Moi, Bonacorso de Neri de Pitti, fils de Bonacorso, gonfalonier de justice de la commune de Florence, dont l'écu fut couvert en l'an quatorze cent un, par ordre du roi Rupert, dans la cité de Trente, du Lion d'or rampant, je veux raconter pour mes descendants anoblis ce qui m'arriva quand je commençai à courir le monde pour chercher l'aventure.
L'an MCCCLXXIV, étant jeune homme sans argent, je m'enfuis de Florence sur les grandes routes, avec Matteo pour compagnon. Car la peste dévastait la cité. La maladie était soudaine, et attaquait dans la rue. Les yeux devenaient brûlants et rouges, la gorge rauque; le ventre enflait. Puis la bouche et la langue se couvraient de petites poches pleines d'eau irritante. On était possédé par la soif. Une toux sèche secouait les malades pendant plusieurs heures. Ensuite les membres se raidissaient aux articulations; la peau se parsemait de taches rouges, gonflées, qu'aucuns nomment bubons. Et finalement les morts avaient la figure distendue et blanchâtre, avec des meurtrissures saignantes et la bouche ouverte comme un cornet. Les fontaines publiques, presque épuisées par la chaleur, étaient entourées d'hommes courbés et maigres qui tâchaient d'y plonger la tête. Plusieurs s'y précipitèrent, et on les retirait par les crochets des chaînes, noirs de vase et le crâne fracassé. Les cadavres brunissants jonchaient le milieu des voies par où coule, dans la saison, le torrent des pluies; l'odeur ne pouvait se supporter et la crainte était terrible.
Mais Matteo étant grand joueur de dés, nous nous égayâmes sitôt la sortie de la ville et nous bûmes à la première hôtellerie du vin mêlé pour notre salut de la mortalité. Là il y eut des marchands de Gênes et de Pavie; et nous les défiâmes, le cornet à dés en mains, et Matteo gagna douze ducats. Pour ma part, je les conviai au jeu de tables, où j'eus le bonheur de remporter un gain de vingt florins d'or, desquels ducats et florins nous achetâmes des mules et un chargement de laine, et Matteo, qui avait délibéré d'aller en Prusse fit provision de safran.
Nous courûmes les chemins de Padoue à Vérone, nous revînmes à Padoue, pour nous fournir plus amplement de laine, et nous voyageâmes jusqu'à Venise. De là, passant la mer, nous entrâmes en Sclavonie, et visitâmes les bonnes villes jusqu'aux confins des Croates. A Buda, je tombai malade de la fièvre, et Matteo me laissa seul à l'hôtellerie, avec douze ducats, retournant à Florence où l'appelaient certaines affaires, et où je devais venir le rejoindre. Je gisais dans une chambre sèche et poussiéreuse, sur un sac de paille, sans médecin, et la porte ouverte sur la salle à boire. La nuit de la Saint-Martin, il vint une compagnie de fifres et de flûtistes, avec quelque quinze ou seize soldats vénitiens et tudesques. Après avoir vidé beaucoup de flacons, écrasé les tasses d'étain et brisé les cruches contre les murs, ils commencèrent à danser au son du fifre. Ils passèrent par la porte leurs trognes rouges, et me voyant allongé sur mon sac, se mirent à me tirer dans la salle en criant: «Ou tu boiras, ou tu mourras!» puis me bernèrent, tandis que la fièvre me battait la tête, et finirent par me plonger dans la paille du sac, dont ils lièrent l'ouverture autour de mon cou.
Je suai abondamment, et ma fièvre en fut sans doute dissipée, tandis que la colère me venait. Mes bras étaient empêtrés et on m'avait ôté mon basilaire, sans quoi je me serais rué, ainsi hérissé de paille, parmi les soldats. Mais je portais à la ceinture, sous mes chausses, une courte lame engainée; je réussis à glisser ma main jusque-là, et par son moyen, je fendis la toile du sac.
Peut-être que la fièvre m'enflammait encore la cervelle; mais le souvenir de la peste que nous avions laissée à Florence et qui depuis s'était répandue en Sclavonie, se mélangea dans mon esprit à une sorte d'idée que je m'étais faite du visage de Sylla, le dictateur des Latins, dont parle le grand Cicéron. Il ressemblait, disaient les Athéniens, à une mûre saupoudrée de farine. Je résolus de terrifier les gens d'armes vénitiens et tudesques; et comme je me trouvais au milieu du réduit où l'hôtelier enfermait ses provisions et les fruits de conserve, j'eus rapidement éventré une poche pleine de farine de maïs. Je me frottai la figure de cette poussière; et, lorsqu'elle eut pris une teinte qui n'était ni jaune ni blanche, je me fis de ma lame une éraflure au bras, d'où je tirai assez de sang pour tacher irrégulièrement l'enduit. Puis je rentrai dans le sac, et j'attendis les bandits ivrognes. Ils vinrent en riant et en chancelant: à peine eurent-ils vu ma tête blanche et saignante qu'ils s'entre-choquèrent en criant: «La peste! la peste!»
Je n'avais pas repris mes armes, que l'hôtellerie était vide. Me sentant rétabli, à cause de la transpiration que m'avaient imposée ces ruffians, je me mis en route pour Florence, afin de rejoindre Matteo. . . . . . . . . . .
Je trouvai mon compagnon Matteo errant par la campagne florentine, et assez mal en point. Il n'avait pas osé pénétrer dans la cité, pour la peste qui continuait à y rager. Nous rebroussâmes chemin, et nous dirigeâmes, en quête de fortune, vers les États du pape Grégoire. Montant vers Avignon, nous croisions des bandes d'hommes armés, portant lances, piques et vouges; car les citoyens de Bologne venaient de se révolter contre le Pape, à la requête de ceux de Florence (ce que nous ignorions). Là nous fîmes des jeux joyeux avec les gens d'un parti et de l'autre, tant aux tables qu'aux dés, si bien que nous gagnâmes environ trois cents ducats et quatre-vingts florins d'or.
La cité de Bologne était presque vide d'hommes, et nous fûmes reçus aux étuves avec des cris d'allégresse. Les chambres n'y sont pas jonchées de paille comme en beaucoup de villes lombardes; les grabats n'y manquent pas, quoique les sangles soient rompues pour la plupart. Matteo rencontra une Florentine de sa connaissance, Monna Giovanna; pour moi, qui ne pensais pas à m'enquérir du nom de la mienne, j'en fus content.
Là nous bûmes d'abondance, et du vin épais de la contrée et de la cervoise, et nous mangeâmes confitures et tartelettes. Matteo, à qui j'avais conté mon aventure, feignant d'aller au retrait, descendit dans les cuisines, et revint accoutré en pestiféré. Les filles des étuves s'enfuirent de tous côtés, poussant des cris aigus, puis elles se rassurèrent, et vinrent toucher, encore peureuses, la figure de Matteo. Monna Giovanna ne voulut pas retourner avec lui, et resta tremblante dans un coin, disant qu'il sentait la fièvre. Cependant Matteo, ivre, posa la tête parmi les pots, sur la table que ses ronflements faisaient trembler, et il ressemblait aux figures de bois bariolées que les banquistes montrent sur les estrades.