Parmi tous les bouffons, ménétriers et joueurs de vielle, venaient aussi quelques vagabonds qui avaient été clercs, et n'ayant de quoi changer d'habit, déchiquetaient le collet de leur pourpoint et mettaient un gorgias. Ils menaient un ou deux pauvres enfants dont ils avaient scié les jambes près des pieds et arraché les yeux, qu'ils montraient pour apitoyer les passants tandis qu'ils jouaient de la vielle. Quand il s'était fait autour d'eux une troupe, ils feignaient d'être touchés par le mal caduc, tombaient sur le dos, battaient la terre des deux tempes et des mains, et écumaient de la bouche en jurant le «sanglant foutre-Dieu» Et cependant leurs amis coupaient les mordants de ceintures, et ôtaient leurs livres d'heures aux femmes pour en prendre les fermoirs.

Puis, dans le mois de novembre, arrivèrent à la suite de ces traînards de mystérieuses figures nocturnes. On ne savait ce qu'il en était. Ils étaient diversement vêtus, les uns ayant pourpoints noirs et chapeaux rouges, aumusses fourrées de menu vair, d'autres, manteaux de soie vermeille et chaperons à cornette de soie verte, quelques-uns paraissant seigneurs, à longues robes de velours noir, fourrées de martre, certains semblant des femmes déguisées, à toque violette avec un bavolet. Tous étaient armés, plusieurs ayant ceinturon et haubert.

Mais ces hommes de nuit se distinguaient des autres par une habitude terrifiante et inconnue: ils avaient leurs visages couverts de faux-visages. Or ces faux-visages étaient noirs, camus, à lèvres rouges, ou portant de longs becs arqués, ou hérissés de moustaches sinistres, ou laissant pendre sur le collet des barbes bariolées, ou traversant la figure d'une seule bande sombre entre la bouche et les sourcils, ou semblant une large manche de jaque nouée par en haut, avec des trous par où on voyait les yeux et les dents.

Le peuple donna aussitôt à ces hommes le nom de «Faulx-Visaiges»; on n'avait jamais rien vu de semblable dans le plat pays; seuls quelques nobles, la mode étant venue d'Italie, mettaient dans les cérémonies des faulx-visaiges en métaux riches.

Ces gens se répandirent autour de Creully où Mathew Gough, Anglais, était seigneur, et ravagèrent la contrée de façon horrible. Caries Faulx-Visaiges tuaient cruellement, éventrant les femmes, piquant les enfants aux fourches, cuisant les hommes à de grandes broches pour leur faire confesser les cachettes d'argent, peignant les cadavres de sang pour appâtir les métairies et les réduire par la peur. Ils avaient avec eux des fillettes prises le long des cimetières, qu'on entendait hurler dans la nuit. Personne ne savait s'ils parlaient. Ils surgissaient du mystère et massacraient en silence.

On soupçonnait qu'il y avait parmi eux des nobles, ayant trahi le roi de France, ou le roi d'Angleterre, ou tous deux. Leur férocité était seigneuriale. La terreur en était accrue. On examinait les gens, le jour, ne sachant s'ils ne devenaient Faulx-Visaiges, la nuit.

Il y eut des patrouilles de gens d'armes par la campagne. Les archers de Mathew Gough, gens décidés, guettèrent les Faulx-Visaiges, et en saisirent. Ils furent amenés au juge de Creully et questionnés. On n'en reconnut aucun. Ils semblaient de pays divers. Ils donnaient à leur chef le nom de roi, et l'appelaient parmi eux Alain Blanc-Bâton.

Mathew Gough les fit pendre aux arbres des routes, avec leurs faux-visages et leurs vêtements riches. Le peuple vint les voir, se balançant sous le vent, comme des oiseaux étrangement colorés. Les bêtes de proie se perchaient sur leur nuque et leur déchiraient la chair sous leur masque. Ainsi beaucoup de chemins en Normandie étaient bordés, à mi-hauteur des arbres, par ces faces varicolores et terrifiantes de cuir, d'étoffe, de bois ou de fer, qui s'entre-choquaient à la bise.

Cependant on annonçait l'arrivée de lord Alan Blankbate, capitaine de Rouen et de Bayeux. Les gens du château prirent leurs plus nobles tenues pour la réception. Tout était en mouvement dans la place de Creully. Mathew Gough avait une robe écarlate, un chapeau vert, des gants fourrés.

L'huissier de la prison monta dans la grande salle. Il toucha de sa verge le bras de Mathew Gough. On venait de prendre, disait-il, celui que les Faulx-Visaiges nommaient Alain Blanc-Bâton. Il refusait de répondre et on n'avait pu le démasquer. Puis l'huissier prononça quelques paroles à l'oreille de Mathew Gough, qui se leva, mit le faux-visage en or qu'il tenait prêt pour la cérémonie, et descendit les degrés de la salle carrelée où on donnait la torture.