Et le matin nous ne connaissons plus nos visages: car peut-être que les uns ont désiré apprendre la vérité et les autres ne se souviennent plus que du mensonge de la veille.
Ainsi nous passons à travers les contrées, et on vient vers nous en foule et ceux qui nous suivent deviennent heureux.
Alors que nous vivions dans la ville, on nous contraignait au même travail, et nous aimions les mêmes personnes; et le même travail nous lassait, et nous nous désolions de voir les personnes que nous aimions souffrir et mourir.
Et notre erreur était de nous arrêter ainsi dans la vie, et, restant immobiles, de regarder couler toutes choses, ou d'essayer d'arrêter la vie et de nous construire une demeure éternelle parmi les ruines flottantes.
Mais les petites lampes menteuses nous ont éclairé le chemin du bonheur.
Les hommes cherchent leur joie dans le souvenir, et résistent à l'existence, et s'enorgueillissent de la vérité du monde, qui n'est plus vraie, étant devenue vérité.
Ils s'affligent de la mort, qui n'est pourtant que l'image de leur science et de leurs lois immuables; ils se désolent d'avoir mal choisi dans l'avenir qu'ils ont calculé suivant des vérités passées, où ils choisissent avec des désirs passés.
Pour nous, tout désir est nouveau et nous ne désirons que le moment menteur; tout souvenir est vrai, et nous avons renoncé à connaître la vérité.
Et nous regardons le travail comme funeste, puisqu'il arrête notre vie et la rend semblable à elle-même.
Et toute habitude nous est pernicieuse; car elle nous empêche de nous offrir entièrement aux mensonges nouveaux.