La claie verte lui rappellera un peu de temps (car une saison la détruira) notre amitié, l'herbe molle des pâturages, le dos arqué des brebis qui paissent, et l'ombre fraîche où nous nous sommes endormis. Et il se souviendra de la nourriture terrestre, et de l'hiver où on entasse les provisions dans les amphores.

La lampe rouge est ornée de femmes nues qui se tiennent les mains et dansent, les jambes entrelacées. Le parfum de l'huile s'évaporera, et la terre dont fut façonnée la lampe se brisera dans les années. Ainsi Lysandre n'oubliera pas aussitôt, dans sa vie souterraine, ses nuits heureuses et les corps blancs que la lampe éclaira; et elle servit aussi à tondre de sa langue vermeille le duvet des bras et des cuisses pour le plus grand plaisir du toucher et de la vue.

La coupe d'argent est couronnée de pampres et de grappes d'or; un dieu insensé y agite son thyrse, et les naseaux de l'âne de Silène semblent encore frémir. Elle fut pleine de vin acide, pur et mêlé; de vin de Chios parfumé par la peau des chèvres, et de vin d'Égine rafraîchi dans des vases d'argile pendus au vent. Lysandre y a bu dans les festins où il récitait des vers et l'âme du vin lui a donné le démon poétique et l'oubli des choses terrestres. Ainsi la forme du démon habitera encore près de lui; et, quand la claie sera pourrie et la lampe brisée, l'argent subsistera encore dans sa sépulture. Puisse-t-il vider souvent cette coupe pleine d'oubli en souvenir de ses meilleurs moments parmi nous!

Hermès Psychagôgos

ὁδὸς

MIME XVII. Que les morts soient enfermés dans des sarcophages de pierre sculptée, ou contenus dans le ventre d'urnes en métal ou en terre, ou dressés, dorés et peints de bleu, sans cervelle et sans viscères, enveloppés avec des bandelettes de lin, je les emmène en troupe et je guide leur marche de ma baguette conductrice.

Nous avançons par un sentier rapide que les hommes ne peuvent voir. Les courtisanes se pressent contre les vierges, et les meurtriers contre les philosophes, et les mères contre celles qui refusèrent d'enfanter, et les prêtres contre les parjures. Car ils se repentent de leurs crimes, soit qu'ils les aient imaginés dans leurs têtes, soit qu'ils les aient exécutés de leurs mains. Et n'ayant point été libres sur terre, parce qu'ils étaient liés par les lois, les coutumes, ou leur propre souvenir, ils craignent l'isolement et ils se soutiennent les uns aux autres. Celle qui coucha nue dans les chambres dallées parmi les hommes console une jeune fille morte avant ses noces, et qui rêva impérieusement d'amour. Un qui tuait sur les routes, la face souillée de cendre et de suie, pose la main sur le front d'un penseur qui voulut régénérer le monde et prêcha la mort. La dame qui aima ses enfants et souffrit par eux cache sa tête au sein d'une hétaïre qui fut volontairement stérile. L'homme vêtu d'une robe longue qui se persuada de croire à son dieu, et se contraignit à des génuflexions, pleure sur l'épaule du cynique qui rompit tous les serments de chair et d'esprit sous les yeux des citoyens. Ainsi ils s'aident entre eux pendant leur route, marchant sous le joug du souvenir.

Puis ils viennent sur la rive du Léthé où je les place le long de l'eau qui coule en silence. Et les uns y plongent leur tête qui contint de mauvaises pensées, les autres y trempent leur main qui fit le mal. Ils se relèvent, et l'eau du Léthé a éteint leur souvenir. Aussitôt ils se séparent et chacun sourit pour soi, se croyant libre.

le miroir, l'aiguille, le pavot

κόρη