagination, car il a eu l'air de ne pas me reconnaître.»

Je ne savais que dire, ne voulant pas paraître étonné, et écrasé par tant de mensonges. À un sentiment d'horreur, qui ne me faisait pas désirer de chasser Albertine, au contraire, s'ajoutait une extrême envie de pleurer. Celle-ci était causée non par le mensonge lui-même et par l'anéantissement de tout ce que j'avais tellement cru vrai que je me sentais comme dans une ville rasée, où pas une maison ne subsiste, où je sol nu est seulement bossué de décombres—mais par cette mélancolie que, pendant ces trois jours passés à s'ennuyer chez son amie d'Auteuil, Albertine n'ait pas une fois eu le désir, peut-être même pas l'idée, de venir passer en cachette un jour chez moi, ou par un petit bleu de me demander d'aller la voir à Auteuil. Mais je n'avais pas le temps de m'adonner à ces pensées. Je ne voulais surtout pas paraître étonné. Je souris de l'air de quelqu'un qui en sait plus long qu'il ne le dit: «Mais ceci est une chose entre mille. Ainsi tenez, vous saviez que Mlle Vinteuil devait venir chez Mme Verdurin, cet après-midi quand vous êtes allée au Trocadéro.» Elle rougit: «Oui, je le savais.» «Pouvez-vous me jurer que ce n'était pas pour ravoir des relations avec elle que vous vouliez aller chez les Verdurin.» «Mais bien sûr que je peux vous le jurer. Pourquoi ravoir, je n'en ai jamais eu, je vous le jure.» J'étais navré d'entendre Albertine me mentir ainsi, me nier l'évidence que sa rougeur m'avait trop avouée. Sa fausseté me navrait. Et pourtant, comme elle contenait une protestation d'innocence que, sans m'en rendre compte, j'étais prêt à croire, elle me fit moins de mal que sa sincérité quand lui ayant demandé: «Pouvez-vous du moins me jurer que le plaisir de revoir Mlle Vinteuil n'entrait pour rien dans votre désir d'aller à cette matinée des Verdurin?» elle me répondit: «Non, cela je ne peux pas le jurer. Cela me faisait un grand plaisir de revoir Mlle Vinteuil.» Une seconde avant, je lui en voulais de dissimuler ses relations avec Mlle Vinteuil, et maintenant l'aveu du plaisir qu'elle aurait eu à la voir me cassait bras et jambes. D'ailleurs sa façon mystérieuse de vouloir aller chez les Verdurin eût dû m'être une preuve suffisante. Mais je n'y avais plus assez pensé. Quoique me disant maintenant la vérité, pourquoi n'avouait-t-elle qu'à moitié, c'était encore plus bête que méchant et que triste. J'étais tellement écrasé que je n'eus pas le courage d'insister là-dessus où je n'avais pas le beau rôle, n'ayant pas de document révélateur à produire, et pour ressaisir mon ascendant je me hâtai de passer à un sujet qui allait me permettre de mettre en déroute Albertine: «Tenez, pas plus tard que ce soir chez les Verdurin, j'ai appris que ce que vous m'aviez dit sur Mlle Vinteuil...» Albertine me regardait fixement d'un air tourmenté, tâchant de lire dans mes yeux ce que je savais. Or ce que je savais et que j'allais lui dire sur ce qu'était Mlle Vinteuil, il est vrai que ce n'était pas chez les Verdurin que je l'avais appris, mais à Montjouvain autrefois. Seulement comme je n'en avais, exprès, jamais parlé à Albertine, je pouvais avoir l'air de le savoir de ce soir seulement. Et j'eus presque de la joie—après en avoir eu dans le petit tram tant de souffrance—de posséder ce souvenir de Montjouvain, que je postdaterais, mais qui n'en serait pas moins la preuve accablante, un coup de massue pour Albertine. Cette fois-ci au moins, je n'avais pas besoin d'«avoir l'air de savoir» et de «faire parler» Albertine: je savais, j'avais vu par la fenêtre éclairée de Montjouvain. Albertine avait eu beau me dire que ses relations avec Mlle Vinteuil et son amie avaient été très pures, comment pourrait-elle quand je lui jurerais (et lui jurerais sans mentir) que je connaissais les mœurs de ces deux femmes, comment pourrait-elle soutenir qu'ayant vécu dans une intimité quotidienne avec les, les appelant «mes grandes sœurs», elle n'avait pas été de leur part l'objet de propositions qui l'auraient fait rompre avec elles, si au contraire elle ne les avait acceptées. Mais je n'eus pas le temps de dire ce que je savais. Albertine croyant, comme pour le faux voyage à Balbec, que j'avais appris la vérité, soit par Mlle Vinteuil, si elle avait été chez les Verdurin, soit par Mme Verdurin tout simplement qui avait pu parler d'elle à Mlle Vinteuil, ne me laissa pas prendre la parole et me fit un aveu, exactement contraire de celui que j'avais cru, mais qui, en me démontrant qu'elle n'avait jamais cessé de me mentir, me fit peut-être autant de peine (surtout parce que je n'étais plus, comme j'ai dit tout à l'heure, jaloux de Mlle Vinteuil); donc, prenant les devants, Albertine parla ainsi: «Vous voulez dire que vous avez appris ce soir que je vous ai menti quand j'ai prétendu avoir été à moitié élevée par l'amie de Mlle Vinteuil. C'est vrai que je vous ai un peu menti. Mais je me sentais si dédaignée par vous, je vous voyais aussi si enflammé pour la musique de ce Vinteuil que comme une de mes camarades—ça c'est vrai, je vous le jure— avait été amie de l'amie de Mlle Vinteuil, j'ai cru bêtement me rendre intéressante à vos yeux en inventant que j'avais beaucoup connu ces jeunes filles. Je sentais que je vous ennuyais, que vous me trouviez bécasse, j'ai pensé qu'en vous disant que ces gens-là m'avaient fréquentée, que je pourrais très bien vous donner des détails sur les œuvres de Vinteuil, je prendrais un petit peu de prestige à vos yeux, que cela nous rapprocherait. Quand je vous mens, c'est toujours par amitié pour vous. Et il a fallu cette fatale soirée Verdurin pour que vous appreniez la vérité, qu'on a peut-être exagérée du reste. Je parie que l'amie de Mlle Vinteuil vous aura dit qu'elle ne me connaissait pas. Elle m'a vu au moins deux fois chez ma camarade. Mais naturellement, je ne suis pas assez chic pour des gens qui sont devenus si célèbres. Ils préfèrent dire qu'ils ne m'ont jamais vue.» Pauvre Albertine, quand elle avait cru que de me dire qu'elle avait été si liée avec l'amie de Mlle Vinteuil, retarderais on «plaquage», la rapprocherait de moi, elle avait, comme il arrive si souvent, atteint la vérité par un autre chemin que celui qu'elle avait voulu prendre. Se montrer plus renseignée sur la musique que je ne l'aurais cru ne m'aurait nullement empêché de rompre avec elle ce soir-là, dans le petit tram; et pourtant c'était bien cette phrase, qu'elle avait dite dans ce but, qui avait immédiatement amené bien plus que l'impossibilité de rompre. Seulement elle faisait une erreur d'interprétation, non sur l'effet que devait avoir cette phrase, mais sur la cause en vertu de laquelle elle devait produire cet effet, cause qui était non pas d'apprendre sa culture musicale, mais ses mauvaises relations. Ce qui m'avait brusquement rapproché d'elle, bien plus fondu en elle, ce n'était pas l'attente d'un plaisir—et un plaisir est encore trop dire, un léger agrément—c'était l'étreinte d'une douleur.

Cette fois-ci encore, je n'avais pas le temps de garder un trop long silence qui eût pu lui laisser supposer de l'étonnement. Aussi, touché qu'elle fût si modeste et se crût dédaignée dans le milieu Verdurin, je lui dis tendrement: «Mais ma chérie, je vous donnerais bien volontiers quelques centaines de francs pour que vous alliez faire où vous voudrez la dame chic et que vous invitiez à un beau dîner M. et Mme Verdurin.» Hélas! Albertine était plusieurs personnes. La plus mystérieuse, la plus simple, la plus atroce se montra dans la réponse qu'elle me fit d'un air de dégoût et dont à dire vrai je ne distinguai pas bien les mots (même les mots du commencement puisqu'elle ne termina pas). Je ne les rétablis qu'un peu plus tard quand j'eus deviné sa pensée. On entend rétrospectivement quand on a compris. «Grand merci! dépenser un sou pour ces vieux-là, j'aime bien mieux que vous me laissiez une fois libre pour que j'aille me faire casser...» Aussitôt dit sa figure s'empourpra, elle eut l'air navré, elle mit sa main devant sa bouche comme si elle avait pu faire rentrer les mots qu'elle venait de dire et que je n'avais pas du tout compris. «Qu'est-ce que vous dites Albertine?» «Non rien, je m'endormais à moitié.» «Mais pas du tout, vous êtes très réveillée.» «Je pensais au dîner Verdurin, c'est très gentil de votre part». «Mais non, je parle de ce que vous avez dit». Elle me donna mille versions qui ne cadraient nullement, je ne dis même pas avec ses paroles qui, interrompues, restaient vagues, mais avec cette interruption même et la rougeur subite qui l'avait accompagnée. «Voyons, mon chéri, ce n'est pas cela que vous voulez dire, sans quoi pourquoi vous seriez-vous arrêtée.» «Parce que je trouvais ma demande indiscrète.» «Quelle demande?» «De donner un dîner.» «Mais non, ce n'est pas cela, il n'y a pas de discrétion à faire entre nous.» «Mais si, au contraire, il ne faut pas abuser des gens qu'on aime. En tous cas je vous jure que c'est cela.» D'une part il m'était toujours impossible de douter d'un serment d'elle, d'autre part ses explications ne satisfaisaient pas ma raison. Je ne cessai pas d'insister. «Enfin, au moins ayez le courage de finir votre phrase, vous en êtes restée à casser.» «Oh! non, laissez-moi!» «Mais pourquoi?» «Parce que c'est affreusement vulgaire, j'aurais trop de honte de dire ça devant vous. Je ne sais pas à quoi je pensais, ces mots dont je ne sais même pas le sens et que j'avais entendus un jour dans la rue dits par des gens très orduriers, me sont venus à la bouche, sans rime ni raison. Ça ne se rapporte ni à moi ni à personne, je rêvais tout haut.» Je sentis que je ne tirerais rien de plus d'Albertine. Elle m'avait menti quand elle m'avait juré tout à l'heure que ce qui l'avait arrêtée c'était une crainte mondaine d'indiscrétion, devenue maintenant la honte de tenir devant moi un propos trop vulgaire. Or c'était certainement un second mensonge. Car, quand nous étions ensemble avec Albertine, il n'y avait pas de propos si pervers, de mots si grossiers que nous ne les prononcions tout en nous caressant. En tout cas il était inutile d'insister en ce moment. Mais ma mémoire restait obsédée par ce mot «casser». Albertine disait souvent «casser du bois», «casser du sucre sur quelqu'un», ou tout court: «ah! ce que je lui en ai cassé!» pour dire «ce que je l'ai injurié!» Mais elle disait cela couramment devant moi et si c'est cela qu'elle avait voulu dire, pourquoi s'était-elle tue brusquement, pourquoi avait-elle rougi si fort, mis ses mains sur sa bouche, refait tout autrement sa phrase et, quand elle avait vu que j'avais bien entendu «casser», donné une fausse explication. Mais du moment que je renonçais à poursuivre un interrogatoire où je ne recevais pas de réponse, le mieux était d'avoir l'air de n'y plus penser, et revenant par la pensée aux reproches qu'Albertine m'avait faits d'être allé chez la Patronne, je lui dis fort gauchement, ce qui était comme une espèce d'excuse stupide: «J'avais justement voulu vous demander de venir ce soir à la soirée des Verdurin»,—phrase doublement maladroite, car si je le voulais, l'ayant vue tout le temps, pourquoi ne le lui aurais-je pas proposé? Furieuse de mon mensonge et enhardie par ma timidité: «Vous me l'auriez demandé pendant mille ans, me dit-elle, que je n'aurais pas consenti. Ce sont des gens qui ont toujours été contre moi, ils ont tout fait pour me contrarier. Il n'y a pas de gentillesse que je n'aie eues pour Mme Verdurin à Balbec, j'en ai été joliment récompensée. Elle me ferait demander à son lit de mort que je n'irais pas. Il y a des choses qui ne se pardonnent pas. Quant à vous, c'est la première indélicatesse que vous me faites. Quand Françoise m'a dit que vous étiez sorti (elle était contente, allez, de me le dire), j'aurais mieux aimé qu'on me fende la tête par le milieu. J'ai tâché qu'on ne remarque rien, mais de ma vie je n'ai jamais ressenti un affront pareil.» Pendant qu'elle me parlait se poursuivait en moi, dans le sommeil fort vivant et créateur de l'inconscient (sommeil où achèvent de se graver les choses qui nous effleurèrent seulement, où les mains endormies se saisissent de la clef qui ouvre, vainement cherchée jusque là), la recherche de ce qu'elle avait voulu dire par la phrase interrompue dont j'aurais voulu savoir quelle eût été la fin. Et tout d'un coup deux mots atroces, auxquels je n'avais nullement songé, tombèrent sur moi: «le pot». Je ne peux pas dire qu'ils vinrent d'un seul coup, comme quand, dans une longue soumission passive à un souvenir incomplet, tout en tâchant doucement, prudemment, de l'étendre, on reste plié, collé à lui. Non, contrairement à ma manière habituelle de me souvenir, il y eut je crois deux voies parallèles de recherche; l'une tenait compte non pas seulement de la phrase d'Albertine, mais de son regard excédé quand je lui avais proposé un don d'argent pour donner un beau dîner, un regard qui semblait dire: «Merci, dépenser de l'argent pour des choses qui m'embêtent, quand sans argent je pourrais en faire qui m'amusent!» Et c'est peut-être le souvenir de ce regard qu'elle avait eu, qui me fit changer de méthode pour trouver la fin de ce qu'elle avait voulu dire. Jusque-là je m'étais hypnotisé sur le dernier mot: «casser», elle avait voulu dire casser quoi? Casser du bois? Non. Du sucre? Non. Casser, casser, casser. Et tout à coup le regard qu'elle avait eu au moment de ma proposition qu'elle donnât un dîner, me fit rétrograder dans les mots de sa phrase. Et aussitôt je vis qu'elle n'avait pas dit «casser», mais «me faire casser». Horreur! c'était cela qu'elle aurait préféré. Double horreur! car même la dernière des grues, et qui consent à cela, ou le désire, n'emploie pas avec l'homme qui s'y prête cette affreuse expression. Elle se sentirait par trop avilie. Avec une femme seulement, si elle les aime, elle dit cela pour s'excuser de se donner tout à l'heure à un homme. Albertine n'avait pas menti quand elle m'avait dit qu'elle rêvait à moitié. Distraite, impulsive, ne songeant pas qu'elle était avec moi, elle avait eu le haussement d'épaules, elle avait commencé de parler comme elle eût fait avec une de ces femmes, avec peut-être une de mes jeunes filles en fleurs. Et brusquement rappelée à la réalité, rouge de honte, renfonçant ce qu'elle allait dire dans sa bouche, désespérée, elle n'avait plus voulu prononcer un seul mot. Je n'avais pas une seconde à perdre si je ne voulais pas qu'elle s'aperçût du désespoir où j'étais. Mais déjà, après le sursaut de la rage, es larmes me venaient aux yeux. Comme à Balbec, la nuit qui avait suivi sa révélation de son amitié avec les Vinteuil, il me fallait inventer immédiatement pour mon chagrin une cause plausible, en même temps capable de produire un effet si profond sur Albertine que cela me donnât un répit de quelques jours avant de prendre une décision. Aussi, au moment où elle me disait qu'elle n'avait jamais éprouvé un affront pareil à celui que je lui avais infligé en sortant, qu'elle aurait mieux aimé mourir que s'entendre dire cela par Françoise, et comme, agacé de sa risible susceptibilité, j'allais lui dire que ce que j'avais fait était bien insignifiant, que cela n'avait rien de froissant pour elle que je fusse sorti,—comme pendant ce temps-là, parallèlement, ma recherche inconsciente de ce qu'elle avait voulu dire après le mot «casser» avait abouti, et que le désespoir où ma découverte me jetait n'était pas possible à cacher complètement, au lieu de me défendre, je m'accusai. «Ma petite Albertine, lui dis-je d'un ton doux que gagnaient mes premières larmes, je pourrais vous dire que vous avez tort, que ce que j'ai fait n'est rien, mais je mentirais; c'est vous qui avez raison, vous avez compris la vérité, mon pauvre petit, c'est qu'il y a six mois, c'est qu'il y a trois mois, quand j'avais encore tant d'amitié pour vous, jamais je n'eusse fait cela. C'est un rien et c'est énorme à cause de l'immense changement dans mon cœur dont cela est le signe. Et puisque vous avez deviné ce changement que j'espérais vous cacher, cela m'amène à vous dire ceci: Ma petite Albertine (et je le dis avec une douceur et une tristesse profondes) voyez-vous, la vie que vous menez ici est ennuyeuse pour vous, il vaut mieux nous quitter, et comme les séparations les meilleures sont celles qui s'effectuent le plus rapidement, je vous demande pour abréger le grand chagrin que je vais avoir, de me dire adieu ce soir et de partir demain matin sans que je vous aie revue, pendant que je dormirai.» Elle parut stupéfaite, encore incrédule et déjà désolée: «Comment demain? Vous le voulez?» Et malgré la souffrance que j'éprouvais à parler de notre séparation comme déjà entrée dans le passé—peut-être en partie à cause de cette souffrance même—je me mis à adresser à Albertine les conseils les plus précis pour certaines choses qu'elle aurait à faire après son départ de la maison. Et de recommandations en recommandations, j'en arrivai bientôt à entrer dans de minutieux détails. «Ayez la gentillesse, dis-je avec une infinie tristesse, de me renvoyer le livre de Bergotte qui est chez votre tante. Cela n'a rien de pressé, dans trois jours, dans huit jours, quand vous voudrez, mais pensez-y pour que je n'aie pas à vous le faire demander, cela me ferait trop de mal. Nous avons été heureux, nous sentons maintenant que nous serions malheureux.» «Ne dites pas que nous sentons que nous serions malheureux, me dit Albertine en m'interrompant, ne dites pas nous, c'est vous seul qui trouvez cela.» «Oui, enfin, vous ou moi, comme vous voudrez, pour une raison ou l'autre. Mais il est une heure folle, il faut vous coucher—nous avons décidé de nous quitter ce soir.» «Pardon, vous avez décidé et je vous obéis parce que je ne veux pas vous faire de la peine.» «Soit, c'est moi qui ai décidé, mais ce n'en est pas moins douloureux pour moi. Je ne dis pas que ce sera douloureux longtemps, vous savez que je n'ai pas la faculté de me souvenir longtemps, mais les premiers jours je m'ennuierai tant après vous! Aussi je trouve inutile de raviver par des lettres, il faut finir tout d'un coup.» «Oui vous avez raison, me dit-elle d'un air navré, auquel ajoutaient encore ses traits fléchis par la fatigue de l'heure tardive, plutôt que de se faire couper un doigt puis un autre, j'aime mieux donner la tête tout de suite.» «Mon Dieu, je suis épouvanté en pensant à l'heure à laquelle je vous fais coucher, c'est de la folie. Enfin pour le dernier soir! Vous aurez le temps de dormir tout le reste de la vie.» Et ainsi en lui disant qu'il fallait nous dire bonsoir, je cherchais à retarder le moment où elle me l'eût dit. «Voulez-vous, pour vous distraire les premiers jours, que je dise à Bloch de vous envoyer sa cousine Esther à l'endroit où vous serez, il fera cela pour moi.» «Je ne sais pas pourquoi vous dites cela (je le disais pour tâcher d'arracher un aveu à Albertine); je ne tiens qu'à une seule personne, c'est à vous», me dit Albertine, dont les paroles me remplirent de douceur. Mais aussitôt quel mal elle me fit: «Je me rappelle très bien que j'ai donné ma photographie à Esther parce qu'elle insistait beaucoup et que je voyais que cela lui ferait plaisir, mais quant à avoir eu de l'amitié pour elle ou à avoir envie de la voir jamais...» Et pourtant Albertine était de caractère si léger qu'elle ajouta: «Si elle veut me voir, moi ça m'est égal, elle est très gentille, mais je n'y tiens aucunement.» Ainsi quand je lui avais parlé de la photographie d'Esther que m'avait envoyée Bloch (et que je n'avais même pas encore reçue quand j'en avais parlé à Albertine) mon amie avait compris que Bloch m'avait montré une photographie d'elle, donnée par elle à Esther. Dans mes pires suppositions, je ne m'étais jamais figuré qu'une pareille intimité avait pu exister entre Albertine et Esther. Albertine n'avait rien trouvé à me répondre quand j'avais parlé de la photographie. Et maintenant me croyant bien à tort au courant elle trouvait plus habile d'avouer. J'étais accablé. «Et puis Albertine, je vous demande en grâce une chose, c'est de ne jamais chercher à me revoir. Si jamais, ce qui peut arriver dans un an, dans deux ans, dans trois ans, nous nous trouvions dans la même ville, évitez-moi.» Et voyant qu'elle ne répondait pas affirmativement à ma prière: «Mon Albertine, ne me revoyez jamais en cette vie. Cela me ferait trop de peine. Car j'avais vraiment de l'amitié pour vous, vous savez. Je sais bien que quand je vous ai raconté l'autre jour que je voulais revoir l'amie dont nous avions parlé à Balbec, vous avez cru que c'était arrangé. Mais non, je vous assure que cela m'était bien égal. Vous êtes persuadée que j'avais résolu depuis longtemps de vous quitter, que ma tendresse était une comédie.» «Mais non, vous êtes fou, je ne l'ai pas cru, dit-elle tristement.» «Vous avez raison, il ne faut pas le croire, je vous aimais vraiment, pas d'amour peut-être, mais de grande, de très grande amitié, plus que vous ne pouvez croire.» «Mais si, je le crois. Et si vous vous figurez que moi je ne vous aime pas!» «Cela me fait une grande peine de vous quitter.» «Et moi mille fois plus grande», me répondit Albertine. Et déjà depuis un moment je sentais que je ne pouvais plus retenir les larmes qui montaient à mes yeux. Et ces larmes ne venaient pas du tout du même genre de tristesse que j'éprouvais jadis quand je disais à Gilberte: «Il vaut mieux que nous ne nous voyions plus, la vie nous sépare.» Sans doute quand j'écrivais cela à Gilberte, je me disais que quand j'aimerais non plus elle, mais une autre, l'excès de mon amour diminuerait celui que j'aurais peut-être pu inspirer, comme s'il y avait fatalement entre deux êtres une certaine quantité d'amour disponible, où le trop-pris par l'un est retiré à l'autre, et que, de l'autre aussi, comme de Gilberte, je serais condamné à me séparer. Mais la situation était toute différente pour bien des raisons, dont la première, qui avait à son tour produit les autres, était que ce défaut de volonté que ma grand'mère et ma mère avaient redouté pour moi, à Combray, et devant laquelle l'une et l'autre, tant un malade a d'énergie pour imposer sa faiblesse, avaient successivement capitulé, ce défaut de volonté avait été en s'aggravant d'une façon de plus en plus rapide. Quand j'avais senti que ma présence fatiguait Gilberte, j'avais encore assez de forces pour renoncer à elle; je n'en avais plus, quand j'avais fait la même constatation pour Albertine et je ne songeais qu'à la retenir à tout prix. De sorte que, si j'écrivais à Gilberte que je ne la verrais plus, et dans l'intention de ne plus la voir en effet, je ne le disais à Albertine que par pur mensonge et pour amener une réconciliation. Ainsi nous présentions-nous l'un à l'autre une apparence qui était bien différente de la réalité. Et sans doute il en est toujours ainsi quand deux êtres sont face à face, puisque chacun d'eux ignore une partie de ce qui est dans l'autre (même ce qu'il sait, il ne peut en partie le comprendre) et que tous deux manifestent ce qui leur est le moins personnel, soit qu'ils n'aient pas démêlé eux-mêmes et jugent négligeable ce qui l'est le plus, soit que des avantages insignifiants et qui ne tiennent pas à eux leur semblent plus importants et plus flatteurs. Mais dans l'amour ce malentendu est porté au degré suprême parce que, sauf peut-être quand on est enfant, on tâche que l'apparence qu'on prend, plutôt que de refléter exactement notre pensée, soit ce que cette pensée juge le plus propre à nous faire obtenir ce que nous désirons, et qui pour moi, depuis que j'étais rentré, était de pouvoir garder Albertine aussi docile que par le passé, qu'elle ne me demandât pas dans son irritation une liberté plus grande, que je souhaitais lui donner un jour, mais qui en ce moment où j'avais peur de ses velléités d'indépendance, m'eût rendu trop jaloux. À partir d'un certain âge, par amour-propre et par sagacité, ce sont les choses qu'on désire le plus auxquelles on a l'air de ne pas tenir. Mais en amour, la simple sagacité—qui d'ailleurs n'est probablement pas la vraie sagesse—nous force assez vite à ce génie de duplicité. Tout ce que j'avais, enfant, rêvé de plus doux dans l'amour et qui me semblait de son essence même, c'était, devant celle que j'aimais, d'épancher librement ma tendresse, ma reconnaissance pour sa bonté, mon désir d'une perpétuelle vie commune. Mais je m'étais trop bien rendu compte par ma propre expérience et d'après celle de mes amis, que l'expression de tels sentiments est loin d'être contagieuse. Une fois qu'on a remarqué cela, on ne se «laisse plus aller»; je m'étais gardé dans l'après-midi de dire à Albertine toute la reconnaissance que je lui avais de ne pas être restée au Trocadéro. Et ce soir, ayant eu peur qu'elle me quittât, j'avais feint de désirer la quitter, feinte qui ne m'était pas seulement dictée d'ailleurs, par les enseignements que j'avais cru recueillir de mes amours précédentes et dont j'essayais de faire profiter celui-ci.