Elle étendit le bras, saisit la canardière, épaula et fît feu. L'acte fut brusque et cruel. La jeune fille de la barque poussa un cri aigu, suivi de plaintes chevrotantes; elle tomba, la tête penchée, comme un oiseau abattu—et son col rouge était soulevé par le râle. Nous avions saisi—trop tard—le bras de Marianne, dont la figure était paisible et cynique, le front pur et sans ride. Le soleil, baissant à l'horizon, ensanglantait la cendre du ciel et coupait la rouche verte de reflets roses. La coupole de nuages se dorait à son sommet; un cercle de brume cintrait la prairie ronde; les derniers reflets du jour dansaient sur la Grande-Brière. L'immensité désolée des herbages ondulants sur la tourbière inondée fuyait à perte de vue. Les «demoiselles de Pornichet» tournaient éplorées, en criant, autour de la jeune fille morte, et tiraillaient sa robe de leur bec rouge. Alors Marianne se mit à rire et dit: «Ça s'entr'aide, les demoiselles. C'est plus maniable à tuer. Allons, tirez!»
[LES FAUX-SAULNIERS]
A Charles Maurras.
Je ne puis dire comment je vins à ramer sur les galères du roi, car il y a trop de honte. Mais qu'on choisisse parmi les cinq manières de gens qui écrivent sur l'eau avec des plumes de quinze pieds, Turcs, protestants, faux-saulniers, déserteurs et voleurs: et que chacun prenne le pire; j'ai peut-être été cela. Je connais les galères de Marseille; le roi Soleil en tient vingt-quatre, et les forçats y sont heureux. En mer il y a grande chaleur, et sueur, et vermine, et les chaînes sont lourdes à traîner, et l'odeur de la sentine donne la peste; mais au port, moyennant deux liards à l'algousin et au Turc, cinq liards au pertuisanier qui les mène, ils peuvent aller en ville, voir leurs femmes et ouvrir échoppe sur la rade. Dans l'Océan, il y a six galères, et j'eus le malheur d'y passer. Là nous souffrions la brume, et la pluie, et les grosses lames de fond qui nous faisaient sauter la rame, à cinq, des mains, et des paquets de mer qui trempaient notre biscuit; et le froid nous donnait faim; nous n'avions que notre soupe de dix heures, la «jafle», de l'eau chaude avec un peu d'huile et de haricots, et le «pichrone» de vin maigre qu'on nous versait à la chiourme ne nous réchauffait pas.
Le pont de la galère est plat; tout le long court un grand banc, où chevauchent les trois «comités», qui nous battent à la verge; chaque fois qu'elle tombe, elle frappe trois hommes. Sous le pont, nous comptons six chambres pour les munitions et la bouche, que nous appelons Gavon, Scandelat, Campagne, Paillot, Taverne et Chambre d'Avant. Puis il y a une autre chambre étroite et noire, percée seulement par une écoutille de deux pieds carrés; aux deux bouts, deux estrades, les «tollards»; trois pieds de haut entre les tollards et le pont; une baille au milieu. C'est l'hôpital de la galère. Les malades se couchent sur les tollards, avec leurs chaînes; et, quand ils ont la fièvre, ils battent le pont de la tête et des quatre membres; il faut ramper parmi les mourants et tenir la figure détournée de la baille.
Nos camarades sur l'Océan vert étaient faux-saulniers; car le sel est cher sur les côtes bretonnes, la pinte y valant près de deux écus; tandis qu'en Bourgogne on l'achète à meilleur compte. Ceux donc qui apportent en Bretagne leur provision venant d'une autre province, sont traîtres pour la gabelle. Le roi les fait prendre, marquer, et les envoie avec nous. Il n'y avait pas de déserteurs: ils sont faciles à reconnaître, par leur figure où les grandes plaies ne sèchent jamais au soleil; ils se sont coupé le nez pour échapper au service, et la vermine les ronge entre les deux yeux. Mais nous avions quelques joyeux compagnons de la matte, qui ne désespèrent jamais; ils portent la tape, qui est une jolie fleur de lys, au front ou sur l'épaule, et parfois le collier rouge de la corde du gibet.
Les faux-saulniers enduraient mieux que nous, étant accoutumés au ciel gris, à la mer jaune et verte; mais ils ne riaient jamais, parce qu'ils étaient toujours révoltés. Aussi ceux, qui avaient été avec nous à Marseille n'allaient point en ville avec les pertuisaniers dans les maisons blanches du port où il y a des femmes à galériens: car on disait qu'ils restaient fidèles durant leur temps de peine à des filles farouches qui avaient vécu avec eux parmi les meules de sel.
La nuit du Mardi gras 1704 notre galère La Superbe était par le travers des côtes du pays gallot. Le capitaine, M. d'Antigny, avec les officiers, avait invité nos trois comités» et nous étions librement couchés sur le pont, heureux de pouvoir nous gratter sous nos vestes rouges et nos chemises de grosse toile, de pouvoir ôter nos bonnets et frotter nos têtes rases aux bastingages. D'ordinaire, la nuit, il fallait supporter les démangeaisons sans bouger; le cliquetis de la chaîne réveillait les officiers, et la verge s'abattait sur nos pauvres camarades.