Puis le vent descendit et les nuages s'unirent à l'Occident. Les peupliers courbés se plaignirent. On entendait susurrer les touffes de gui au corps des chênes. L'eau des prés inondés fut clapoteuse, et les herbes entraînées eurent un balancement inquiet. Un souffle passa sur les brins de paille épars dans la charrette et la crinière du petit cheval se hérissa. Le collier fut secoué, avec tous ses grelots. La pluie tomba, oblique, acérée.

Chariot la souffrit en silence. Les gouttes pendaient à sa casquette, et de longues raies humides marquaient son menton. Quand ses avant-bras furent mouillés, il eut un frémissement le long du dos, et sentit le besoin de parler. Il toucha son compagnon.

—Quoi, dit l'homme, il n'est pas jour. On a le temps.

—C'est un grain, répondit Chariot, un grain dans la nuit. On en aura comme ça avant d'être en Amérique.

—Eh ben, oui, dit l'homme. Après? laisse-moi dormir.

—Moi, je ne peux pas, reprit Chariot. Tout de même—les vieux ont été rosses—ah—c'est eux qui l'ont voulu—mais on en a pour du temps, en bateau, avant de s'établir là-bas. Qu'est-ce que tu as pris, dis—écoute?

—Tu le sais bien, Chariot, ce que j'ai pris. Tout ce que tu avais dit. Là. Je dors. J'en peux plus.

—Après tout, dit Chariot, j'ai bien tort de me donner du tourment. Quand il n'y en avait plus, chez eux, il y en a encore. Ils savent où le terrer, les gueux. J'ai crevé la misère, pendant qu'ils s'engraissaient de noce. C'est à eux, maintenant, à se faire du mauvais sang.

Le ciel s'éclaircissait à l'est, et une rafale froide enfla leurs vêtements. La lumière fut rapidement livide. Les brumes s'étiraient sur l'inondation. L'eau était couleur de plomb. Chariot vit la figure de son compagnon, jaune et bleuâtre aux joues et sous les yeux, avec un foulard tordu au cou. Sa main avait glissé sur la banquette et y avait marqué des doigts. Chariot regarda les traces rouges noirâtres et secoua le dormeur.

—Ah! assez, dit l'homme. Au point du jour! Quoi, est-on là? qu'est-ce que tu veux?