Finalement nous quittâmes Bologne, et après diverses aventures, nous arrivâmes près d'Avignon, où nous apprîmes que le Pape faisait mettre en prison tous les Florentins, et les faisait brûler, eux et leurs livres pour se venger de la rébellion. Mais nous fûmes avertis trop tard; car les sergents du Maréchal du Pape nous surprirent pendant la nuit, et nous jetèrent à la prison d'Avignon.

Avant d'être mis en question, nous fûmes examinés par un juge et provisoirement condamnés au cachot bas, jusqu'à information, avec le pain sec et l'eau, ce qui est la coutume de la justice ecclésiastique. Je parvins toutefois à cacher sous ma robe notre sac de toile, qui contenait un peu de polenta et des olives.

Le sol du cachot était marécageux; et nous n'avions d'air que par un soupirail grillé qui s'ouvrait à ras de terre sur la cour de la Conciergerie. Nos pieds étaient passés dans les trous de ceps très lourds de bois, nos mains liées à des chaînes assez lâches, de telle manière que nos corps se touchaient depuis le genou jusqu'à l'épaule. L'huissier du guichet nous fit la grâce de nous dire que nous étions en suspicion de poison; car le Pape avait su par certains ambassadeurs que les gonfaloniers de la commune de Florence entretenaient le dessein de le faire mourir.

Nous étions ainsi dans la noirceur de la prison n'entendant nul bruit, ne sachant pas l'heure du jour ni de la nuit, en grand danger d'être brûlés. Je me souvins alors de notre stratagème; et il nous vint l'idée que la justice papale, par terreur de la maladie, nous ferait jeter dehors. J'atteignis avec peine ma polenta, et il fut convenu que Matteo s'en barbouillerait la figure et se tacherait de sang, tandis que je crierais pour attirer les sbires. Matteo disposa son masque, et commença des hurlements rauques, comme s'il avait la gorge prise. J'invoquai la Notre-Dame en secouant mes chaînes. Mais le cachot était profond, le portail épais, et il faisait nuit. Pendant plusieurs heures nous suppliâmes inutilement. Je cessai mes cris: cependant Matteo continuait à geindre. Je le poussai du coude, afin qu'il se reposât jusqu'au jour: ses gémissements devinrent plus forts. Je le touchai dans l'obscurité: mes mains n'atteignaient que son ventre qui me parut gonflé comme une outre. Et alors la peur me saisit: mais j'étais collé contre lui. Et tandis qu'il criait d'une voix enrouée: «A boire! à boire!» jusqu'à ce qu'il me semblât entendre l'appel désespéré d'une meute lâchée, le rond pâle du jour levant tomba du soupirail. Et alors la sueur froide coula sur mes membres; car, sous son masque poudreux, sous les taches de sang desséché, je vis qu'il était livide et je reconnus les croûtes blanches et le suintement rouge de la peste de Florence.


[LES FAULX-VISAIGES]

A Paul Arène.

Les trêves conclues à Tours par Charles VII, roi de France, avec Henri VI, roi d'Angleterre, avaient rompu les armées. Les gens de guerre étaient sur les champs, n'ayant ni solde ni vivres de pillage militaire. Les Écorcheurs, Armagnacs, Gascons, Lombards, Écossais, revenaient par bandes de la terrible bataille de Saint-Jacques, et ils avaient rôti les jambes des paysans tout le long de leur route. On touchait au mois de novembre 1444. La campagne était neigeuse et les arbres noirs. Par les chemins passaient des files d'hommes à pourpoints troués, à jaques sombres avec de gros roulets à leurs chaperons et des cornettes froncées attachées à des aiguillettes rouges; quelques-uns portaient des chapeaux de fer, tous marchaient le vouge sur l'épaule, tenant la guisarme, ou des plançons crêtelés, ou des langues-de-bœuf à la ceinture. Les hôtelleries étaient désolées. Car ils descendaient après la servante qui tirait le vin, et lui trempaient la tête dans la pipe, volaient les chaperons rouges traînant sur les tables parmi les pots, emportaient les écuelles d'étain, et, fracassant les coffres des femmes, prenaient leurs chapelets argentés et leurs verges d'or. Traversant les villes le plus rarement qu'ils pouvaient, ils se ruaient aux étuves, bâillonnaient la maîtresse, jetaient la paille par les fenêtres, forçaient les fillettes sur les bahuts, et, tordant les clefs des portes dans leurs serrures obscènes, partaient en tumulte à la lueur des falots. Le syndic et les gens du guet, archers et arbalétriers, attroupés en masse noire, les regardaient fuir, effarés.

D'ordinaire ils préféraient les fillettes communes assises aux portes des bonnes villes, le soir, à l'orée des cimetières. Elles n'avaient qu'une cotte et une chemise; elles reposaient leurs pieds sur les pierres tombales, et la lune les faisait paraître blanches. Elles montaient sur les blocs et s'appelaient: «Denise! Marion! Museau!» Elles couchaient à l'air, entre les fosses, dans l'eau croupissante. Elles rêvaient le sol jonché de paille des étuves, dans quelque rue noire. Les guetteurs de chemins, batteurs à loyer, épieurs et fausses gens de guerre, les emmenaient un peu de temps, et parfois ne leur coupaient pas la gorge. On les voyait passer entre deux étranges hommes d'armes, qui les tenaient sous les bras et entre-croisaient des vouges sur leurs têtes.