Marianne fronça le sourcil et rajusta sa robe. Le paysan se tourna vers nous et continua: «C'est un malheur. V'là eune fille qu'est ben venue, et qu'a censément la tête tournée. Aile travaille dans eune maison, devers là, chez des fumelles de Paris. Ça lui prend à la minuit; c'est un poids qu'allé a sus la poitrine. A's'tourne, a's'retourne—ça fait rien. A'bise sa couaille sur son lit, aile la magne, aile la roule dans ses pocres, aile lui fait des amiquiés comme à eune personne; a'va lui quéri des migeots dans l'guernier, pour lui sucrer le bec—et pis aile la bigeotte encore, aile lui dit des mots, que ça fait pitié. A'n'entend rien et ses yeux sont fermés, qu'il y a de pis....—Après, jusqu'à la mariénée, la v'là partie à dormi. Son promis, qu'allé a de l'an passé, a'veut p'us le souffri. A'pleure des fois; alle dit qu'a'voudrait ben s'marier quat'et lui, maisqu'c'est p'us possible. Ça nous tourne les sangs.»
Elle semblait ne pas l'entendre, et nous attendait, sur le seuil, avec les armements du bachot. C'était une embarcation à fond plat, fraîchement goudronnée. L'homme nous poussa vers le chenal étroit, sinueux, qui menait au large du marécage. L'eau était noire, à cause du sol—une tourbière brune creusée de sillons tourmentés. A mesure que nous glissions au ras des nénuphars, la plaine s'étendait à droite et à gauche, couverte au loin d'ajoncs jaunâtres et de rouche verte; les grandes tiges flexibles se courbaient par masses sous le vent. Comme une prairie sauvage à moitié inondée, la Grande-Brière s'allongeait jusqu'à l'horizon avec ses hautes herbes frissonnantes. De loin en loin le bachot raclait la tourbe et butait contre un terre-plein chevelu, d'où s'élançait la rouche; on le retournait, et il glissait de nouveau parmi les tiges rousses de nénuphars et les herbes rouges d'eau douce. Un ciel pâle, cendré, jetait sur la Brière une lumière tamisée; des vols d'oiseaux partaient au-dessus des roseaux, avec des cris rauques.
Par places, les rayons vaporeux du soleil faisaient parmi les pieds d'herbages des miroirs blancs et vagues; l'eau tremblait entre les tiges; les roseaux se croisaient sur les mottes de tourbes, et les racines blanches qui affleuraient semblaient des paquets d'anguilles pâles, mortes d'ennui.
—On verra pas de demoiselles, dit le paysan. Sa fille se retourna sur le coup et montra une volée de bêtes, à droite. Nos fusils étaient prêts: la salve n'amena qu'un oiseau qui s'abattit lentement, décrivant une spirale dans l'air. Quand il toucha l'eau froide, il se mit à sautiller, battant la surface de l'aile, criant vers la lumière. Les jambes nues, l'homme alla le pêcher; il le tenait par la patte rouge. La «demoiselle de Pornichet» avait le corps gris tendre, la tête noire, le bec rose et long, avec des narines effilées. A ses cris la bande de ses sœurs vint planer au-dessus du bateau—une nuée de sœurs qui piaillaient, tournoyant et s'abaissant, se relevant brusquement pour fuir à tire-d'aile jusqu'à être des points noirs dans la cendre roussâtre du ciel, puis grossissant peu à peu jusqu'à courir sur nous, les ailes éployées, le bec ouvert, menaçantes et éperdues.
Bientôt la «demoiselle» se balança au bout d'une gaffe, fichée dans la tourbe; attachée par une patte elle tournait lamentablement et agitait son moignon d'aile, poussant par son bec béant des appels désespérés. La troupe entière, attirée, répondait par des plaintes; une pointe se détachait d'en haut et l'oiseau extrême tâchait de la délivrer. Nous tirions cependant et les «demoiselles» tombaient par grands cercles, plongeant dans l'eau avec la tête noire et le bec rouge qui hochaient par l'agonie. La chaîne ailée des autres, serpentant sur nos têtes, pleurait toujours.
—Ça s'entr'aide, les demoiselles, dit l'homme. C'est plus maniable à tuer. Comme il parlait, au fond du chenal opposé, parut une barque verte, semblable à un animal né dans la rouche et qui habiterait la Brière. On distinguait un homme debout, à l'avant, et, derrière, une petite tache noire et rouge devait être un chapeau de femme. «V'là ta maîtresse, reprit le paysan; a'vient en Brière avant de partir à Paris se marier. Ça serait point de mauvais exemple pour té de prendre un homme.»
Le cri sauvage qui jaillit des lèvres de Marianne arrêta ses paroles. Elle était appuyée sur sa gaffe; ses yeux noirs dardaient des flammes—la ride de son front était profondément creusée. «Ah! aile s'en va! cria-t-elle. Ah! aile mène son amoureux en Brière! Et moi, où donc j'irai? C'est pas des choses à faire. J'avais un promis-j'en ai plus—j'sis maigre à ç't-heure, et pis osseuse—j'ons la tête virée —c'est alle qui en est cause. N'y a pas de chasse-marée—c'est la Parisienne; n'y a pas de couaille—c'est la Parisienne. A'm'a jeté un sort; je ne pouvais pas durer sans aile, et je peux pas encore. Mais a'partira point, non dà, point du tout. Je la ferai rester, mé!»
Affaissée sur la banquette, elle pleurait par grandes secousses, la figure cachée dans sa jupe; et la mine du paysan était devenue plus inquiète, et nous nous regardions en silence, ne sachant que penser. L'homme poussait le bateau à coups de gaffe—et tout à coup un vol de canards partit lourdement de la rouche. Le temps de prendre la canardière, on ne voyait plus que cinq points au fond du ciel. Attirées par le départ, des «demoiselles de Pornichet» filaient par couples en avant et en arrière.
La barque verte approchait maintenant; elle était droit devant nous. La jeune fille, assise en arrière, portait une robe gris clair avec un col rouge à larges bords, et un chapeau noir mousquetaire; elle avait des cheveux blonds qui tombaient en frisons. Marianne cessa graduellement de sangloter; elle se mordit les lèvres quelques instants et dit soudain:
—J'vas essayer d'en tuer, moi aussi, eune demoiselle de Pornichet!