MIME XV. Je consacre cet autel à la mémoire de Kinné. Ici, près des rochers noirs où tremble l'écume, nous avons erré tous les deux. La grève trouée le sait, et le bois de sorbiers, et les joncs des sables, et les têtes jaunes des pavots de la mer. Elle avait les mains pleines de coquilles dentelées et j'emplissais les conques frémissantes de ses oreilles avec des baisers. Elle riait des oiseaux à huppe qui se perchent sur les algues et hochent de la queue. Je voyais dans ses yeux la longue ligne de lumière blanche qui marque la frontière de la terre brune et de la mer bleue. Ses pieds se mouillaient jusqu'aux chevilles et les petites bêtes marines sautaient sur sa tunique de laine.
Nous aimions l'étoile brillante du soir et le croissant humide de la lune. Le vent qui passe l'Océan nous apportait les parfums de pays épicés. Nos lèvres étaient blanches de sel, et nous regardions luire, à travers l'eau, des animaux transparents et mous, comme des lampes vivantes. L'haleine d'Aphrodite nous entourait.
Et je ne sais pourquoi la Bonne Déesse a endormi Kinné. Elle tomba entre les pavots jaunes des sables, à la lueur rose de l'étoile de l'Aurore. Sa bouche saignait et la lumière de ses yeux s'éteignit. Je vis entre ses paupières la longue ligne noire qui marque la séparation de ceux qui se réjouissent au soleil et de celles qui pleurent près des marécages. Maintenant, Kinné marche seule au bord de l'eau souterraine, et les conques de ses oreilles sont sonores du bruissement des ombres qui volent, et sur la grève infernale se balancent des pavots tristes à tête noire, et l'étoile du ciel obscur de Perséphone n'a pas de soir ni d'aurore; mais elle est semblable à une fleur d'asphodèle flétrie.
Sismé
δακτύλιος
MIME XV*. Celle que tu vois ici desséchée se nommait Sismé, fille de Thratta. Elle connut d'abord les abeilles et les brebis; puis elle goûta le sel de la mer; enfin, un marchand la mena dans les maisons blanches de Syrie. Maintenant elle est serrée comme une statuette précieuse dans sa gaîne de pierre. Compte les anneaux qui brillent à ses doigts: elle eut autant d'années. Regarde le bandeau qui étreint son front: là elle reçut timidement son premier baiser d'amour. Touche l'étoile de rubis pâles qui dort où furent ses seins: là reposa une tête chère. Près de Sismé on a mis son miroir terni, ses osselets d'argent, et les grandes épingles d'électron qui traversaient ses cheveux; car, au bout de vingt années (il y a vingt anneaux), elle fut couverte de trésors. Un riche suffète lui donna tout ce que les femmes désirent. Sismé ne l'oublie point, et ses petits ossements blancs ne repoussent pas les bijoux. Or le suffète lui construisit ce sépulcre orné pour protéger sa mort tendre, et l'entoura de vases à parfums et de lacrymatoires d'or. Sismé le remercie. Mais toi, si tu veux connaître le secret d'un cœur embaumé, desserre les phalangettes de cette main gauche: tu y trouveras une simple petite bague de verre. Cette bague fut transparente; elle est depuis des années fumeuse et obscure. Sismé l'aime. Tais-toi et comprends.
* Sismé (hors série) a paru pour la première fois dans l'édition américaine de Mimes. Portland. Maine, 1901.
les présents funéraires
ποτήριον
MIME XVI. J'ai placé dans la tombe de Lysandre une claie verte, une lampe rouge et une coupe d'argent.